Le nouveau pacte du diable

Molson

Créé en 2005, le Trou du diable (TDD) n’a pas tardé à s’imposer comme l’une des meilleures brasseries québécoises. Créatifs et audacieux, voilà quelques-uns des nombreux qualificatifs que l’on pourrait accoler à leurs dirigeants. Et pourtant, voilà que nous apprenions la semaine dernière que « devant de nouveaux défis » et afin de se donner « le moyen de leurs ambitions », ceux-ci étaient à court de créativité, et leur dernière audace aura été de se vendre à Molson.

Ces nouveaux défis, toutes les microbrasseries y font face. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses, et à toutes ces années où les micros grugeaient des parts de marché aux grandes brasseries, succéderont des années où les microbrasseries se partageront, c’est inévitable et c’est déjà commencé, les papilles des consommateurs. Certains y voient là un défi marchand : comment se démarquer dans un marché de forte concurrence. Personnellement, j’y vois un défi humain : comment préserver l’esprit collaboratif et ne pas laisser l’appât du gain saboter ce que nous avons mis tant d’années à bâtir.

Il ne faut pas l’oublier : si les microbrasseries se sont distinguées par la qualité de leurs produits, c’est aussi – et beaucoup – par un esprit entrepreneurial qui plaçait l’être humain au cœur de l’entreprise. Plusieurs apprentis brasseurs ont ainsi bénéficié de l’aide de brasseurs émérites, valorisant la diffusion de la connaissance plutôt que sa marchandisation. Le monde de la micro valorise aussi la coopération, créant ainsi un esprit de communauté, une union de force au détriment de la division et de la concurrence. Combien de délicieux élixirs sont ainsi nés de la collaboration de deux – voire trois – brasseries?

Loin d’enregistrer des déficits, le Trou du diable jouit encore d’une place enviable sur le marché. Une place qu’elle s’est méritée. Pourquoi vendre alors? Qui plus est, à un consortium contre lequel lutte l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), dont TDD était un acteur important? Pour plus d’argent, plus de profits, plus de croissance? Entre tous les possibles, était-ce là la seule solution?

Le cas New Belgium, quatrième plus grande brasserie artisanale aux États-Unis – huitième en incluant les grandes brasseries –, se révèle intéressant. À partir de 2000, la compagnie a graduellement vendu les parts de la compagnie à ses employés. Le mouvement s’est accompagné de formations afin de permettre à ceux-ci de prendre le plein contrôle de la compagnie et, depuis 2012, grâce à l’ESOP (Employee Share Ownership Plan), New Belgium appartient aux employés à 100%. La compagnie n’a cessé de croître depuis, ouvrant notamment une deuxième brasserie à Asheville, en Caroline du Nord, en complément de celle d’origine, à Fort Collins, dans le Colorado.

Le chemin qu’a emprunté New Belgium n’illustre que l’une des nombreuses possibilités qui s’offraient à TDD. Il est par ailleurs faux de croire que la pérennité d’une entreprise, sa santé financière et sa contribution à l’économie locale, dépend de sa croissance. Dès lors, il importe de se demander : la poursuite de plus de profits doit-elle primer sur les valeurs, sur une volonté de faire les choses autrement? L’argent aurait-il avalé, en quelques décennies à peine, notre désir d’être maîtres chez nous?

Il semble que nous ayons embrassé plus de convictions que ce que les dirigeants de TDD étaient capable de porter, finalement. Est-ce une trahison? Depuis ses débuts, la microbrasserie de Shawinigan était une figure d’exception. Aujourd’hui, on comprend qu’on peut créer un produit exceptionnel, être la fierté de toute une région et un moteur économique ronronnant, sans pour autant incarner un changement dans les mentalités.

