Nouvelle collaboration

Depuis quinze ans, chaque matin (presque!), sous les miettes de mes rôties et d’un soleil au début de son quart, l’odeur du journal se mêle à celle du café frais. Chaque fois, lorsque j’abandonne le dernier cahier du journal aux rayons persistants du soleil, habité par le murmure du monde, c’est pour aller écrire, à mon tour. Et cette fin de semaine, mes mots étaient là qui côtoyaient ceux des autres, me tachant les doigts. Suivez ce lien: je vous invite à y lire Petit pays, de Gaël Faye.

 

 

Notre identité sommeille-t-elle dans une pinte?

biere-vs-genre

L’été était si beau que vous n’avez pu vous empêcher de le siffler. D’une traite. Mais aujourd’hui, tandis que vos joues prennent la couleur des feuilles aux arbres, vous retrouvez le confort de votre foyer et vous demandez: Mais si les feuilles tombent des arbres, qu’adviendra-t-il des écrits? Les mots s’envolent, mais les écrits restent, n’ayez crainte.

Et si vous vous demandez pourquoi Retailles a été moins régulier cet été, ce n’est pas que j’ai eu la plume volage. Plutôt, je travaillais sur mon roman. Et aujourd’hui, si je reviens à vous, c’est pour vous diriger vers le site du magazine Caribou, où vous trouverez ma dernière publication. J’y aborde la question des genres, par le truchement de la bière, cherchant à répondre à une question si simple et pourtant complexe: Une bière de fille, ça existe-t’y?
Vous le trouverez en suivant ce lien.

Demain, un pied dans l’aube

Demain

J’étais au cégep à l’époque, et nous étions nombreux à ne pas comprendre ces gouvernements dont les décisions allaient à l’encontre des intérêts de leur population. Tous ensemble, nous refusions d’abandonner notre société aux impératifs financiers de multinationales qui concevaient la planète par millions et par milliards, l’exploitant sans soucis de lendemains qui, apparemment, ne les concernaient pas. Comme si l’avenir n’appartenait pas à l’espèce humaine et qu’il valait mieux dilapider la vie que d’en prendre soin. Take what you can and leave the rest behind!

C’était en 2003, année de sortie du film The Corporation qui, souscrivant à l’article de la Constitution des États-Unis qui reconnaît les compagnies comme une « personne morale », se prête à leur étude psychologique, utilisant le DSM-IV. Le documentaire conclut que les agissements d’une multinationale sont les mêmes que ceux d’un psychopathe dangereux.

Je me souviens qu’à la fin du film, très peu de gens avaient quitté la salle, profitant du générique pour absorber ce qu’ils venaient d’encaisser. Bientôt, nous nous sommes trouvés devant un écran noir, et en nous levant, nous étions nombreux à nous regarder, inconnus les uns les autres mais nous reconnaissant néanmoins, inspirés et convaincus d’être plus forts : nous connaissions désormais notre ennemi.

Il y en a toujours pour dire que la jeunesse est ainsi : indocile et fougueuse, désireuse de changer le monde. Ceux-là disent encore qu’avec le temps arrive la sagesse et qu’avec l’âge, le désir de se battre s’estompe. Pourtant, s’il est vrai que la maturité apporte une paix, le désir de combattre les injustices, d’habiter un monde meilleur et de laisser en héritage un monde habitable, lui, ne meurt jamais. Affirmer le contraire est une paresse de l’esprit, une résignation qui relève du cynisme et de l’abdication. Ainsi, treize ans après The Corporation, treize ans de plus de maltraitance multinationale et de gouverne en dérive, le monde a toujours besoin d’un coup de barre et de notre appétit à le remodeler. À ce cégépien qui jadis militait pour un avenir meilleur s’adoube aujourd’hui un adulte qui refuse ce monde où les enfants n’auraient plus d’espace pour vivre, faute de terre à habiter. Et c’est avec cette posture obstinée qu’hier, je suis allé voir Demain.

