Les petites sirènes en grève

La sirène

© Flavie Léger-Roy

Une étonnante nouvelle attendait Céline Perron ce matin, responsable de la garderie des Petites sirènes à Chomedey. Prête à accueillir, comme d’habitude, la douzaine d’enfants à sa charge, elle s’est retrouvée toute seule dans la garderie. La veille, les jeunes s’étaient voté, à son insu, une journée de grève pour protester contre les mesures d’austérité.

À quelques rues de la garderie, dans une chic bourgade de Chomedey, Camille, 4 ans, refusait de se rendre à la garderie. Dans l’entrée asphaltée du palace familial, tandis que sa mère tentait de la tirer par le bras, Camille était intraitable : « Non maman. Je suis pas comme Scar avec Mufasa. Je suis fidèle à mes amis. » Événement isolé sur la rue des Bouleaux, Camille n’était pourtant pas seule à opposer une résistance à ses parents en retard au boulot.

Pendant ce temps, la responsable de la garderie se faisait du mauvais sang, inquiète de n’apercevoir à l’horizon aucune voiture, aucun enfant. Interrogée un peu plus tard, la directrice de la garderie a avoué son désarroi : « Je me suis demandé si je m’étais trompée de jour. Le temps passe tellement vite, je me suis dit qu’on était peut-être déjà samedi. Mais y’avait une file de jour de semaine au Tim en face, alors je me suis dit qu’y avait quelque chose de pas normal. » Elle a donc entrepris d’appeler un à un les parents, jusqu’à ce que le père du petit Émile la renseigne sur la situation : les jeunes s’étaient voté un jour de grève.

Jointe au téléphone en fin de journée, la porte-parole du groupe, Camille Boissonneault-Trépanier a exposé calmement les positions du groupe : « On adore la garderie. On s’amuse avec les amis et tante Céline sait beaucoup de choses. On apprend plein de trucs. Mais avec les découpures des Libellules (sic), ça coûte plus de sous à la garderie et ça se peut que Victor et Emma partent parce que leurs parents gagnent pas assez. On veut pas perdre d’amis pour de l’argent. » Surprenante pour son âge, Camille a tenu à nous expliquer que cette décision avait été prise après un long débat, soumis aux règles les plus strictes d’une démocratie participative.

Par ce geste, le groupe de jeunes, âgés de 4 à 9 ans, espère que leur message soit entendu au-delà de Chomedey et que leurs camarades des CPE de toute la ville et de toute la province emboîtent le pas, formant un bloc de résistance sérieux pour ébranler les récentes mesures gouvernementales. Pour l’instant, on ignore toujours si l’appel à l’aide a été entendu ou s’il restera lettre morte.

La solidarité des enfants a cependant trouvé beaucoup d’oppositions chez plusieurs citoyens de Laval, et plusieurs ne mâchent pas leurs mots pour remettre le mouvement à sa place : « C’est l’ère des enfants-rois. Ils ont tout cuit dans le bec et ils viennent nous donner des leçons. À leur âge, je m’occupais déjà de mes deux petits frères et je marchais trois miles pour aller chercher du lait. Pis j’avais pas de lecteur DVD pour calmer mes frères quand ils braillaient », a confié un homme qui a préféré garder l’anonymat. Bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité, certains parents ont plutôt donné leur assentiment au groupe avec l’espoir de faire bouger les choses : « C’est un geste courageux de leur part. C’est quand même assez épatant que des jeunes viennent nous donner une si belle leçon d’implication citoyenne. Je suis avec eux de tout cœur. »

Camille a répondu à l’opposition en affirmant que c’était une cause qui les dépassait. Plus encore que des demandes individualistes, il s’agit d’assurer un monde meilleur pour les générations futures. Quant à son statut de leader, Camille a insisté : « C’est pas moi qui décide. On a voté à main levée et je dis ce que tout le monde pense. Le monde est pas juste et on veut pas ça. Victor et Emma méritent la même chance que moi. »

Pour l’instant, les instances gouvernementales ont refusé de commenter l’affaire, rétorquant dans un communiqué laconique que ce n’était qu’un événement isolé appelé à mourir dans l’œuf. Les jeunes ont prévu rentrer à la garderie dès demain, comme prévu, mais assurent qu’ils n’hésiteront pas à adopter d’autres mesures si la situation ne s’améliore pas.

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Sisyphe contre l’océan

© Édouard Hébert-Lacoste

© Édouard Hébert-Lacoste

Ce matin je me suis levé sans cadran. Le corps posé dans le Maine, en vacances, où les heures s’épuisent au gré du ressac et d’un horizon sans fin. J’essaie de prendre ici un moment coupé du monde, blotti dans le rire de mes amis. Néanmoins, sur l’oreiller, les paupières encore lourdes de sommeil, je n’ai pas pu m’empêcher de lire les derniers développements de la situation en Grèce.

