Goodbye farewell

Boîte noire

Je suis planté dans une allée de la Boîte noire, devant la rangée dévalisée des films de Fellini. J’erre en cherchant la perle rare, le Sokourov introuvable, le De Sica qu’on aurait oublié, les Keaton qu’on aurait rangés au mauvais endroit, mais il n’y a plus rien. La Boîte noire est vide, déjà. Il ne reste que ces gens qui, comme moi, farfouillent les allées comme des vautours, revivant en raccourci les films qui ont marqué leur vie, riant encore devant le Bananas de Allen, s’émouvant devant la copie de Boyhood qu’ils se surprennent de trouver encore là. Ils repartent quelques films sous le bras, en souvenir du bon vieux temps, et avec eux la Boîte noire gagne peu à peu l’oubli, le local se vide de ce qui l’a si bellement animé.

Allez lire la suite sur Ricochet, en suivant ce lien: https://ricochet.media/fr/1156/goodbye-farwell

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Signature

Revue Zinc

Que serions-nous sans les internets? Autre chose, dirait l’autre. Et voilà d’ailleurs ce que nous avons été pendant des millénaires: autre chose. Et que serions-nous sans le papier? Je vous laisse le soin de poser la question à l’autre. Pour ma part, je vous invite à ma dernière parution en date – sur papier cette fois -: Signature, un récit sobre et amusant campé dans les aléas de mon adolescence. Vous lirez ça dans le dernier numéro de Revue Zinc, si le coeur vous en dit. En voici d’ailleurs un court extrait:

« Mais c’est dans les brumes de l’adolescence que la véritable recherche a commencée, alors que j’étais mû par le désir de trouver cette signature authentique, celle qui devait devenir ma fierté, dans les haillons fragiles de mes 15 ans. Je l’ai encore, cette feuille 100 fois griffonnée, ces tentatives répétées et répétées à l’encre bleue, puis noire, puis verte, jaune, rouge, où mon écriture s’entasse pêle-mêle, suivant les lignes de la feuille, puis s’éparpillant au hasard des blancs qui devaient rester sur celle-ci, signant dans tous les sens. Il y a aussi ces « bonjour » au sommet de la feuille, un mot comme un autre, le premier qui m’était venu pour vérifier si chacun des crayons fonctionnait. De toutes ces tentatives, quatre sont encerclées. Peut-être que l’une d’elles s’est retrouvée sur mon premier chèque, sur ma carte d’abonnement au club vidéo du coin, mais je n’en reconnais aucune. Il a fallu bien plus que cette feuille, bien plus qu’une journée, pour fixer, dans le réflexe de ma main, ces traits étranges qui diraient, un jour : voici ce que je suis. »

Les Stones et la résurrection cubaine

Che

Si vous l’aviez raté sur Ricochet, le voici aujourd’hui en redite sur Retailles.

         À quelques pas de la Plaza de la Revolución, sous le regard impuissant du Che Guevara, les Rolling Stones ont convoqué l’histoire, certains qu’elle ne raterait pas un tel rendez-vous. Quelques jours après la visite du président Obama en terre cubaine – une première en 88 ans –, le groupe mythique a emboîté le pas, icône d’une musique bannie sur l’île pendant plus de cinquante ans. L’Histoire n’a cependant pas dit son dernier mot et il faudra s’en remettre au temps – cet autre capricieux –, pour juger de l’importance de l’événement. En attendant, la machine des Stones n’a montré aucune faille, ravissant une foule en liesse.

            Les chansons ont déferlé sur une foule bigarrée, peuplée autant de touristes que de Cubains. Les succès, intacts malgré le poids des décennies, ne faisaient cependant aucune distinction. La musique, encore une fois, montrait son pouvoir, rassemblant femmes et hommes de tous âges, par-delà les frontières et l’épaisseur du portefeuille. Il ne restait qu’à danser et acclamer les innombrables déhanchements de l’énergique Mick Jagger, inépuisable malgré les années.

            Contrairement à l’impérialisme capitaliste, qui depuis longtemps ne ressent plus le besoin de faire des courbettes polies à la rencontre de l’altérité, Jagger a eu l’amabilité de faire toutes ses interventions en espagnol. Sauf une, ce qui n’a pas manqué de froisser cette spectatrice, qui y est allée de son plus grand cri, revendiquant des mots « En espagnol! » Mais nous n’étions pas au Québec et cette femme n’était pas Péladeau, l’affaire en est restée là et n’a pas défrayé les manchettes. Pour le reste, Jagger a souvent rappelé le caractère historique de leur présence, remerciant à plusieurs reprises les Cubains pour leur apport au registre musical mondial et leur accueil chaleureux. Il s’est gardé de toute arrogance aussi, demeurant prudent et poli dans ses remarques : « Nous savons qu’autrefois il était difficile d’écouter notre musique à Cuba, mais nous voilà sur scène. On pense aussi que les temps changent. » Chaque fois, ses mots ont été accompagné par les applaudissements nourris de la foule, renforçant l’idée que sa voix rejoignait celle de beaucoup de Cubains.