Cyril Dion et Mélanie Laurent, réalisateurs de Demain, ont peut-être vu The Corporation. Après tout, leur film reconnaît l’obstacle de ces multinationales qui, contre toute raison et toute empathie, au nom de leur compte en banque, détruisent ce que tant de gens essaient de bâtir. Mais plutôt que de chercher à les combattre, le film s’attarde à ceux qui osent, contre toute probabilité, lutter. Et au contraire de tous ces documentaires qui mettent en lumière la catastrophe écologique qui nous attend, Demain propose d’utiliser ce moment charnière de notre existence sur Terre comme levier pour, enfin, réformer notre manière d’être et rendre notre vie pérenne et harmonieuse.

Le film se divise ainsi en cinq thèmes (alimentation, énergie, économie, démocratie et éducation), citant nombre d’initiatives citoyennes de par le monde qui, plutôt que d’attendre des changements de gouvernance de nos élus, ont adopté des attitudes, mis en place des projets, modulé leurs structures sociales et économiques, afin de renverser le cycle aliéné qui nous mène droit dans le mur. On y introduit notamment la permaculture comme alternative à la monoculture, de nouveaux modèles pour dynamiser nos démocraties, on nous propose des moyens de diversifier notre économie pour la protéger de ses failles, toutes autant d’idées qui nous sont soumises pour éveiller un potentiel en latence dans nos sociétés.

Le fil narratif qui lie les thèmes est habile, créant des liens de causalité et orchestrant une pensée qui se révèle lumineuse. Les solutions proposées y semblent alors organiques les unes aux autres, et se liant ensemble, s’inscrivent dans une pensée globale. Il n’y est pas question de révolution, mais de plusieurs réformes cruciales. En incarnant ainsi un avenir qui a trouvé ses solutions, le film souscrit à une prérogative énoncée dans son introduction, c’est-à-dire le criant besoin de rompre avec un imaginaire pessimiste, nourri par la consommation, la fin du monde et la quête absolue de profits. Demain compose ainsi les premiers chapitres d’une nouvelle histoire : celle d’un avenir rayonnant.

Sommes-nous prêts à faire ce qu’il faut pour ne pas mourir?

Le film ne nous pose pas cette question de front, mais en nous donnant les outils pour sortir l’humanité de sa crise, pour ramener une harmonie dans notre rapport à la terre, dans nos rapports les uns aux autres et éviter ainsi la catastrophe naturelle annoncée, Demain nous confronte à nous-mêmes. Les solutions existent. Elles sont là. Elles ne passent pas par les générations futures, mais par nous-mêmes. Aurons-nous le courage, la volonté et l’amour qui animent les intervenants du documentaire? Ce qu’il faut pour nous mettre à l’ouvrage, prendre les choses en main et offrir un demain lumineux.

Aux suivants.

Retailles partage

Un avion de papier ébranle le Parlement

Avion de papier

Le Parlement du Québec a été évacué d’urgence hier, quelques instants après qu’on eut retrouvé les restes d’un avion de papier, lancé par un adolescent reconnu pour son caractère impétueux et violent par ses professeurs.

C’est un gardien du Parlement qui a ramassé l’avion en après-midi, examinant aussitôt les dégâts causés sur le mur. « Un petit repli dans le mur, un point, une tache blanche dans la brique », selon ses propres mots, l’ont poussé à sonner l’alarme, évacuant d’un même élan le Parlement de ses centaines de fonctionnaires et de visiteurs.

L’état d’urgence a aussitôt été décrété, forçant le premier ministre à se retirer dans une chambre prévue en cas d’attentats. La SQ s’est aussitôt emparée du dossier et a établi que c’est un vent violent qui avait dévié l’avion de sa trajectoire, menaçant ainsi le plus grand symbole de la démocratie québécoise. L’enquête a aussi pu établir que c’est Esteban Mendoza, un activiste plusieurs fois pointé du doigt par ses professeurs, qui a lancé l’avion de toutes ses forces. Des sources racontent qu’au moment de passer à l’acte, il aurait crié : « À nous deux, Bombardier! »

On ne sait toujours pas si le jeune activiste récidiviste fera face à des chefs d’accusation, lui qui s’est adressé aux médias dans un plaidoyer laconique : « Je ne ferais pas de mal à un mur, mon père était maçon. » Interpellé plus tard par la SQ, le vent n’aurait pas soufflé mot sur ses intentions attentistes, quittant les agents en bourrasque.