Par le truchement de la Grèce, le capitalisme reçoit un nouveau coup. Le pays entier est ébranlé, le quotidien de onze millions de femmes et d’hommes, plongés dans l’incertitude. Au-dessus de leur tête, la décision d’une élite économique plane comme une épée de Damoclès. Une fois de plus, la course éperdue de l’argent montre ses failles, exprime ses limites. Et une fois de plus, quelques personnes non élues s’apprêtent à offrir un sursis à ce système appelé à s’autodétruire, lésant au passage des millions de citoyens, pourtant armés de bonne volonté.

Pendant ce temps, le soleil venait de passer le médian du ciel de Wells. Il était 13h quand ils ont commencé. Une quinzaine d’enfants, de 4 à 14 ans dirais-je à vue d’oeil. Dans la cohue qui régnait sur la plage, c’était un paysage parmi tant d’autres: des enfants qui profitent de la marée basse pour bâtir un château. Un immense château. Ils se sont affairés sans relâche, la journée se déployant sans que jamais, en un instant, leurs petites mains ne prennent un repos de leur besogne. Nous avons multiplié les allers-retours entre la plage et le chalet, voiturant livres, crème solaire, vêtements secs et apéros. Eux n’ont pas dérogé de leur travail, même s’ils furent quelques fois ralentis par leurs parents, venus les enduire d’une nouvelle couche de crème solaire.

Il devait être près de 18h quand la marée a entrepris sa remontée. La plage s’était peu à peu dégarnie, le front des mômes s’était rougi et nous achevions nos apéros, prêts à reprendre une ultime fois le chemin du chalet. Le soleil était bas dans l’horizon, un peu essoufflé de sa longue journée à briller de tous ses feux. Les oiseaux rivalisaient de décibels avec la mer, produisant une douce symphonie de tombée du jour. Les insectes maraudaient les quelques peaux encore dénudées. Puis nous avons entendu des cris aigus venus du groupe d’enfants. En sifflant la gorgée qui résistait dans nos verres, nous avons levé les yeux sur eux. La mer menaçait les murs de leur château, envahissant les profondes douves qui devaient le protéger. Les vagues s’abattaient inlassablement sur la côte, se formant dans l’horizon comme une nouvelle menace à la stabilité de leur construction.

Le mot d’ordre était clair cependant: ils résisteraient. De loin en loin, nous entendions leurs cris, excités mais déterminés: Rebuild! La mer reprenait ses droits sur la plage, mais les enfants refusaient de céder aux lois de la nature. Leur détermination était contagieuse et nous allèrent les rejoindre, volontaires à encourager cette volonté éperdue face à une lutte qui était perdue d’avance.

Déjà les parents des enfants étaient massés autour du groupe, profitant de l’amusant spectacle. Les enfants s’acharnaient et eux nous renseignaient sur leur projet: leur objectif était de maintenir érigé le château le plus longtemps possible. Il y avait, dans la ville centre de leur château, quelques petites boules de sable mouillé, apparence de bonshommes de neige miniatures, qui constituaient la population du château qu’il fallait maintenir en vie. C’était l’objectif du jeu qu’ils s’étaient inventé. Devant notre curiosité, les parents étaient un brin cyniques : Notre système d’éducation n’est pas au point. Il leur manque quelques notions, mais regarde-les comme ils sont drôles. Les gamins étaient cependant indifférents à notre scepticisme. Ils s’acharnaient sur les murailles de leur cité, les reconstruisant au fur et à mesure de l’érosion. Les plus hardis se postaient devant les murailles, utilisant leur pelle pour évacuer l’eau de toute la force de leurs petits bras. Quatre enfants armés d’une pelle qui tentaient de repousser l’océan.

La suite des événements n’était que l’inéluctable chemin vers la fin. Le branle-bas ne cessait pas. Les cris fusaient de toute part, de même que l’eau qui perçait la muraille, débordant des douves désormais invisibles. Les vagues se gonflaient d’orgueil dans l’horizon et venaient s’abattre sur la folie amusée des enfants. Rebuild! Rebuild! Des volées de sable venaient gonfler en vain les murailles et bientôt le château lui-même vacillait sur ses bases, cédant à la force du ressac. La marée grimpait et grimpait, et quelques enfants entreprirent de se coucher devant le château, tentant dans un ultime effort de faire de leur chair un rempart pour repousser la défaite. Mais quelques minutes suffirent pour donner raison à l’océan. Notre petit groupe d’observateurs se mit à applaudir, tout en observant le théâtre de la bataille. Les constructions étaient disparues, emportées par le joug de l’eau. Seuls les enfants, pelles en mains, la peau barbouillée de boue et de sueur, témoignaient du jeu qui venait de prendre fin.

Le soleil était désormais dissimulé derrière les maisons qui longeaient la plage. Les enfants avaient perdu leur bataille contre l’océan, mais ce n’était déjà plus important. Seul comptait le bonheur heureux de cette résistance orchestrée entre camarades. Plus tard, en soupant, ils se rappelleraient la folie qui les avait habitée dans l’urgence de la situation. Ils riraient. Et le lendemain, tandis que le soleil atteindrait le zénith de la journée, ils recommenceraient.