Les actionnaires de TDD présentent la transaction comme si elle était en parfaite continuité avec l’ambition et la prospérité qu’ils poursuivaient. Force est d’admettre que, pour tous ces gens qui tentent d’être créatifs dans cet univers capitaliste ravageur, un allié de taille vient de s’enfuir. Vendre à Molson, c’est encore démontrer que tout a un prix, même des idées, même des valeurs, même de la sueur. En se laissant ainsi avaler, le Trou du diable rentre dans le rang de cette majorité silencieuse qui, tête baissée, cherche à nous convaincre que c’était la seule solution. Qu’il n’y a pas d’autre choix.

Publicités

Le repos des morts, la paix pour les vivants

No tinc por

Barcelone marche en réponse aux attentats terroristes qui l’ont frappée

Ce ne pouvait pas être la fête, samedi dernier, à Barcelone, pourtant reconnue pour sa vie festive. Un peu plus d’une semaine après les attentats qui ont frappé les villes de Barcelone et de Cambrils, plus de cent mille personnes – jusqu’à un demi-million selon certains médias espagnols – ont déferlé dans les rues de la capitale catalane, sous le coup d’une marche initiée par la mairie, portée par le thème « Je n’ai pas peur » (« No tinc por »).

C’est par ordre du maire, Ada Colau, que se trouvaient, dans les premiers rangs, les groupes représentant les premiers intervenants qui ont secouru les victimes, des chauffeurs-es de taxi, des commerçants et citoyens aux personnels ambulancier, policier et pompier. Les membres du corps policier ont d’ailleurs reçu une chaude ovation de la foule, offrant une trêve à une relation souvent tendue au cours des dernières années.

Le peloton de tête regroupait plusieurs acteurs politiques Carles Puigdemont, leader catalan, Mariano Rajoy, président espagnol et Felipe VI, roi d’Espagne. C’était d’ailleurs la première fois qu’un monarque prenait part à une marche populaire depuis le retour de la monarchie au pays, en 1975. La présence de Rajoy et Felipe VI n’a cependant pas fait que des heureux, ceux-ci étant copieusement hués et sifflés lorsqu’ils apparaissaient à l’écran sur lequel les images de la manifestation étaient simultanément projetées. La grogne à leur endroit était notamment justifiée par les propos de Rajoy concernant les attentats, jugés nocifs pour une situation qui demandait plus de délicatesse. Par ailleurs, on ne pardonnait toujours pas au roi de s’être rendu en Arabie Saoudite avec l’objectif d’y vendre des navires de guerre. Nombreuses étaient les pancartes qui sanctionnaient la classe dirigeante : « Qui veut la paix ne négocie pas des armes » (« Volem pau no vendre armes »).

Il reste que le message que livrait cette foule nombreuse en était un d’unité. Bousculés-es par la mort de leurs pairs et violés-es sur leur territoire par des actes odieux, les Barcelonais-es y sont allés-es d’un mouvement solidaire, remettant la paix à l’ordre du jour. Plusieurs pancartes clamaient ainsi que « La paix est la meilleure réponse » (« La millor resposta la pau »), tandis que d’autres soulignaient l’importance de rester unis-es, contre le danger de stigmatisation qui guettait certains groupes : « Non à l’islamophobie » (« No a la islamofobia »).

Sous un soleil de plomb, tandis que les manifestants-es achevaient de rejoindre le point de ralliement, la comédienne Rosa Maria Sardà et la leader musulmane Miriam Hatibi sont venue livrer un vibrant plaidoyer, déclamant notamment des vers de quelques poètes espagnols, dont l’immortel Garcia Lorca. Puis le rassemblement s’est mis en branle, porté par une interprétation sobre mais émouvante de « El Cant dels ocells », pièce traditionnelle catalane qui avait symbolisé le rejet du régime franquiste. Un étonnant silence a ensuite couvert le cortège, interrompus par des « No tinc por » scandés avec conviction, mais aussitôt ravalés par le silence, comme si une immense peine habitait encore la population.