Ce n’est que quelques heures plus tard que les évacués ont pu regagner le Parlement. Les autorités sont toujours à la recherche de la boîte noire du volatile kamikaze, qui pourrait fournir des informations clés à l’enquête. Philippe Couillard a dit ne pas fléchir devant de tels attentats, assurant la population qu’il se ferait « l’ardent défenseur de la démocratie, contre vents et marauds. »

Retailles partage

Goodbye farewell

Boîte noire

Je suis planté dans une allée de la Boîte noire, devant la rangée dévalisée des films de Fellini. J’erre en cherchant la perle rare, le Sokourov introuvable, le De Sica qu’on aurait oublié, les Keaton qu’on aurait rangés au mauvais endroit, mais il n’y a plus rien. La Boîte noire est vide, déjà. Il ne reste que ces gens qui, comme moi, farfouillent les allées comme des vautours, revivant en raccourci les films qui ont marqué leur vie, riant encore devant le Bananas de Allen, s’émouvant devant la copie de Boyhood qu’ils se surprennent de trouver encore là. Ils repartent quelques films sous le bras, en souvenir du bon vieux temps, et avec eux la Boîte noire gagne peu à peu l’oubli, le local se vide de ce qui l’a si bellement animé.

Allez lire la suite sur Ricochet, en suivant ce lien: https://ricochet.media/fr/1156/goodbye-farwell

Signature

Revue Zinc

Que serions-nous sans les internets? Autre chose, dirait l’autre. Et voilà d’ailleurs ce que nous avons été pendant des millénaires: autre chose. Et que serions-nous sans le papier? Je vous laisse le soin de poser la question à l’autre. Pour ma part, je vous invite à ma dernière parution en date – sur papier cette fois -: Signature, un récit sobre et amusant campé dans les aléas de mon adolescence. Vous lirez ça dans le dernier numéro de Revue Zinc, si le coeur vous en dit. En voici d’ailleurs un court extrait:

« Mais c’est dans les brumes de l’adolescence que la véritable recherche a commencée, alors que j’étais mû par le désir de trouver cette signature authentique, celle qui devait devenir ma fierté, dans les haillons fragiles de mes 15 ans. Je l’ai encore, cette feuille 100 fois griffonnée, ces tentatives répétées et répétées à l’encre bleue, puis noire, puis verte, jaune, rouge, où mon écriture s’entasse pêle-mêle, suivant les lignes de la feuille, puis s’éparpillant au hasard des blancs qui devaient rester sur celle-ci, signant dans tous les sens. Il y a aussi ces « bonjour » au sommet de la feuille, un mot comme un autre, le premier qui m’était venu pour vérifier si chacun des crayons fonctionnait. De toutes ces tentatives, quatre sont encerclées. Peut-être que l’une d’elles s’est retrouvée sur mon premier chèque, sur ma carte d’abonnement au club vidéo du coin, mais je n’en reconnais aucune. Il a fallu bien plus que cette feuille, bien plus qu’une journée, pour fixer, dans le réflexe de ma main, ces traits étranges qui diraient, un jour : voici ce que je suis. »

Les Stones et la résurrection cubaine

Che

Si vous l’aviez raté sur Ricochet, le voici aujourd’hui en redite sur Retailles.