            Par ailleurs, si la soirée devait marquer la victoire d’un système sur un autre, il importait aux étoiles rock de ne pas le souligner. Malgré l’assentiment général de la venue du célèbre groupe, quelques voix dissidentes s’érigeaient dans les jours précédents le concert : « Ils auraient pu venir avant. Malgré ce qu’on raconte, les opportunités étaient là. Mais ils ont choisi la facilité, ils ont choisi leur camp et ils arrivent en héros, au moment où tout est joué déjà. L’histoire, ce n’est pas un concert, c’est une révolution avortée », nous confiait une source qui préférait demeurée anonyme. Vrai que les Stones ne sont ni Fela Kuti ni Nina Simone, mais quand un drapeau cubain s’est retrouvé sur scène, pendant le bref moment où Jagger l’a brandi, on pouvait se demander ce qui était le plus gros : le symbole dans les mains d’un homme où une rockstar se jouant des codes. Plusieurs jeunes Cubains s’affichaient ouvertement avec le drapeau étatsunien, comme un rappel que le pays n’est pas au bout de ses déchirements.

            Pour les inconditionnels du groupe, le quatuor – Mick Jagger, Keith Richards, Ronnie Wood et Charlie Watts – n’a joué aucune fausse note, surfant dans leur large répertoire et ne montrant aucune lassitude apparente à rejouer pour la énième fois les Start me up, Angie, Sympathy for the Devil et Honky Tonk Woman. Ceux qui espéraient une reprise rock de Chan chan – grand succès de Buena Vista Social Club – auront été déçus, mais le groupe a été généreux. Au rappel, la présence du chœur cubain Entrevoces, en ouverture de You can’t always get what you want, a offert quelques frissons à la foule. Mais c’est avec le clou du spectacle que le groupe britannique a fait le plus d’heureux. Comme si le spectacle d’un peu plus de deux heures n’avait servi qu’à mettre la table à ce moment ultime, aux premières notes de I can’t get no satisfaction, sous l’impulsion d’une foule d’un demi-million de personnes pourtant déjà survoltées, on a senti la terre de la Havane trembler. Voilà l’effet Stones.

            Au lendemain de la frénésie, les succès jouent encore en sourdine dans quelques cafés, en des adaptations samba. Et à l’instar de nombreuses compositions musicales du groupe rock où le climax des chansons trouve son dénouement dans une modulation de la partition, une distorsion des accords et l’effondrement graduel de la musique, laissant aux soins de l’auguste Charlie Watts quelques battements de sursis, on peut se demander ce qui attend Cuba. Tandis que sa partition s’ouvre sur une nouvelle portée, il importe peu de savoir si les Stones auront marqué ou non l’histoire du pays, mais tous se demandent la place qu’occupera désormais Cuba sur l’échiquier mondial. Parce qu’aujourd’hui, sur les lèvres des Cubains en berne autant que sur celles heureux des changements politiques et économiques, un refrain joue sa douce ironie : « You can’t always get what you want / But if you try sometime, you just might find / You get what you need ».

Rester fier de sa bébelle

 

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Crédit photo: Michel Hébert

           Il nous est arrivé de défendre notre français contre l’anglais, de le chérir pour garder le lien vivant entre les diverses générations qui nous façonnent. Il nous est arrivé de le défendre contre le français de France, comme vecteur de notre culture et de notre identité. Mais la plupart du temps, on parle français sans réfléchir aux rapports de pouvoir que sous-tend la langue. On s’interpelle, on s’explique, on se réconforte, on argumente, et qu’on se tourne ou non la langue sept fois avant de parler, le langage remplit d’abord une fonction de communication, qui nous fait bien souvent oublier ce que les mots, par-delà leur définition, disent de nous.

            Je suis aujourd’hui en réécriture d’un texte et devant moi le mot bébelle apparaît, un peu grossier. Je le voudrais tout petit, perdu dans la mare des mots, mais dans mon désir de l’étouffer il rougit, comme cet intrus qui n’arrive pas à se faire oublier. Il est au cœur de mon texte et il hurle à pleins poumons, comme s’il avait enfin la chance de se faire entendre, après tous ces textes qui ont décidé de ne pas l’utiliser. Mais pourquoi?

            La question me brûle : pourquoi ne pas utiliser bébelle? Parce que ce n’est pas littéraire, parce que c’est un sous-niveau de langage, familier, qu’on utilise seulement en parlant, et encore. Bébelle, ça ne se dit pas, et ça s’écrit encore moins. Pour m’aider, je cherche dans le dictionnaire. Entre bébé et bébête : rien. Le Petit Robert, fort de ses 60 000 mots, reste muet. Le Larousse ne se mouille pas davantage, pas plus d’ailleurs que le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). Oui, je vous entends d’ici : mais lâche la France. Ou encore : lâche le morceau. Plutôt, je me rabats sur Google, ce grand érudit, citoyen du monde. Et paf.