La marche devait prendre fin moins d’un kilomètre plus loin, à la plaça Catalunya, mais dans un mouvement paisible, la population a poursuivi son chemin de croix sur la Rambla, atteignant l’intersection où, neuf jours plus tôt, des dizaines de personnes avaient été percutées par un camion-bélier. Dans un long recueillement, la foule a ajouté prières et fleurs à une sépulture de fortune déjà jonchée de nombreux lampions, mots de compassion et bouquets de fleurs.

Enfin, la foule s’est peu à peu dissipée, laissant la nuit poser sa lourde chape sur ces heures bouleversantes mais salutaires. La Rambla, à son tour, s’est animée au gré de ses marchands, de sa horde de touristes et des artistes de rue, témoignages banals d’une vie qui reprenait son cours normal, comme si le deuil était accompli et que le corps social, morcelé par la mort, menacé par la peur puis solidifié par la volonté populaire, faisait à nouveau régner la paix et le respect. No tenim por.

Vieille nouvelle, me direz-vous. Peut-être. Nous sommes désormais habituéEs à ce que les nouvelles nous parviennent presque en simultanéité des événements. On ne questionne pas que ces comptes-rendus manquent de recul, au contraire : on en redemande. J’ai écrit cet article parce que celui que les médias québécois ont largement diffusé de l’événement, signé de l’AFP (Agence France-Presse), me semblait inexact à trop d’égards, réduit à la présence de politiciens. Comme si une manifestation populaire, chiffrée à près d’un demi-million de personnes selon la police locale, se résumait à quelques élus. Le peuple est complètement exclu du point de vue de l’AFP. Subtil, mais le diable n’est-il pas dans les détails?

Je vous propose de voir cet exercice comparatif comme un rappel citoyen : notre esprit critique doit toujours être en alerte, et pas seulement pour détecter les fausses des vraies nouvelles. Notre monde n’appartient pas aux élus. Ce n’en est pas un de représentation. C’est celui de 7,55 milliards d’êtres et d’infinies générations futures (souhaitons-le). À nous de le prendre en main, de le raconter et de le comprendre.

Retailles partage

Nirliit : Une main tendue vers l’horizon

lake-balaton

Les touristes ne nous le diront pas, mais ils doivent se demander ce qui nous vaut le statut de nordique. On devrait être en skis, dehors. Il devrait y avoir du frimas dans ma barbe, dans tes sourcils, on devrait se parler dans la buée de nos haleines, le froid cisaillant notre gorge dans nos respirations. Et pourtant, le ciel est là qui perd sa carapace. La pluie tombe sur le lac et notre beau miroir de glace, notre infini terrain de jeu, fond à vue d’œil. Ce n’est pas l’hiver, dehors, en plein février.

On a beau tout mettre sur le dos large d’El Niño, le monde est sens dessus dessous, et même si cette pluie est encore bien loin des fours éternels de l’enfer, il est dur de ne pas penser à la fin de notre civilisation. Malgré moi, je pense à ce monde que nous léguons au petit Émile, ce garçon d’un an et demi à peine qui fait ses premiers pas entre ses parents et moi, nous tirant le bras pour nous arracher de nos lectures. Il rit de tous ses yeux, de toutes ses dents, Émile, et dans le miracle de ses jambes tombant l’une devant l’autre, il se soumet à notre petit jeu.

En effet, chacun notre tour extirpé en un bref instant par sa volonté heureuse, on lui offre un mot. Ce mot qui est apparu sous nos yeux, dans cette phrase que nous lisons au moment où ses petites mains se referment sur nous. Nous chantons ce mot, pour envoyer Émile vers le lecteur suivant, à quelques pas de nous. En se déplaçant, Émile répète le phonème, complètement déformé par sa bouche mal exercée, sa langue faite pour toutes les langues, mais encore inapte au français. C’est peut-être qu’il apprend à parler, mais c’est peut-être aussi qu’il nous répond, dans sa langue que nous ne comprenons pas.

