Mon chien a mangé Retailles

© Michel Hébert

Quand j’étais plus jeune, c’était la vaisselle qui s’empilait sur le coin du lavabo. Plus tard, c’est la multiplication des cartables qui refusaient de prendre place dans mon sac à dos. En vieillissant, les piles s’accumulent, deviennent plus nombreuses. Aujourd’hui, c’est ainsi que je vois ma maison, un temple reposant sur des dizaines de piles, des colonnes instables à faire rire les plus Corinthiens d’entre nous. La vaisselle, les vêtements, les livres à lire, les appels à retourner, les réponses de courriel à écrire, les comptes à régler, les objectifs à atteindre au boulot, les petites choses à faire au quotidien qui n’ont pas de nom mais qui sans cesse se renouvellent. Et dans le labyrinthe de toutes ces piles qui peuplent nos existences et condamnent nos jours à errer d’une occupation à l’autre, il y a les textes à écrire.

C’est la pile que je chéris la plus entre toutes, et je prends bien soin de libérer du temps pour m’en occuper. Cette colonne fragile faite de chemises de manuscrits, de feuilles jaunies par le temps, tachées de café et de bière, de feuilles arrachées aux cahiers, de morceaux de napperons déchirés, de factures barbouillées à l’endos. Cette pile est la plus imposante de toutes, et pourtant c’est la moins intimidante. Dans l’interstice de toutes ces feuilles, mon esprit pourra s’aérer, je pourrai parcourir le monde à ma guise, voyager à travers le temps et rencontrer les gens qui me manquent, les lieux qui m’habitent.

Habituellement, il y a dans cette pile une dizaine de projets. Certains sont sur le dessus et ancrés profondément en moi, d’autres sont satellites de mes préoccupations et je les remets sans cesse à la semaine suivante. Et puis il y a Retailles, comme une nouvelle obligation hebdomadaire, une contrainte et aussi une grande liberté que je me donne, chaque semaine. Mais cette semaine, dans cette pile, je n’ai eu le temps de m’attaquer qu’à une chose : mon recueil de poésie. Cette étrange bête qui prenait de l’ampleur depuis si longtemps, je l’ai enfin envoyé aux éditeurs. Reste qu’au final, je n’ai pas trouvé le temps d’écrire ma chronique pour Retailles, et c’est là que nous en sommes.

Vous me pardonnerez d’avoir si longuement tourné autour du pot, il y a longtemps que j’ai remis un travail en retard et j’ai perdu cette rhétorique d’excuses qui m’a si souvent servie au temps de mes études. M’enfin, en guise d’excuses, si vous me le permettez, je vous offre deux poèmes. Je ne peux vous donner mes préférés : je les ai soumis à un concours et ils ne doivent pas avoir été publiés. Je vous offre donc deux poèmes ordinaires, inédits. Des poèmes de la classe moyenne.

.

Seul au monde (avec vous)

J’en connais qui font la file pour être là

de Papineau à St-Denis

de Nantes à Montréal

ils font la file depuis des années

et ils reviennent

pour être là

.

moi aussi j’ai fait la file

me suis shiné les dents

j’ai cogné à la porte

et une autre fois

et encore

pour être là

moi aussi

.

il y a eu des files comme des lunes

et combien de levers de soleil

le cœur entêté de fête

les bras ouverts contre le temps

les cris en broussaille dans la nuit

les rires

.

nos rires

.

les gens font la file pour être là

dans ce cercle

ce clan qui chante plus fort que les oiseaux

qui brille plus fort que le jour

.

je le sais aujourd’hui

au bout de cette file infinie comme chaque nuit

il y a des mains tendues

une promesse

et une inextinguible soif

.

Le ciel est magnifique et le film est au bout de sa bobine

T’avais déjà la main sur la poignée

t’allais partir

au bout de tes doigts

ta valise

la porte de la chambre

la porte du taxi

.

à l’autre bout de la ville

on huilait les réacteurs

à l’autre bout du monde

on te dessinait une pancarte

bon retour

.

ici le réveil sonnait une heure vide

le plancher cherchait tes pas

le café attendait tes lèvres

.

moi j’avais la main sur ton épaule

mais c’est tout ton corps que je sentais

un souffle en sursis

un tremblement ultime

.

les murs avaient les oreilles grandes ouvertes

mais les mots ne trouvaient pas leur chemin

à travers ta lèvre mordue

mon sourire béat

.

ta main s’est refermée sur la poignée

moi aussi j’ai serré plus fort

t’as tourné les talons

quand j’allais dire

reste

.

dehors le soleil gueulait le jour nouveau

les hirondelles cherchaient la faille du ciel

et le chauffeur de taxi klaxonnait

il en avait vu d’autres

.

pars pas

pas après une nuit comme ça

c’est pas la fin ça

c’est le début

.

et t’as enlevé ta main de la poignée

t’as déboutonné ta blouse

dégrafé ton soutien-gorge

j’allais renvoyer le taxi d’un signe de la main

et t’as dit

.

tiens

souvenir

.

mes mains sur ton soutien-gorge

vide de ton frémissement

.

le chauffeur de taxi a fait un grand sourire

pas moi

.

assise sur la banquette arrière

tu m’as tendu la main

comme pour attraper la mienne

tu mordais encore ta lèvre

et moi

je mordais la poussière

.

P.S. Merci à Michel Hébert pour la photo. Pour le contacter: mikehebert@gmail.com

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