            « Bébelle (Québec) (familier) : jouet. » C’est là, dans le Wiktionnaire. Ce petit mot qui semble n’appartenir qu’à nous, ce presque rien qui nous est familier, que j’ai failli snober parce que nos copains de là-bas n’en veulent pas. Et soudain, il est hors de question que je défasse mon texte de ce mot. Même, quand je lis son origine, je me prends à vouloir le défendre : « Étymologie : Déformation du mot babiole. »

            Une « déformation ». Le choix de mot me surprend. Comme si c’était plus difforme que babiole. Je me demande à force de quels enfargements de l’histoire bébelle a perdu du galon. Une bébelle, cette chose que nous ne voulons pas, cet objet que l’on possède et qui nous semble bon à jeter. Une bébelle, ce n’est pas une bagatelle, mais c’est presque rien, c’est ce jouet dont personne ne veut, c’est ce qu’on a quand on n’a rien d’autre

           Et babiole, lui? Ne nous enflammons pas, ça n’évoque rien de bien grand : c’est une babiole. Mais c’est un mot qui a sa propre histoire, que tous les dictionnaires ont jugé bon d’intégrer, sans le bémol de la familiarité : « Babiole : petit objet de peu de valeur. (De l’italien babbola, bêtise, enfantillage, XVIe siècle) » Bébelle a déformé babiole, mais babiole est le fier héritier de babbola. Vraiment, qu’a-t-on à tant s’acharner sur nos bébelles?

            Il faudrait peut-être revenir sur la valorisation d’un français au détriment d’un autre, un monopole à peine entendu qui confine sans raison les québécismes à un rang inférieur. Il faudrait évoquer l’arbitraire de la langue, la lutte des classes, l’étymologie et les rapports de pouvoir. Peut-être alors pourrions-nous comprendre pourquoi dire bébelle, ce n’est pas chic.

            D’ici là, il faudrait sûrement se rappeler que l’arbitraire est partout, que le pouvoir glisse parfois et condamne aveuglément. Au fil du temps, plusieurs mots ont été placés à l’orphelinat, aux oubliettes de l’histoire, tandis que d’autres s’acharnent à l’existence, en dépit de la violence qu’on leur fait subir. Le monde est bien cruel, parfois. Mais aujourd’hui, les yeux sur mon texte biffé, raturé, envahi par des notes en patte de mouche, un mot règne par-dessus tous les autres : bébelle. C’est jour de carnaval, chantons-le, faisons-le rimer, ayons une pensée pour lui, pour tous ces autres jours où nous le croisons sans un regard, où nous le maltraitons sans raison, où nous lui rappelons l’ombre lourde qui pèse sur lui. Pour tous ces autres jours où le monde a tellement de bébelles, petites et grandes, qu’on ne sait plus comment en venir à bout.

Affaire Jutra: un enfer pavé de bonnes intentions

Mon oncle Antoine

Quand une personne meurt, quelle qu’elle soit, on enterre généralement avec elle tous ses vices et on l’encense, unanimement. Combien de personnalités publiques étaient critiquées la veille de leur mort et portées aux nues une fois un pied dans la tombe? La mort emporte avec elle bien des choses, mais elle n’efface pas tout. Il semble pourtant qu’un devoir de réserve habite les survivants d’un mort, comme s’il devenait inutile de salir quelqu’un qui, de toute façon, n’était plus là pour se défendre.

Le cas de Claude Jutra nous rappelle cruellement que tandis que la vie a ses limites, la mort aussi a les siennes. Maître à penser de toute une génération de cinéastes, figure emblématique, Jutra n’était semble-t-il qu’un homme parmi tant d’autres, avec ses paradoxes et ses démons. Ses vices, aussi, dont celui qui soulève un dégoût unanime : la pédophilie. Il n’y a pas eu de procès, mais le témoignage de la présumée victime, de sa souffrance enfouie, a suffi à condamner le défunt cinéaste et dans la foulée, à ce qu’on efface partout son héritage, désormais taché de honte.

Le dégoût moral peut nous inspirer plusieurs réactions et on peut comprendre le mouvement qui cherche à corriger la place du patrimoine de Jutra. Apparemment, celui qui était un grand homme parce qu’il était un grand cinéaste n’est désormais rien d’autre qu’un pédophile qui faisait un bon cinéma. Et s’il est rassurant de voir qu’il est possible de faire changer les choses rapidement – en deux jours, un gala, un parc, une dizaine de rues, une salle de projection et un prix ont été rebaptisés –, il m’apparaît pertinent de jeter un œil sur toutes ces occasions de corriger l’histoire que nous avons décidé d’ignorer.

Les cas de figure sont innombrables et il faudrait bien plus qu’un recensement sommaire de notre toponymie pour comprendre ce que nous retenons de l’histoire, pour évoquer les actes immoraux sur lesquels nous sommes prêts à fermer les yeux. On pourrait penser à Pie-IX, pape ayant régné de 1846 à 1878 qui a plusieurs fois témoigné son appui à l’esclavage; à John A. McDonald – encore tout récemment cité en exemple par Mélanie Joly –, reconnu comme bâtisseur du Canada en dépit de son racisme et de son suprématisme blanc et francophobe; au baron Amherst, qui a considéré utiliser la vérole pour éradiquer le peuple Delaware; au général Monckton, connu pour son rôle dans la déportation des Acadiens. On pourrait citer les exemples de Woody Allen, marié à sa fille adoptive, de Polanski, accusé d’avoir violé une mineure, on pourrait penser au portrait de Mussolini dans l’église de Notre-Dame-de-la-Défense et longtemps, longtemps on pourrait poursuivre cette liste. On pourrait ainsi traverser l’histoire de notre civilisation en faisant fi de ses horreurs, de son passé douteux et de son abominable moralité, de toute cette toponymie qui s’en lave les mains, et pourtant ça n’excuserait en rien les prétendus méfaits de Claude Jutra.