         À quelques pas de la Plaza de la Revolución, sous le regard impuissant du Che Guevara, les Rolling Stones ont convoqué l’histoire, certains qu’elle ne raterait pas un tel rendez-vous. Quelques jours après la visite du président Obama en terre cubaine – une première en 88 ans –, le groupe mythique a emboîté le pas, icône d’une musique bannie sur l’île pendant plus de cinquante ans. L’Histoire n’a cependant pas dit son dernier mot et il faudra s’en remettre au temps – cet autre capricieux –, pour juger de l’importance de l’événement. En attendant, la machine des Stones n’a montré aucune faille, ravissant une foule en liesse.

            Les chansons ont déferlé sur une foule bigarrée, peuplée autant de touristes que de Cubains. Les succès, intacts malgré le poids des décennies, ne faisaient cependant aucune distinction. La musique, encore une fois, montrait son pouvoir, rassemblant femmes et hommes de tous âges, par-delà les frontières et l’épaisseur du portefeuille. Il ne restait qu’à danser et acclamer les innombrables déhanchements de l’énergique Mick Jagger, inépuisable malgré les années.

            Contrairement à l’impérialisme capitaliste, qui depuis longtemps ne ressent plus le besoin de faire des courbettes polies à la rencontre de l’altérité, Jagger a eu l’amabilité de faire toutes ses interventions en espagnol. Sauf une, ce qui n’a pas manqué de froisser cette spectatrice, qui y est allée de son plus grand cri, revendiquant des mots « En espagnol! » Mais nous n’étions pas au Québec et cette femme n’était pas Péladeau, l’affaire en est restée là et n’a pas défrayé les manchettes. Pour le reste, Jagger a souvent rappelé le caractère historique de leur présence, remerciant à plusieurs reprises les Cubains pour leur apport au registre musical mondial et leur accueil chaleureux. Il s’est gardé de toute arrogance aussi, demeurant prudent et poli dans ses remarques : « Nous savons qu’autrefois il était difficile d’écouter notre musique à Cuba, mais nous voilà sur scène. On pense aussi que les temps changent. » Chaque fois, ses mots ont été accompagné par les applaudissements nourris de la foule, renforçant l’idée que sa voix rejoignait celle de beaucoup de Cubains.

            Par ailleurs, si la soirée devait marquer la victoire d’un système sur un autre, il importait aux étoiles rock de ne pas le souligner. Malgré l’assentiment général de la venue du célèbre groupe, quelques voix dissidentes s’érigeaient dans les jours précédents le concert : « Ils auraient pu venir avant. Malgré ce qu’on raconte, les opportunités étaient là. Mais ils ont choisi la facilité, ils ont choisi leur camp et ils arrivent en héros, au moment où tout est joué déjà. L’histoire, ce n’est pas un concert, c’est une révolution avortée », nous confiait une source qui préférait demeurée anonyme. Vrai que les Stones ne sont ni Fela Kuti ni Nina Simone, mais quand un drapeau cubain s’est retrouvé sur scène, pendant le bref moment où Jagger l’a brandi, on pouvait se demander ce qui était le plus gros : le symbole dans les mains d’un homme où une rockstar se jouant des codes. Plusieurs jeunes Cubains s’affichaient ouvertement avec le drapeau étatsunien, comme un rappel que le pays n’est pas au bout de ses déchirements.

            Pour les inconditionnels du groupe, le quatuor – Mick Jagger, Keith Richards, Ronnie Wood et Charlie Watts – n’a joué aucune fausse note, surfant dans leur large répertoire et ne montrant aucune lassitude apparente à rejouer pour la énième fois les Start me up, Angie, Sympathy for the Devil et Honky Tonk Woman. Ceux qui espéraient une reprise rock de Chan chan – grand succès de Buena Vista Social Club – auront été déçus, mais le groupe a été généreux. Au rappel, la présence du chœur cubain Entrevoces, en ouverture de You can’t always get what you want, a offert quelques frissons à la foule. Mais c’est avec le clou du spectacle que le groupe britannique a fait le plus d’heureux. Comme si le spectacle d’un peu plus de deux heures n’avait servi qu’à mettre la table à ce moment ultime, aux premières notes de I can’t get no satisfaction, sous l’impulsion d’une foule d’un demi-million de personnes pourtant déjà survoltées, on a senti la terre de la Havane trembler. Voilà l’effet Stones.