Nous avons regagné le chalet le sourire aux lèvres. Je songeais à nos compatriotes en Grèce, debout malgré la tempête, à cette lutte qu’ils menaient de peine et de misère, contre un ennemi né de l’abstraction, qui tôt ou tard devait gagner sur eux. Et je pensais qu’un jour, notre tour viendrait. Que ces jours heureux dans le Maine avec mes amis ne seraient qu’un souvenir, et qu’il nous faudrait nous aussi saisir nos pelles et tenter de repousser, de toutes nos forces, l’océan.

L’album

© Michel Hébert

© Michel Hébert

La musique est au cœur de tout. On n’y prête pas systématiquement attention, mais elle est toujours là qui joue. Même quand on touche le silence, il se trouve encore le vent pour caresser la terre et nous bercer de ses harmonies. De la même façon qu’il suffit parfois d’une odeur pour nous propulser en un autre temps, un autre endroit, la musique porte avec elle le bagage de nos vies, et quelques notes peuvent remplacer bien des voyages.

Vous vous souvenez du premier album que vous avez acheté, n’est-ce pas? C’était un vinyle, une cassette, un disque compact. Il a joué dans votre voiture, sur le vieux radio du chalet ou sur le tourne-disque du salon. Peut-être qu’aujourd’hui vous n’écoutez plus cet album, mais si vous deviez tomber par hasard sur un de ses morceaux, jamais vous ne renieriez le plaisir qu’il vous procure. La nostalgie pardonne bien des choses au passé.

Hier, j’ai choisi un album par curiosité. Vous savez, cet album que vous n’avez pas écouté depuis longtemps. Vous regardez sa pochette et quelques airs vous reviennent, quelques vers aussi. Vous vous demandez s’il saurait encore vous toucher, vous surprendre, après tout ce temps. J’ai donc écouté « Tout est calme », de Loïc Lantoine.

Il n’y a pas eu de musique encore que déjà tout chante. Sa voix, grave comme un boulet qui roule sur le sol, habitée comme l’espoir dans un cri à l’aide, me happe. Lantoine me parle et je suis captif, comme un regard sur les braises du feu. Ces mots frappent, tendres et arrachés à la vie : « Tout est calme / Trop / Les rires s’éloignent en écho / Les mots s’éteignent dans les gorges / Humanité sort du dico / Et l’audace a éteint ses forges ». La couleur de l’album est donnée. Ce sera un carrousel de surprises. Les arrangements tantôt bercent, les voix se couchent les unes sur les autres, en appellent au repos de l’âme. Les mots s’occupent du reste.

La première pièce n’est pas terminée qu’en moi le souvenir de la découverte de Lantoine surgit. Festival de Tadoussac, il y a déjà trop d’années de cela. Une formidable amie y jouait et on avait fait le périple, trois chars pleins d’amis partis pour une longue fin de semaine dans ce petit paradis. Tadoussac, petite pâte de terre blottie dans la caresse de l’eau. On a beau traverser et traverser Tadou, l’estuaire est toujours là qui nous guette, miroir de beauté, nous préservant des turpitudes du monde.

Je ne sais plus depuis combien de temps nous y étions. Je me souviens que je venais de faire l’amour. C’est vrai que tout est toujours plus doux lorsqu’on vient de faire l’amour. Et puis dans la tente, les joues encore rouges, on s’était roulé un joint. On n’avait jamais fumés ensemble, ma copine et moi. Je ne sais pas ce qui nous avait pris, mais c’est vrai que tout est toujours plus doux lorsqu’on vient de fumer un joint.

On était arrivé en retard sous le chapiteau, retrouvant nos amis et deux drôles de type sur scène. Un contrebassiste qui donnait à son instrument toute la charge de son être. L’autre était au micro et je n’étais pas encore assis qu’il avait déjà pris toute mon attention. C’était Loïc Lantoine. Il disait : « Quand j’sais plus où faut qu’on s’engage / Que je tremble autant que j’orage / Quand je recompte mes défauts / Et les soirs où je siffle faux ». C’était une poésie, une charge pourtant toute simple, à portée de soi, juste là. Le contrebassiste – c’était François Pierron – arrachait tout ce qu’il pouvait à son instrument et Lantoine chantait au rythme des vagues qui s’échouaient sur Tadoussac. Plus tard, entre deux chansons, il nous a avoué : je fais de la chanson pas chantée.

L’album joue encore. Je l’écoute un pied sur le coin de mon bureau, l’autre planté dans la grève froide du fleuve. La contrebasse glisse sur mes tympans comme l’eau sur la coque d’un bateau. Régulière, fuyante. La voix de Lantoine est pleine de repos, quelques grains de sable qui glissent entre les orteils. Il est prêt à partir, pour mieux revenir : « Laissez vos lumières allumées / J’ai besoin de vous souvenir / Et si ce soir je vais pleurer / Ben demain je vas revenir ». Les dernières notes s’envolent et avec elles, mes souvenirs s’éloignent à l’horizon. Je reste dans leurs sillages, encore habité, comme arraché au moment. Bientôt je retourne à moi-même, le silence planté dans la faible lueur de mon bureau. Seul reste mon souffle.

Mon souffle, la première musique.