Je ne cherche pas à excuser Claude Jutra, encore moins à minimiser la pédophilie ou revendiquer le statu quo, plutôt, il me semble qu’il y a là une opportunité. De comprendre les forces actives qui maintiennent l’arrogance de notre toponymie et les stigmates de l’histoire. Nous savons l’Histoire écrite par les gagnants, nous savons que la mémoire appartient aux détenteurs du pouvoir, mais l’exemple de Jutra nous montre qu’on peut faire beaucoup pour changer le portrait de notre patrimoine, si réellement nous en avons le désir.

Cette urgence d’agir qu’on a évoquée dans le dossier Jutra prolonge l’ombre dans laquelle demeurent beaucoup d’autres cas où des gens se sont soustraits à notre code moral. Certains de nos élus ont des paradis fiscaux, quelques-uns ont baigné dans la corruption, nos villes sont peuplées de statues d’hommes – entendons-nous, nos statues évoquent des hommes – qui nous ont bafoué et se sont placé au-dessus de la morale, nos livres d’histoire encensent des hommes que nous ne voudrions jamais comme père, et nous décidons de fermer les yeux. Peut-être serait-il temps de mettre là un peu d’ordre? Après tout, si notre patrimoine s’appuyait sur la morale, nous emprunterions beaucoup de rues anonymes.

Y’a de la neige sur votre épaule, M. Hamad

        Tempête

         Ce soir le ciel se défoule sur nos têtes et Montréal est réfugiée, à son tour. Sous la neige, les noms de rues s’effacent, les nids-de-poule se cachent, le centre-ville au loin n’existe plus et le Mont-Royal est une ombre mystérieuse. La ville n’est plus seulement peuplée du moteur des voitures, c’est plutôt le raclement des pelles qui occupe l’espace, rivalisant avec le vent qui bourdonne dans nos oreilles.

          Je marche dans la rue, d’un pas incertain et maladroit, glissant sur la glace rendue invisible par la neige. Je devrais marcher tête baissée, me protéger du froid en rentrant mes oreilles dans mes épaules, scruter le sol pour m’assurer de la sécurité de mes pas. Au contraire, me voilà qui marche tête haute, le cou bien endimanché dans un épais foulard. Le froid vient cristalliser un frimas dans ma barbe, vient blanchir mes sourcils, mes poils de moustache, de la même façon qu’elle caresse la carrosserie des voitures, tamisent la lumière des lampadaires : je profite du spectacle. En tournant le coin de la rue, un passant me déborde en me saluant d’un léger hochement de tête. Sous son foulard, j’imagine le même sourire qui se trouvait dans ses yeux. Plus loin, à ma vue, une femme s’arrête de pelleter, me cédant le passage en riant : Méchante bordée hein! Bonne soirée mon cher monsieur! Et chaque fois que je croise un passant, c’est le même échange, un salut courtois de la tête ou un échange bref mais poli. On gèle, M. Hamad, le ciel ne cesse de nous tomber sur la tête, et pourtant, au coin des rues, des inconnus se saluent.

           C’est que la neige, en plus de nous cajoler de son charme lilial, nous confère une complicité nouvelle, nous rappelle à nous. Soudainement, nous ne sommes plus des gens se déplaçant d’un endroit à un autre, anonymes, mais des êtres appartenant à la même communauté : celle qui connaît la neige, le froid. Nous ne sommes pas frères et sœurs, même pas des amis, mais des compatriotes, des semblables : la neige, c’est tout ce qu’il a fallu pour que nous nous reconnaissions. Vous qui êtes Ministre de la Solidarité sociale, vous devriez le savoir : il faut peu de choses pour créer une solidarité.

            C’est que je ne comprends pas votre récente proposition de réforme de l’aide sociale, et encore moins le discours que vous utilisez pour la justifier. Il y a eu quelques sondages, c’est vrai, qui plaçaient la majorité derrière vous, qui laissaient les réfugiés de l’aide sociale sans appuis, encore plus isolés qu’ils ne l’étaient déjà. Je pense à celui mené pour la Commission des droits de la personne, qui nous apprenait que les bénéficiaires de l’aide sociale n’étaient favorablement perçus que par 51% de la population sondée. Et puis cet autre qui nous apprenait que de toutes vos récentes politiques d’austérité, seule celle concernant l’aide sociale recevait un appui positif de la population : 48% contre 46. Mais je ne peux croire que ces sondages, par ailleurs alarmants, constituent les raisons de votre acharnement à achopper l’aide sociale. Après tout, vous connaissez votre cassette par cœur : vous ne gouvernez pas avec les sondages.

            Par vos mots, vous vous placez bien en-deçà de l’importance de votre ministère, empruntant les bons vieux préjugés qui trahissent une méconnaissance des prestataires de l’aide sociale. Il suffit de fouiller un peu dans les données recueillies pour comprendre que la paresse et la fraude ne sont simplement pas le lot quotidien de ces gens qui ont besoin de notre aide. Les raisons financières qui sous-tendent réellement votre projet ne justifient en aucun cas votre insistance à pourfendre celles et ceux qui, selon vous, n’ont aucune dignité.