            Au lendemain de la frénésie, les succès jouent encore en sourdine dans quelques cafés, en des adaptations samba. Et à l’instar de nombreuses compositions musicales du groupe rock où le climax des chansons trouve son dénouement dans une modulation de la partition, une distorsion des accords et l’effondrement graduel de la musique, laissant aux soins de l’auguste Charlie Watts quelques battements de sursis, on peut se demander ce qui attend Cuba. Tandis que sa partition s’ouvre sur une nouvelle portée, il importe peu de savoir si les Stones auront marqué ou non l’histoire du pays, mais tous se demandent la place qu’occupera désormais Cuba sur l’échiquier mondial. Parce qu’aujourd’hui, sur les lèvres des Cubains en berne autant que sur celles heureux des changements politiques et économiques, un refrain joue sa douce ironie : « You can’t always get what you want / But if you try sometime, you just might find / You get what you need ».

Rester fier de sa bébelle

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Crédit photo: Michel Hébert

           Il nous est arrivé de défendre notre français contre l’anglais, de le chérir pour garder le lien vivant entre les diverses générations qui nous façonnent. Il nous est arrivé de le défendre contre le français de France, comme vecteur de notre culture et de notre identité. Mais la plupart du temps, on parle français sans réfléchir aux rapports de pouvoir que sous-tend la langue. On s’interpelle, on s’explique, on se réconforte, on argumente, et qu’on se tourne ou non la langue sept fois avant de parler, le langage remplit d’abord une fonction de communication, qui nous fait bien souvent oublier ce que les mots, par-delà leur définition, disent de nous.

            Je suis aujourd’hui en réécriture d’un texte et devant moi le mot bébelle apparaît, un peu grossier. Je le voudrais tout petit, perdu dans la mare des mots, mais dans mon désir de l’étouffer il rougit, comme cet intrus qui n’arrive pas à se faire oublier. Il est au cœur de mon texte et il hurle à pleins poumons, comme s’il avait enfin la chance de se faire entendre, après tous ces textes qui ont décidé de ne pas l’utiliser. Mais pourquoi?

            La question me brûle : pourquoi ne pas utiliser bébelle? Parce que ce n’est pas littéraire, parce que c’est un sous-niveau de langage, familier, qu’on utilise seulement en parlant, et encore. Bébelle, ça ne se dit pas, et ça s’écrit encore moins. Pour m’aider, je cherche dans le dictionnaire. Entre bébé et bébête : rien. Le Petit Robert, fort de ses 60 000 mots, reste muet. Le Larousse ne se mouille pas davantage, pas plus d’ailleurs que le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). Oui, je vous entends d’ici : mais lâche la France. Ou encore : lâche le morceau. Plutôt, je me rabats sur Google, ce grand érudit, citoyen du monde. Et paf.

            « Bébelle (Québec) (familier) : jouet. » C’est là, dans le Wiktionnaire. Ce petit mot qui semble n’appartenir qu’à nous, ce presque rien qui nous est familier, que j’ai failli snober parce que nos copains de là-bas n’en veulent pas. Et soudain, il est hors de question que je défasse mon texte de ce mot. Même, quand je lis son origine, je me prends à vouloir le défendre : « Étymologie : Déformation du mot babiole. »

            Une « déformation ». Le choix de mot me surprend. Comme si c’était plus difforme que babiole. Je me demande à force de quels enfargements de l’histoire bébelle a perdu du galon. Une bébelle, cette chose que nous ne voulons pas, cet objet que l’on possède et qui nous semble bon à jeter. Une bébelle, ce n’est pas une bagatelle, mais c’est presque rien, c’est ce jouet dont personne ne veut, c’est ce qu’on a quand on n’a rien d’autre

           Et babiole, lui? Ne nous enflammons pas, ça n’évoque rien de bien grand : c’est une babiole. Mais c’est un mot qui a sa propre histoire, que tous les dictionnaires ont jugé bon d’intégrer, sans le bémol de la familiarité : « Babiole : petit objet de peu de valeur. (De l’italien babbola, bêtise, enfantillage, XVIe siècle) » Bébelle a déformé babiole, mais babiole est le fier héritier de babbola. Vraiment, qu’a-t-on à tant s’acharner sur nos bébelles?