Les mots que je lui offre me sont tout aussi étrangers que son babillage, mais ce n’est pas moi qui les invente, ce sont les mots en inuktitut que nous donnent Juliana Léveillé-Trudel dans son premier roman, Nirliit, où elle nous raconte la vie à Salluit, cette communauté qu’elle visite chaque été et qu’elle nous décline en autant de récits humanistes et amoureux. Salluit (les gens maigres), à l’ouest de Kangiqsujuaq (la grande baie), à l’est d’Ivujivik (là où les canards pondent), au nord de Puvirnituq (odeur de chair pourrie) et Kuujjuaq (la grande rivière). Émile fait ce qu’il peut avec ces mots nouveaux, mais ils sortent de sa bouche tout aussi déformés. Après tout, qui de nous pourrait se vanter de faire mieux : « Qui peut vous parler dans la langue d’Agaguk, qui se donne la peine de buter sur les q, les k et les j pour arriver à vous comprendre et à parler le langage de la toundra? » Apprendre l’inuktitut, c’est le premier pas que fait l’auteure pour se glisser dans le fossé qui sépare les Blancs des Inuits, proposant une  rencontre trop souvent reportée.

Les Blancs y sont pourtant depuis longtemps, sur cette terre plus au nord que le Nord, mais parce qu’ils sont de passage, s’y rendant pour l’argent, par aventure ou pour lutter contre leur mal de vivre, on continue de les peinturer dans le coin : « Tous ceux qui ne sont pas Inuits deviennent Blancs à cette hauteur. Ça ferait sûrement rire Martin Luther King. » Les Blancs leur rendent d’ailleurs très bien cette méfiance, insistant sur ce qui les distingue, soulignant cette frontière symbolique et culturelle qui les sépare, stigmatisant leur langage : « Vous autres les Inuits. » La vie y est sens dessus dessous là aussi, mais ce n’est pas l’hiver qui cause des misères à ces gens pris pour vivre avec nos règles, chez eux, le problème c’est qu’on ne sait plus par quel bout le prendre, le problème.

Ce sont les disparitions qu’on ne compte plus, les viols qui s’accumulent, la nourriture hors de prix, la perte des repères dans cet univers trop grand, démesuré, et pourtant si petit : « Vous manquez d’espace dans votre immensité nordique. Comment ça se fait que toute cette richesse ressemble tellement au tiers-monde? » La vie est menacée, à chaque instant, et pourtant la communauté survit, endure. Les enfants grandissent là-bas aussi, la démographie croît et même si parfois on se tire la langue, l’inuktitut est bien vivant : « Vous êtes là avec vos vies de tragédies grecques, vous feriez baver Shakespeare avec vos douleurs lancinantes et votre désespoir, et je ne sais pas comment vous faites pour endurer ça, moi qui en arrache déjà avec ma petite misère ordinaire. » Il doit bien y avoir quelque chose qui nous échappe, une carapace contre le malheur née de l’endurance du froid, une résilience qui comble des promesses. Mais quand même, à regarder Émile s’épanouir dans ce chalet trop grand pour nous, avec comme seule menace la neige qui fond, je me sens un peu coupable de toute ma chance.

Avec Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel dépasse les a priori, va au-delà de la culpabilité blanche et du malheur inuit, elle construit des ponts là où il y a des rivières, met des mots sur la misère, propose des noms à l’humanité. Elle y met tout son amour, à nous offrir cette « beauté en forme de coup de poing dans le ventre », cette toundra où les fleurs rares se noient dans la neige silencieuse, mais elle ne sauve personne, ni son amie Èva avalée par les eaux, ni Tayara, avalé par le rêve de Montréal. Elle ne sauve personne et souvent elle a « le goût de brailler […] parce que c’est trop ici, trop beau ou trop dur », mais tissant le récit de toutes ces vies qu’on ne connaît pas, de tous ces rêves qu’on n’entend pas, elle fait vibrer Salluit en nous, elle fait exister cette humanité qui nous rend égaux devant la vie.