            Il me semble que vous avez là une notion bien à vous de la dignité, d’ailleurs. Peut-être serait-il à propos de nous rappeler au sens des mots : « Dignité : Sentiment de la valeur intrinsèque d’une personne qui commande le respect d’autrui. » Le respect d’autrui, n’est-ce pas ce qui rend un être digne, n’est-ce pas ce qui devrait être au centre de notre gouverne? Peut-être alors pourrions-nous mieux comprendre ces gens qui n’ont pas notre chance, qui méritent notre respect pour leur courage et leur persévérance, malgré la difficulté de leurs conditions d’existence. Et peut-être devrions-nous penser à ces mots d’Albert Camus : « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. »

            Hier, un sondage a donné raison à votre réforme. Mais votre ambition vous trompe, et avant de reprocher aux autres d’en manquer, vous devriez peut-être mesurer la vôtre. Parce que nous sommes nombreux à chercher la cohérence dans vos mesures d’austérité, à ne pas voir autre chose que des mesures néolibérales qui s’acharnent sur les plus démunis et qui épargnent les médecins, Bombardier, Suncor et autres bien nantis. Il faut peu, très peu pour que la solidarité retrouve le chemin des mains tendues et des bras ouverts, et nous sommes nombreux à ne plus vouloir l’appauvrissement des plus pauvres. Y’a de la neige sur votre épaule, M. Hamad, et la tempête ne fait que commencer.

Je suis tout à fait conscient que le gouvernement s’est prêté à un remaniement ministériel et que c’est François Blais qui a retrouvé le ministère de la Solidarité sociale. Cela étant, j’ai choisi de m’adresser à M. Hamad parce que ce sont ses mots qui généraient un mépris des prestataires de l’aide sociale. De toute façon, c’est une idéologie et un gouvernement qui sont derrière cette réforme, et non un seul homme.

La farce – 3e partie

Retailles publie cette semaine la saga de l’École du ciel bleu, La farce, une satire médiatique fictive dont les personnages sont si réels que leur parole apparaît chaque jour sur le fil d’actualité de vos réseaux sociaux préférés. Vous trouverez ci-après la 3e et dernière partie du récit. Si ce n’est déjà fait, je vous invite à lire d’abord la 1ère partie et la 2e partie, parues la semaine dernière.

La farce (UNE) - 3e partie

La visite du père Noël

3e partie

            Jeudi 18 décembre, école du Ciel bleu, dernier jour de classe régulière. Dans chacune des classes, les professeurs faisaient de leur mieux pour donner leurs derniers cours. Le lendemain, enfin, la journée serait réservée à des activités spéciales entourant la célébration prochaine de Noël.

           En avant-midi, dans la classe de Madame M, il y aurait des jeux et un buffet de Noël. On attendait la visite du Père Noël sur l’heure du midi et on donnerait congé aux jeunes en après-midi. Ce seraient des moments où tout le monde pourrait s’aérer l’esprit et se préparer à quitter pour la période des fêtes. Et au retour, la poussière serait retombée, toute cette histoire n’aurait plus aucune importance. Il suffisait de passer à travers cette dernière journée.

            Et la journée, heureusement, tirait à sa fin. Le soleil avait commencé à décliner dans l’horizon et le concierge achevait de déneiger l’accès à la porte arrière, par laquelle les élèves déferleraient bientôt, quand un père Noël apparut, un gros sac rouge à cheval sur son dos. Le concierge l’arrêta, surpris de voir un Père Noël qu’il n’attendait pas : Eh ben monsieur le père, on vous attendait juste demain. Vous êtes en avance pour Noël c’t’année. Il allait poursuivre mais le père Noël l’allongea d’un lourd coup de poing. Son poing était parti tout seul, gonflé par une surdose d’adrénaline, comme le geste qui lui avait fait prendre la pelle des mains du concierge et lui envoyer le manche en pleine tempe, rendant le concierge inconscient. La porte était maintenue ouverte à l’aide d’une brique : il s’engouffra dans l’école.

            Arrivé dans un corridor, l’odeur de l’école lui souffla le visage. Cette odeur sèche faite de poussière de craie mêlée à celle de l’eau de javel. Le souvenir de ses années passées à l’école le fit grimacer, dans le cauchemar qu’elles évoquaient. En arrivant à un carrefour de deux corridors, un autre homme surgit qui, spontanément en apercevant le Père Noël, s’écria : Ho! Ho! Ho! Il fallut trois coups de pelle, cette fois, avant que l’homme ne capitule, à son tour inconscient. M. Borduas, professeur de pastorale, qui depuis quelques heures avait le sourire au visage, comme déjà en vacances, avait soudain les lèvres figées sur sa torpeur. La dernière image qu’il se rappellerait était celui d’un Père Noël dont la barbe était détachée d’une de ses oreilles, et le regard de celui-ci. Celui d’un homme qui était prêt à aller jusqu’au bout de lui-même. Un regard profond et halluciné. Le père Noël fit quelques pas, puis revint derrière, balança la pelle à bout de bras et cracha sur le professeur. C’était ça qu’il avait appris à l’école.