            Il faudrait peut-être revenir sur la valorisation d’un français au détriment d’un autre, un monopole à peine entendu qui confine sans raison les québécismes à un rang inférieur. Il faudrait évoquer l’arbitraire de la langue, la lutte des classes, l’étymologie et les rapports de pouvoir. Peut-être alors pourrions-nous comprendre pourquoi dire bébelle, ce n’est pas chic.

            D’ici là, il faudrait sûrement se rappeler que l’arbitraire est partout, que le pouvoir glisse parfois et condamne aveuglément. Au fil du temps, plusieurs mots ont été placés à l’orphelinat, aux oubliettes de l’histoire, tandis que d’autres s’acharnent à l’existence, en dépit de la violence qu’on leur fait subir. Le monde est bien cruel, parfois. Mais aujourd’hui, les yeux sur mon texte biffé, raturé, envahi par des notes en patte de mouche, un mot règne par-dessus tous les autres : bébelle. C’est jour de carnaval, chantons-le, faisons-le rimer, ayons une pensée pour lui, pour tous ces autres jours où nous le croisons sans un regard, où nous le maltraitons sans raison, où nous lui rappelons l’ombre lourde qui pèse sur lui. Pour tous ces autres jours où le monde a tellement de bébelles, petites et grandes, qu’on ne sait plus comment en venir à bout.

Affaire Jutra: un enfer pavé de bonnes intentions

Mon oncle Antoine

Quand une personne meurt, quelle qu’elle soit, on enterre généralement avec elle tous ses vices et on l’encense, unanimement. Combien de personnalités publiques étaient critiquées la veille de leur mort et portées aux nues une fois un pied dans la tombe? La mort emporte avec elle bien des choses, mais elle n’efface pas tout. Il semble pourtant qu’un devoir de réserve habite les survivants d’un mort, comme s’il devenait inutile de salir quelqu’un qui, de toute façon, n’était plus là pour se défendre.

Le cas de Claude Jutra nous rappelle cruellement que tandis que la vie a ses limites, la mort aussi a les siennes. Maître à penser de toute une génération de cinéastes, figure emblématique, Jutra n’était semble-t-il qu’un homme parmi tant d’autres, avec ses paradoxes et ses démons. Ses vices, aussi, dont celui qui soulève un dégoût unanime : la pédophilie. Il n’y a pas eu de procès, mais le témoignage de la présumée victime, de sa souffrance enfouie, a suffi à condamner le défunt cinéaste et dans la foulée, à ce qu’on efface partout son héritage, désormais taché de honte.

Le dégoût moral peut nous inspirer plusieurs réactions et on peut comprendre le mouvement qui cherche à corriger la place du patrimoine de Jutra. Apparemment, celui qui était un grand homme parce qu’il était un grand cinéaste n’est désormais rien d’autre qu’un pédophile qui faisait un bon cinéma. Et s’il est rassurant de voir qu’il est possible de faire changer les choses rapidement – en deux jours, un gala, un parc, une dizaine de rues, une salle de projection et un prix ont été rebaptisés –, il m’apparaît pertinent de jeter un œil sur toutes ces occasions de corriger l’histoire que nous avons décidé d’ignorer.

