Journal de quarantaine – Jour #33

Journal de quarantaine #33

Illustration: Emmanuelle Loslier*

Portraits de crise – Michel Hébert

Il y a longtemps que vous connaissez Michel Hébert. Du moins, son œil attentif aux spectaculaires scènes de l’ordinaire quotidien, sa sensibilité à la lumière et ses cadrages précis, qui nous donnent l’impression d’être là, tapis quelque part dans ses paysages à couper le souffle, ou voyeurs privilégiés de ses tendres portraits. Vous connaissez son art, donc, parce que plusieurs de mes textes de Retailles ont été illustrés par ses photographies. Or, il y a quelques semaines que Michel n’a pu sortir dehors, appareil-photo pendu à son cou, préoccupé et occupé à son emploi : médecin généraliste à l’hôpital de Verdun.

La magie de la vidéoconférence m’offre un premier choc : Michel n’a plus de barbe. À première vue, c’est là un fait anodin, sauf que voilà une quinzaine d’années qu’il porte l’attribut poilu. Soudain, son sourire prend toute sa place, à l’aise dans ce visage dénudé : « Il fallait que je me rase, pour assurer l’étanchéité des masques. » S’adapter, voilà le mot d’ordre que dictent les conditions de la pandémie.

Pour celui qui est médecin de famille assigné à l’hôpital de Verdun, à l’urgence et aux soins palliatifs depuis 10 années, cette crise a commencé en janvier : « J’étais dans l’anticipation de tout ça depuis assez longtemps. Quand j’en parlais, surtout aux amis du corps médical, on ne partageait pas mes craintes. Je me suis même acheté un gros sac de riz en février et tout le monde riait de moi – sans méchanceté là. Et aujourd’hui, évidemment, je n’ai pas particulièrement envie de leur mettre sur le nez que j’avais raison. »

Les jours ont passé, puis quelques semaines, et soudainement, ses préoccupations ont trouvé des allié.es : « Ce qui a créé le gros déclic, en tout cas dans la communauté médicale, c’est ce qui s’est passé en Italie. Quand les médecins sortaient pour dire « Écoutez-nous! », on a eu peur que ça arrive ici. » Il dit alors avoir reconnu, chez les autres, cette anxiété qui le tourmentait depuis quelques temps. « Une attente inquiète », comme l’impression que le ciel pouvait leur tomber sur la tête à tout instant.

Pour lui, la réorganisation structurelle à laquelle s’est prêtée l’hôpital lui a permis de sublimer une partie de son anxiété. Malgré le besoin d’adaptation aux nouvelles procédures et la lourdeur du climat ambiant, il y avait quelque chose de rassurant dans le fait de se mettre en marche : « C’est comme une prophétie autoréalisante. C’est anxiogène, mais quand ça a commencé, j’étais comme prêt dans ma tête et, c’est con, mais de se mettre à l’action, ça a fait du bien. »

Il souligne qu’au cœur du branle-bas qui avait cours pendant la réorganisation de l’hôpital, la mobilisation du personnel était totale. C’est quelque chose qui reviendra souvent au cours de notre entretien : « Ça a été beau de voir tout le monde se mobiliser pour organiser des nouvelles procédures, de voir les gens s’entraider d’une unité à l’autre. Tout le monde était volontaire. Et efficace! »

Or, c’est après cette réorganisation qu’une éclosion de cas de COVID-19 s’est déclarée, sabotant leurs efforts et imposant de nouveaux ajustements. Le médecin généraliste était assigné aux soins palliatifs, où deux patients étaient en fin de vie, quand il a appris que les visites des proches seraient désormais interdites : « Je revenais de l’hôpital dans une Communauto, pour éviter de prendre les transports en commun. Je me souviens que j’allais rentrer dans le tunnel quand j’ai reçu un appel de l’hôpital. Je me suis rangé en catastrophe sur le bord de la route pour le prendre, et c’est là qu’on m’a annoncé que l’hôpital était en éclosion. On m’a aussi dit que les visites seraient impossibles. Je savais pas trop quoi répondre, j’ai raccroché et je suis reparti sur l’autoroute en écoutant les nouvelles. J’ai pensé aux deux patients qui mourraient sans voir leurs proches et je me suis mis à brailler. Je braillais et je me disais que mes mains étaient peut-être contaminées et que je pouvais pas les mettre dans ma face. Ce bout-là, ça a été rough. »