            Les allées vides faisaient rebondir l’écho de ballons, provenant du gymnase, plus loin devant. Il reprit sa marche, le dos légèrement cambré, les yeux relevés sur son avancée, comme un animal en chasse. Au corridor vide s’ajoutèrent plusieurs bureaux laissés vacants. Il était comme entre deux mondes, dans le vide qui le menait de l’un à l’autre. Devant, la mitraille des ballons, et derrière, le bruit d’une chasse d’eau et le tapage rouillé de la tuyauterie courant dans les murs. Ses pas battaient le plancher, décidés. Le papier collant qui devait tenir sa barbe en place égratignait la peau de sa joue à chaque mouvement de son torse. Ses mains tremblaient trop pour qu’il parvienne à la replacer.

           Son intrusion déboucha finalement sur un grand hall, avec à sa gauche l’entrée principale. Dehors, un gardien de sécurité lui tournait le dos et, plus loin, les journalistes attendaient devant leur camion. Plus près se trouvaient quelques bancs vides et du bureau qui était à quelques mètres sur la droite lui parvint la voix de la secrétaire au téléphone. De l’autre côté, le hall débouchait sur le gymnase : une porte-double vitrée et une petite estrade qui déboulait sur la tuile cirée, bariolée de lignes de couleurs du plancher.

           Il bifurqua d’instinct vers le bruit des ballons, petites explosions qui agaçaient ses tympans, accélérant en poussant la porte de son épaule, comme un bélier. Au moment où la porte pivotait sur ses gonds, la cloche retentit. À tout rompre, la seule cloche de l’école, au-dessus de sa tête. Elle le secoua, lui faisant perdre pied, et c’est ainsi qu’il fit son entrée dans le gymnase : ventre à terre, dans une glissade de quelques mètres. Sous l’impact, la barbe acheva de se décoller, lui dévoilant le visage. Son sac rouge était à quelques mètres de lui, l’ayant suivi dans sa chute. La cloche ne sonnait plus, mais elle retentissait toujours dans ses oreilles, assourdissante, accompagnée de la détonation des ballons.

           Il y eut un moment très bref, une fraction de seconde qui lui sembla une éternité, avant qu’il ne relève la tête. Les enfants, ahuris par la scène, riaient à tout rompre, pointant du doigt l’énorme père Noël, affalé sur le sol ciré du gymnase. Hilarité générale. La cloche cillait toujours dans ses oreilles et il n’entendait pas les rires. Enfin, il se releva, se précipitant sur son sac, duquel il sortit une arme, avec un long canon, qu’il pointa sans hésiter sur la masse d’enfants qui n’eurent pas le temps de comprendre ce qui arrivait. L’homme déchargea sa colère sur les enfants, soudainement figés. Les uns par la mort, les autres par la peur.

Figés.

À tout jamais.

ÉPILOGUE

            Cette année-là, comme chaque année, autour de la dinde, en déballant les cadeaux, on pensait au père Noël. On en parlait beaucoup, même. Mais l’image du père Noël auquel on pensait était celle diffusée ad nauseam dans tous les journaux, sur toutes les chaînes. C’était le portrait d’un jeune homme de 22 ans qui avait fait irruption dans le gymnase de l’école du Ciel bleu, un 18 décembre, tandis que les enfants jouaient au ballon.

           Il semblait parfois que l’on savait tout de lui, désormais, à force d’entendre son nom sur toutes les lèvres. Ce père Noël ne remplacerait jamais l’autre, mais pendant quelques semaines, au moins, il l’a éclipsé. Il a fait oublier les gens qui tremblent de froid dans la rue, ceux qui souffrent sous la pluie des balles, il a fait oublier les politiques d’austérité et les mesures xénophobes, il a même fait oublier la série de défaites du Canadien.

           Il n’a même pas eu à vivre pour continuer d’exister, cet homme. Et même si, dans quelques mois, on ne parlerait jamais plus de lui dans les médias, cette année-là, cette année où il plut à Noël et encore au Jour de l’an, cette année-là on ne pensait qu’à lui. Ce père Noël qui, dans cette école qui n’avait exceptionnellement pas décoré son sapin, avait déchargé son arme sur des enfants avant de la retourner contre lui. Ce père Noël que les journaux à tirage et les bulletins de grande écoute, excités par cette tragique sensation, avaient hissé au statut de vedette.

La farce – 2e partie

Retailles publie cette semaine la saga de l’École du ciel bleu, La farce, une satire médiatique fictive dont les personnages sont si réels que leur parole apparaît chaque jour sur le fil d’actualité de vos réseaux sociaux préférés. Vous trouverez ci-après la 2e partie du récit. Si ce n’est déjà fait, je vous invite à lire d’abord la 1ère partie, publiée mardi dernier.

La farce (UNE) - 2e partie

La boucle infernale

2e partie

            Rapidement, deux camps se sont dessinés, comme s’il était devenu dangereux de rester quelque part au milieu, ainsi exposé aux tirs fous des deux clans. Le débat, radicalement divisé, a aussitôt pris en importance. Et comme si les enjeux actuels ne suffisaient pas, chaque camp est allé creuser ses arguments dans la bonne vieille terre du passé. Ainsi, le lendemain, La Presse ajouta de l’eau au moulin :

Ce n’est pas la première fois que l’école du Ciel bleu cède aux remontrances de parents d’élèves. En 2013, une jeune fille a été exemptée de deux cours de musique, pour lequel elle devait apprendre le Minuit chrétien à la flûte.