Les cas de figure sont innombrables et il faudrait bien plus qu’un recensement sommaire de notre toponymie pour comprendre ce que nous retenons de l’histoire, pour évoquer les actes immoraux sur lesquels nous sommes prêts à fermer les yeux. On pourrait penser à Pie-IX, pape ayant régné de 1846 à 1878 qui a plusieurs fois témoigné son appui à l’esclavage; à John A. McDonald – encore tout récemment cité en exemple par Mélanie Joly –, reconnu comme bâtisseur du Canada en dépit de son racisme et de son suprématisme blanc et francophobe; au baron Amherst, qui a considéré utiliser la vérole pour éradiquer le peuple Delaware; au général Monckton, connu pour son rôle dans la déportation des Acadiens. On pourrait citer les exemples de Woody Allen, marié à sa fille adoptive, de Polanski, accusé d’avoir violé une mineure, on pourrait penser au portrait de Mussolini dans l’église de Notre-Dame-de-la-Défense et longtemps, longtemps on pourrait poursuivre cette liste. On pourrait ainsi traverser l’histoire de notre civilisation en faisant fi de ses horreurs, de son passé douteux et de son abominable moralité, de toute cette toponymie qui s’en lave les mains, et pourtant ça n’excuserait en rien les prétendus méfaits de Claude Jutra.

Je ne cherche pas à excuser Claude Jutra, encore moins à minimiser la pédophilie ou revendiquer le statu quo, plutôt, il me semble qu’il y a là une opportunité. De comprendre les forces actives qui maintiennent l’arrogance de notre toponymie et les stigmates de l’histoire. Nous savons l’Histoire écrite par les gagnants, nous savons que la mémoire appartient aux détenteurs du pouvoir, mais l’exemple de Jutra nous montre qu’on peut faire beaucoup pour changer le portrait de notre patrimoine, si réellement nous en avons le désir.

Cette urgence d’agir qu’on a évoquée dans le dossier Jutra prolonge l’ombre dans laquelle demeurent beaucoup d’autres cas où des gens se sont soustraits à notre code moral. Certains de nos élus ont des paradis fiscaux, quelques-uns ont baigné dans la corruption, nos villes sont peuplées de statues d’hommes – entendons-nous, nos statues évoquent des hommes – qui nous ont bafoué et se sont placé au-dessus de la morale, nos livres d’histoire encensent des hommes que nous ne voudrions jamais comme père, et nous décidons de fermer les yeux. Peut-être serait-il temps de mettre là un peu d’ordre? Après tout, si notre patrimoine s’appuyait sur la morale, nous emprunterions beaucoup de rues anonymes.

Y’a de la neige sur votre épaule, M. Hamad

        Tempête

         Ce soir le ciel se défoule sur nos têtes et Montréal est réfugiée, à son tour. Sous la neige, les noms de rues s’effacent, les nids-de-poule se cachent, le centre-ville au loin n’existe plus et le Mont-Royal est une ombre mystérieuse. La ville n’est plus seulement peuplée du moteur des voitures, c’est plutôt le raclement des pelles qui occupe l’espace, rivalisant avec le vent qui bourdonne dans nos oreilles.

          Je marche dans la rue, d’un pas incertain et maladroit, glissant sur la glace rendue invisible par la neige. Je devrais marcher tête baissée, me protéger du froid en rentrant mes oreilles dans mes épaules, scruter le sol pour m’assurer de la sécurité de mes pas. Au contraire, me voilà qui marche tête haute, le cou bien endimanché dans un épais foulard. Le froid vient cristalliser un frimas dans ma barbe, vient blanchir mes sourcils, mes poils de moustache, de la même façon qu’elle caresse la carrosserie des voitures, tamisent la lumière des lampadaires : je profite du spectacle. En tournant le coin de la rue, un passant me déborde en me saluant d’un léger hochement de tête. Sous son foulard, j’imagine le même sourire qui se trouvait dans ses yeux. Plus loin, à ma vue, une femme s’arrête de pelleter, me cédant le passage en riant : Méchante bordée hein! Bonne soirée mon cher monsieur! Et chaque fois que je croise un passant, c’est le même échange, un salut courtois de la tête ou un échange bref mais poli. On gèle, M. Hamad, le ciel ne cesse de nous tomber sur la tête, et pourtant, au coin des rues, des inconnus se saluent.