Parce que la beauté est toujours un peu perverse et que l’horreur a toujours ses raisons, elle tient la promesse de tout dire, de ne rien dissimuler, pour enfin rompre avec ces non-dits qui séparent Blancs et Inuits. Parce que ce monde est si complexe, aussi bien dire toute la vérité en effet, crûment, mais avec amour. Pour ne plus s’écorcher, pour enfin prendre soin de nous, de ce qui reste.

Nirliit est une grande rencontre, d’une femme avec un monde, de ce monde avec son lecteur. J’ai refermé le roman en ayant l’impression de serrer une main, caressant le projet de retrouvailles prochaines. Ce n’était pas une fin, mais un début. Peu avant, Émile était allé se coucher, la soirée étirait ses heures et dans le repos du crépitement d’une bûche, nous repoussions la fin du monde. Parce que l’avenir ne nous appartient pas, il n’appartient à personne d’ailleurs, sinon aux enfants et, « de toute façon, ils appartiennent à tout le village, les enfants. »

Retailles partage

Avant la mort de Fidel…

img_0930

L’hiver dernier, tandis qu’au Québec la neige cherchait son chemin jusqu’à nous, j’ai pris mes godasses et j’ai levé les pattes. J’ai écrit ceci, dans mon calepin: « Le plus souvent possible, on devrait s’extirper volontairement de son propre confort, pour éviter l’apathie et la peur qui s’installe peu à peu, en filigrane de toutes ces habitudes qui nous donnent l’impression d’être plus solide. » J’étais alors dans l’avion qui me menait à la Havane, ville fascinante où les découvertes se sont multipliées. Là-bas, j’ai écrit sans arrêt. Je ne sais toujours pas ce que je ferai de tous ces écrits, mais à mon retour, j’ai écrit une nouvelle.

J’ai envie de la partager avec vous, aujourd’hui. Si le cœur vous en dit, vous la trouverez en suivant ce lien.

Nouvelle collaboration

Depuis quinze ans, chaque matin (presque!), sous les miettes de mes rôties et d’un soleil au début de son quart, l’odeur du journal se mêle à celle du café frais. Chaque fois, lorsque j’abandonne le dernier cahier du journal aux rayons persistants du soleil, habité par le murmure du monde, c’est pour aller écrire, à mon tour. Et cette fin de semaine, mes mots étaient là qui côtoyaient ceux des autres, me tachant les doigts. Suivez ce lien: je vous invite à y lire Petit pays, de Gaël Faye.

 

 

Notre identité sommeille-t-elle dans une pinte?

biere-vs-genre

L’été était si beau que vous n’avez pu vous empêcher de le siffler. D’une traite. Mais aujourd’hui, tandis que vos joues prennent la couleur des feuilles aux arbres, vous retrouvez le confort de votre foyer et vous demandez: Mais si les feuilles tombent des arbres, qu’adviendra-t-il des écrits? Les mots s’envolent, mais les écrits restent, n’ayez crainte.

Et si vous vous demandez pourquoi Retailles a été moins régulier cet été, ce n’est pas que j’ai eu la plume volage. Plutôt, je travaillais sur mon roman. Et aujourd’hui, si je reviens à vous, c’est pour vous diriger vers le site du magazine Caribou, où vous trouverez ma dernière publication. J’y aborde la question des genres, par le truchement de la bière, cherchant à répondre à une question si simple et pourtant complexe: Une bière de fille, ça existe-t’y?
Vous le trouverez en suivant ce lien.

Demain, un pied dans l’aube

Demain

J’étais au cégep à l’époque, et nous étions nombreux à ne pas comprendre ces gouvernements dont les décisions allaient à l’encontre des intérêts de leur population. Tous ensemble, nous refusions d’abandonner notre société aux impératifs financiers de multinationales qui concevaient la planète par millions et par milliards, l’exploitant sans soucis de lendemains qui, apparemment, ne les concernaient pas. Comme si l’avenir n’appartenait pas à l’espèce humaine et qu’il valait mieux dilapider la vie que d’en prendre soin. Take what you can and leave the rest behind!