              Dans la classe de Madame M, tout le monde savait que c’était la petite Dalia qu’on avait retirée du cours de musique, deux ans plus tôt. Et même si nulle part l’article ne suggérait que la plainte concernant le sapin de Noël venait de la même personne, il était facile de faire le chemin jusqu’au père de Dalia, ce fervent laïc d’origine turque qui avait la langue bien pendue.

            Irrité par l’article, le père de Dalia, Osman, communiqua avec le journaliste, condamnant « ses allégations déguisées » et pestant contre cet « être petit qui perdait son temps avec une cause vaine. » Le journaliste s’emporta à son tour et au terme d’une lutte de mots inutiles, compromis sa source. On finit ainsi par savoir que c’est le père de Hugo qui avait alimenté l’histoire du journaliste. En classe, le vendredi, tous parlaient du conflit qui tiraillait Hugo et Dalia.

            Pourtant, Hugo et Dalia n’avaient rien à se reprocher. Ils n’étaient pas les plus grands amis, c’est vrai, Dalia s’amusant avec les sportifs de la classe tandis qu’Hugo était plus solitaire, préférant dessiner seul ou jouer aux cartes avec quelques copains. Dalia avait même défendu mollement Hugo lorsque ses amis avaient tenté de la monter contre lui. Il est pas méchant. C’est son papa qui a dit des choses méchantes, pas lui. Et en effet, Hugo se faisait invisible en classe, comme pour se défaire de l’attention que l’intervention de son père avait générée. Pourtant indifférents l’un de l’autre, ils furent emportés par les forces qui les opposaient, malgré eux, et à partir de ce jour, Hugo et Dalia ne se sont plus parlés.

            Il y eut encore quelques articles dans les journaux durant la fin de semaine, mais tout le monde souhaita que ces deux jours loin de la tourmente de l’école permette le retour au calme. Que toute cette tension qui dictait désormais les rapports humains à l’école s’estompe et que la vie reprenne son cours normal. Après tout, peu de jours nous séparaient des vacances et il convenait d’être léger et enthousiaste. Sept jours s’étaient alors écoulés depuis ce courriel reçu par la directrice. Pour les enseignants, les parents et les élèves de l’école du Ciel bleu, tant de choses avaient été dites qu’il leur semblait que cette petite semaine avait duré un mois. Et pourtant, ce n’était encore que le début.

            Choi.fm, radio marginale dont le quartier général était à 300 kilomètres de l’école, eut envie d’y mettre son grain de sel. Un long plaidoyer des animateurs d’une ligne ouverte résuma simplement le débat : il suffisait de trouver l’auteur de la plainte pour régler la question. Il y avait, selon eux, trois candidats possibles. Le premier candidat était Osman, père de Dalia, dont on avait déjà tant parlé qu’il ne méritait plus de présentation. Les seconds en tête de liste étaient les parents de Kellya, cette jeune Attikamekh qui avait grandi dans sa communauté avant de déménager à Montréal, l’année précédente. C’était une fille timide dotée d’une grande sensibilité, qui malgré son jeune âge dessinait majestueusement. Ses parents étaient dans la liste parce qu’ils ne venaient jamais aux rencontres à l’école : on ne les avait jamais vus. Évidemment, ceux qu’on ne connaît pas sont toujours plus dangereux. Reste que pour les animateurs, les coupables recherchés étaient les parents de Léonard :

Cherchez pas les coupables chez les musulmans pis les indiens. Vous chercheriez trop loin. Les coupables c’est les gau-gauchistes du Plateau qui viennent s’installer à Hochelaga pour sauver du cash sur les taxes de leur condo. Y’a un petit gars, Léonard qui s’appelle, ses parents sont athées pis même pas baptisés, ils sont allés s’installer sur le Plateau quand c’était hip, pis y’ont achetés à Hochelaga quand y’a eu une boulangerie au coin de la rue, une SAQ avec des vins à 30 piastres à trois coins de rue pis un resto français de bourgeois à cinq minutes de vélo. C’est eux qui tue Noël, cherchez pas plus loin. On est les premiers responsables de notre perte. On se bouffe nous-même, on pile sur nous autres, on se tue. Parce qu’il faut intégrer tout le monde pis péter plus haut que le trou. Moi je vous demande : quand la gau-gauche va avoir sucé toutes les cultures du monde, frenché le Coran pis fourré tous les Québécois payeurs de taxes, qu’est-ce qui va rester de Noël, hein? Là, j’ai une paire de billets pour le show de Céline à faire tirer. Appelez-moi pour me dire c’est qui le coupable d’après vous, pis y’en un dans la gang qui gagne les billets. J’attends vos appels.

               Le téléphone ne dérougissait pas. On votait pour l’un ou l’autre des candidats, on riait et on s’apitoyait sur le sort de l’humanité. Puis, au milieu de l’exercice, une femme appela pour proposer des idées discordantes. Elle condamna une parole vile, ces animateurs qui gonflaient leur cote d’écoute en exploitant des pauvres enfants innocents, des parents qui faisaient de leur mieux. La voix brouillée par l’émotion, elle allait renchérir quand on coupa la ligne. Il y eut un silence de quelques secondes, puis les animateurs reprirent la parole, s’excusant de ce problème technique.

       – Pas de bonne humeur la madame.

– Ouin, a’ devait avoir le tampon imbibé pas à peu près.