           C’est que la neige, en plus de nous cajoler de son charme lilial, nous confère une complicité nouvelle, nous rappelle à nous. Soudainement, nous ne sommes plus des gens se déplaçant d’un endroit à un autre, anonymes, mais des êtres appartenant à la même communauté : celle qui connaît la neige, le froid. Nous ne sommes pas frères et sœurs, même pas des amis, mais des compatriotes, des semblables : la neige, c’est tout ce qu’il a fallu pour que nous nous reconnaissions. Vous qui êtes Ministre de la Solidarité sociale, vous devriez le savoir : il faut peu de choses pour créer une solidarité.

            C’est que je ne comprends pas votre récente proposition de réforme de l’aide sociale, et encore moins le discours que vous utilisez pour la justifier. Il y a eu quelques sondages, c’est vrai, qui plaçaient la majorité derrière vous, qui laissaient les réfugiés de l’aide sociale sans appuis, encore plus isolés qu’ils ne l’étaient déjà. Je pense à celui mené pour la Commission des droits de la personne, qui nous apprenait que les bénéficiaires de l’aide sociale n’étaient favorablement perçus que par 51% de la population sondée. Et puis cet autre qui nous apprenait que de toutes vos récentes politiques d’austérité, seule celle concernant l’aide sociale recevait un appui positif de la population : 48% contre 46. Mais je ne peux croire que ces sondages, par ailleurs alarmants, constituent les raisons de votre acharnement à achopper l’aide sociale. Après tout, vous connaissez votre cassette par cœur : vous ne gouvernez pas avec les sondages.

            Par vos mots, vous vous placez bien en-deçà de l’importance de votre ministère, empruntant les bons vieux préjugés qui trahissent une méconnaissance des prestataires de l’aide sociale. Il suffit de fouiller un peu dans les données recueillies pour comprendre que la paresse et la fraude ne sont simplement pas le lot quotidien de ces gens qui ont besoin de notre aide. Les raisons financières qui sous-tendent réellement votre projet ne justifient en aucun cas votre insistance à pourfendre celles et ceux qui, selon vous, n’ont aucune dignité.

            Il me semble que vous avez là une notion bien à vous de la dignité, d’ailleurs. Peut-être serait-il à propos de nous rappeler au sens des mots : « Dignité : Sentiment de la valeur intrinsèque d’une personne qui commande le respect d’autrui. » Le respect d’autrui, n’est-ce pas ce qui rend un être digne, n’est-ce pas ce qui devrait être au centre de notre gouverne? Peut-être alors pourrions-nous mieux comprendre ces gens qui n’ont pas notre chance, qui méritent notre respect pour leur courage et leur persévérance, malgré la difficulté de leurs conditions d’existence. Et peut-être devrions-nous penser à ces mots d’Albert Camus : « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. »

            Hier, un sondage a donné raison à votre réforme. Mais votre ambition vous trompe, et avant de reprocher aux autres d’en manquer, vous devriez peut-être mesurer la vôtre. Parce que nous sommes nombreux à chercher la cohérence dans vos mesures d’austérité, à ne pas voir autre chose que des mesures néolibérales qui s’acharnent sur les plus démunis et qui épargnent les médecins, Bombardier, Suncor et autres bien nantis. Il faut peu, très peu pour que la solidarité retrouve le chemin des mains tendues et des bras ouverts, et nous sommes nombreux à ne plus vouloir l’appauvrissement des plus pauvres. Y’a de la neige sur votre épaule, M. Hamad, et la tempête ne fait que commencer.

Je suis tout à fait conscient que le gouvernement s’est prêté à un remaniement ministériel et que c’est François Blais qui a retrouvé le ministère de la Solidarité sociale. Cela étant, j’ai choisi de m’adresser à M. Hamad parce que ce sont ses mots qui généraient un mépris des prestataires de l’aide sociale. De toute façon, c’est une idéologie et un gouvernement qui sont derrière cette réforme, et non un seul homme.