C’était en 2003, année de sortie du film The Corporation qui, souscrivant à l’article de la Constitution des États-Unis qui reconnaît les compagnies comme une « personne morale », se prête à leur étude psychologique, utilisant le DSM-IV. Le documentaire conclut que les agissements d’une multinationale sont les mêmes que ceux d’un psychopathe dangereux.

Je me souviens qu’à la fin du film, très peu de gens avaient quitté la salle, profitant du générique pour absorber ce qu’ils venaient d’encaisser. Bientôt, nous nous sommes trouvés devant un écran noir, et en nous levant, nous étions nombreux à nous regarder, inconnus les uns les autres mais nous reconnaissant néanmoins, inspirés et convaincus d’être plus forts : nous connaissions désormais notre ennemi.

Il y en a toujours pour dire que la jeunesse est ainsi : indocile et fougueuse, désireuse de changer le monde. Ceux-là disent encore qu’avec le temps arrive la sagesse et qu’avec l’âge, le désir de se battre s’estompe. Pourtant, s’il est vrai que la maturité apporte une paix, le désir de combattre les injustices, d’habiter un monde meilleur et de laisser en héritage un monde habitable, lui, ne meurt jamais. Affirmer le contraire est une paresse de l’esprit, une résignation qui relève du cynisme et de l’abdication. Ainsi, treize ans après The Corporation, treize ans de plus de maltraitance multinationale et de gouverne en dérive, le monde a toujours besoin d’un coup de barre et de notre appétit à le remodeler. À ce cégépien qui jadis militait pour un avenir meilleur s’adoube aujourd’hui un adulte qui refuse ce monde où les enfants n’auraient plus d’espace pour vivre, faute de terre à habiter. Et c’est avec cette posture obstinée qu’hier, je suis allé voir Demain.

Cyril Dion et Mélanie Laurent, réalisateurs de Demain, ont peut-être vu The Corporation. Après tout, leur film reconnaît l’obstacle de ces multinationales qui, contre toute raison et toute empathie, au nom de leur compte en banque, détruisent ce que tant de gens essaient de bâtir. Mais plutôt que de chercher à les combattre, le film s’attarde à ceux qui osent, contre toute probabilité, lutter. Et au contraire de tous ces documentaires qui mettent en lumière la catastrophe écologique qui nous attend, Demain propose d’utiliser ce moment charnière de notre existence sur Terre comme levier pour, enfin, réformer notre manière d’être et rendre notre vie pérenne et harmonieuse.

Le film se divise ainsi en cinq thèmes (alimentation, énergie, économie, démocratie et éducation), citant nombre d’initiatives citoyennes de par le monde qui, plutôt que d’attendre des changements de gouvernance de nos élus, ont adopté des attitudes, mis en place des projets, modulé leurs structures sociales et économiques, afin de renverser le cycle aliéné qui nous mène droit dans le mur. On y introduit notamment la permaculture comme alternative à la monoculture, de nouveaux modèles pour dynamiser nos démocraties, on nous propose des moyens de diversifier notre économie pour la protéger de ses failles, toutes autant d’idées qui nous sont soumises pour éveiller un potentiel en latence dans nos sociétés.

Le fil narratif qui lie les thèmes est habile, créant des liens de causalité et orchestrant une pensée qui se révèle lumineuse. Les solutions proposées y semblent alors organiques les unes aux autres, et se liant ensemble, s’inscrivent dans une pensée globale. Il n’y est pas question de révolution, mais de plusieurs réformes cruciales. En incarnant ainsi un avenir qui a trouvé ses solutions, le film souscrit à une prérogative énoncée dans son introduction, c’est-à-dire le criant besoin de rompre avec un imaginaire pessimiste, nourri par la consommation, la fin du monde et la quête absolue de profits. Demain compose ainsi les premiers chapitres d’une nouvelle histoire : celle d’un avenir rayonnant.