Une fois de plus, les équipes des différentes unités se sont mobilisées pour trouver des solutions, et ces deux patients ont pu mourir auprès de leurs proches. Cet épisode a néanmoins fait réaliser au médecin l’ampleur du désastre à venir : « Je pensais pas que ça toucherait nos patients. Je visualisais des patients atteints de la COVID isolés, mais pas les autres, ceux que je suis depuis longtemps et qui sont en phase terminale. Ça a été un choc. »

En parallèle, l’éclosion à l’hôpital a créé une grande période d’instabilité : « On s’est mis à recevoir une centaine de courriels par jour du CIUSSS pour nous informer des différentes mises-à-jour. Y’a un jour on nous disait que pour tel type de situations, fallait porter un masque N95, et le lendemain, on se faisait dire le contraire. Tu viens que tu te demandes : c’est parce qu’on a appris de nouveaux éléments sur le virus ou parce qu’il nous manque de matériel? Ça aussi, ça a créé de l’anxiété. »

Sans se plaindre, il m’avoue que c’est un travail qu’on ramène chez soi : on ne peut pas effacer les tracas de ces patients aux soins palliatifs pendant le chemin du retour à la maison. Il avoue s’être senti « plus à cran, de répondre plus sec et d’avoir eu parfois des difficultés de concentration. » Puis il m’invite, par la parole, à ces soirées avec sa blonde et ses deux enfants, la routine du dodo et le souper, quand il s’interrompt : « Deux minutes! » Il court dans les escaliers, son ordinateur dans les mains : « J’ai un jambon au four! »

Quand il revient à moi, on rit. Ça fait du bien. Heureusement, le jambon n’est pas brûlé. « Où j’en étais? », qu’il me demande. Il enchaîne plutôt sur la situation des CHSLD : « Y’a des zones différenciées, mais je ne sais pas si on a déjà pu tester tous les patients. Y’a sûrement plus de cas asymptomatiques qu’on croit et des gens qui se retrouvent dans la mauvaise zone. »

Malgré ses inquiétudes, il a donné son nom pour aller prêter main-forte : « Mais le matériel de protection est-il suffisant? Des fois je me fais des scénarios, je me dis que je vais l’attraper, je vais être asymptomatique et là je vais le donner à des personnes âgées dans l’unité verte. » Ses scénarios le hantent visiblement : « Ça c’est mon stress ce soir. Je me fais plein de scénarios où je répands le virus malgré moi. Je veux aider, je veux pas nuire. Je veux pas empêcher de tourner en rond, mais je prends tellement de précaution à l’urgence, ça me semble absurde d’aller m’exposer sans matériel de protection dans une unité un jour « verte »… qui ne l’est soudainement plus le lendemain ».

Son front ne s’obscurcit pas longtemps et, contre la noirceur, il reprend le chemin de la lumière. Il me redit tout ce qui l’éblouit, au quotidien, en ces temps incertains : « Ce que j’ai trouvé très positif dans les dernières semaines, c’est tous ces gens qu’on côtoie à chaque semaine et qui, en temps de crise, se révèlent. Toutes les ressources dont ils disposent. Leur engagement, leur sens de l’initiative. Comment les gens réagissent à l’adversité, comment ils sont disponibles pour aider les autres. À l’hôpital, ça a pas été parfait, mais il a fallu tout changer presque du jour au lendemain. Pis on l’a fait. »

Il n’en démord pas : son regard sur ses collègues n’est plus le même. L’anxiété, les craintes et les drames sont bien réels, mais cette rumeur qui chante la bonté des anges-gardien.nes l’est tout autant. C’est là le sentiment qui reste aux dernières lueurs de notre échange, cette volonté réitérée de venir en aide, de se serrer les coudes et de passer au-travers de la crise, ensemble : « Je sais bien que c’est notre travail, mais de voir tout le monde venir travailler avec la même volonté, de rentrer le soir à la maison en ayant peur d’infecter leur famille, pis de revenir le lendemain et de recommencer, je trouve ça beau. »

Emmanuelle Loslier* est architecte paysagiste, musicienne et artiste d’installation fascinée par l’art dans l’espace public. Son intérêt pour la communication visuelle et la force de l’image l’amène à mettre de l’avant l’illustration et la représentation graphique dans des projets diversifiés.

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