Sommes-nous prêts à faire ce qu’il faut pour ne pas mourir?

Le film ne nous pose pas cette question de front, mais en nous donnant les outils pour sortir l’humanité de sa crise, pour ramener une harmonie dans notre rapport à la terre, dans nos rapports les uns aux autres et éviter ainsi la catastrophe naturelle annoncée, Demain nous confronte à nous-mêmes. Les solutions existent. Elles sont là. Elles ne passent pas par les générations futures, mais par nous-mêmes. Aurons-nous le courage, la volonté et l’amour qui animent les intervenants du documentaire? Ce qu’il faut pour nous mettre à l’ouvrage, prendre les choses en main et offrir un demain lumineux.

Aux suivants.

Retailles partage

Un avion de papier ébranle le Parlement

Avion de papier

Le Parlement du Québec a été évacué d’urgence hier, quelques instants après qu’on eut retrouvé les restes d’un avion de papier, lancé par un adolescent reconnu pour son caractère impétueux et violent par ses professeurs.

C’est un gardien du Parlement qui a ramassé l’avion en après-midi, examinant aussitôt les dégâts causés sur le mur. « Un petit repli dans le mur, un point, une tache blanche dans la brique », selon ses propres mots, l’ont poussé à sonner l’alarme, évacuant d’un même élan le Parlement de ses centaines de fonctionnaires et de visiteurs.

L’état d’urgence a aussitôt été décrété, forçant le premier ministre à se retirer dans une chambre prévue en cas d’attentats. La SQ s’est aussitôt emparée du dossier et a établi que c’est un vent violent qui avait dévié l’avion de sa trajectoire, menaçant ainsi le plus grand symbole de la démocratie québécoise. L’enquête a aussi pu établir que c’est Esteban Mendoza, un activiste plusieurs fois pointé du doigt par ses professeurs, qui a lancé l’avion de toutes ses forces. Des sources racontent qu’au moment de passer à l’acte, il aurait crié : « À nous deux, Bombardier! »

On ne sait toujours pas si le jeune activiste récidiviste fera face à des chefs d’accusation, lui qui s’est adressé aux médias dans un plaidoyer laconique : « Je ne ferais pas de mal à un mur, mon père était maçon. » Interpellé plus tard par la SQ, le vent n’aurait pas soufflé mot sur ses intentions attentistes, quittant les agents en bourrasque.

Ce n’est que quelques heures plus tard que les évacués ont pu regagner le Parlement. Les autorités sont toujours à la recherche de la boîte noire du volatile kamikaze, qui pourrait fournir des informations clés à l’enquête. Philippe Couillard a dit ne pas fléchir devant de tels attentats, assurant la population qu’il se ferait « l’ardent défenseur de la démocratie, contre vents et marauds. »

Retailles partage

Goodbye farewell

Boîte noire

Je suis planté dans une allée de la Boîte noire, devant la rangée dévalisée des films de Fellini. J’erre en cherchant la perle rare, le Sokourov introuvable, le De Sica qu’on aurait oublié, les Keaton qu’on aurait rangés au mauvais endroit, mais il n’y a plus rien. La Boîte noire est vide, déjà. Il ne reste que ces gens qui, comme moi, farfouillent les allées comme des vautours, revivant en raccourci les films qui ont marqué leur vie, riant encore devant le Bananas de Allen, s’émouvant devant la copie de Boyhood qu’ils se surprennent de trouver encore là. Ils repartent quelques films sous le bras, en souvenir du bon vieux temps, et avec eux la Boîte noire gagne peu à peu l’oubli, le local se vide de ce qui l’a si bellement animé.

Allez lire la suite sur Ricochet, en suivant ce lien: https://ricochet.media/fr/1156/goodbye-farwell