– On va y souhaiter que son mari soit pas trop regardant. Une petite sauterie pour se calmer le bonbon, ça y ferait du bien.

               Les animateurs ne le surent jamais, pressés qu’ils avaient été à couper la ligne, mais cette femme était la mère de Léonard. Elle aurait voulu leur raconter, leur dire qu’ils avaient habité à neuf dans le six et demi sur le Plateau. Elle leur aurait dit que son mari et elle travaillaient dans le communautaire, faisant plusieurs heures bénévolement pour aider les plus démunis du quartier à s’en sortir. Ils avaient déménagé à Hochelaga pour se rapprocher du travail, simplement. Mais on lui avait coupé la parole, dans cette ligne ouverte où les voix, si unanimement, la lynchaient.

            Le lendemain, irrité par l’enflure médiatique et inquiet pour le quotidien de leurs enfants à l’école, un groupe de parents a fait irruption dans le bureau de la directrice, déterminé à connaître l’identité de la personne qui avait demandé à retirer les décorations du sapin de Noël. En entrant dans le bureau, le groupe était suivi d’un jeune loup de LCN, qui commentait la scène en direct, le micro fièrement planté dans sa main, le sourire bandé dans l’œil de la caméra qui ne ratait rien de la scène :

Une nouvelle initiative de parents cherche à secouer la crise qui remue l’école du Ciel bleu depuis quelques jours. Leur but est simple : découvrir l’identité du plaignant à l’origine du conflit et tenter de la raisonner pour qu’elle revienne sur sa demande d’accommodement. Seule personne au courant de l’identité du plaignant, la directrice de l’école est ce matin sous les feux de la rampe.

             Derrière lui, on voyait les parents argumenter avec la directrice. Au bout d’un moment, la caméra abandonna le sourire du journaliste pour piller la scène qui avait lieu derrière. Le micro, lui aussi, capta les mots des parents :

Qui, pour l’amour du bon dieu, qui vous a écrit cette lettre, qui vous a fait cette demande sans bon sang, qu’on le crisse dehors, qu’on foute des guirlandes dans notre sapin pis qu’on retrouve notre vie normale. 

            La scène s’éternisait, perdant de son intérêt. On retourna en studio auprès des commentateurs du quotidien, qui à nouveau furent interrompus, retrouvant les mêmes parents, sortant de l’école le poing levé, scandant à l’intention de la directrice :

Vous pourrez pas nous arrêter. On va faire sortir la vérité pis ramener l’ordre dans l’école. Vous avez perdu le contrôle depuis longtemps pis comptez sur nous : vous aurez pas votre job longtemps.

            Les parents ne furent pas seuls à revendiquer la tête de la directrice. Son poste fut mis sur la sellette aussitôt que le lendemain dans le papier incendiaire de la célèbre Denise Canardier :

Qu’a-t-elle à gagner, cette femme en fin de parcours? Pourquoi cette directrice d’école, qui a donné sa vie à l’enseignement public – 35 ans – refuse-t-elle de dévoiler l’identité du plaignant, cet empêcheur de tourner en rond, ce Machiavel des temps modernes qui se cache? Madame Lagardière, si vous l’ignoriez, prendra sa retraite à la fin de cette année. Pourquoi se fait-elle instigatrice d’un drame en gardant coûte que coûte le silence? Désire-t-elle briller de tous ses feux avant de gagner sa petite maison de campagne, à l’abri des regards? Il n’y aura pas de sortie de crise tant et aussi longtemps qu’elle gardera le silence. Son mutisme ne fait qu’empirer la situation : taire l’identité du coupable, c’est donner son assentiment à la bêtise.

              Les mots de Canardier ne restèrent pas longtemps sans réponse. Le lendemain, un étudiant en science politique à l’uqàm publia une lettre ouverte dans Ricochet :

Madame Canardier, une fois de plus, aurait eu avantage à rester hors du conflit. Dites-moi, qui est coupable? Il n’y a pas de coupable, il n’y a même pas de crime : il n’y a que des accusés. Quel est ce monde où le poids du nombre prévaut sur la voix de la sagesse? Rappelons-nous les paroles d’Albert Camus : « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection des minorités. » 

            Le vendredi 11 décembre, il était impossible de trouver la directrice à son bureau. Elle n’y serait pas de la journée. Mais le lundi suivant, fidèle à ses habitudes, elle arriva à l’école de bon matin. Pas assez tôt, cependant, pour éviter les journalistes, qui semblaient ne jamais s’épuiser de lui poser les mêmes questions. D’un air décidé, presque serein, elle affirma :

Je n’ai rien à dire parce qu’il n’y a pas de nouvelles. On a pris une décision il y a deux semaines et on reste sur nos positions. On parle quand même juste de lumières dans un arbre. Vous devriez laisser les enfants tranquilles et arrêtez de faire du bruit dans le vide.

            Dans sa classe, Madame M tentait de retrouver un semblant de normalité, en vain. Il n’y avait rien pour calmer les jeunes, qui devaient toujours traverser un mur de journalistes en arrivant à l’école. On posta un gardien de sécurité aux portes de l’entrée principale, après que plusieurs journalistes y soient entrés pour filmer les classes, interroger les jeunes. Madame M enseignait, mais le cœur n’y était pas. Et puis, sans le vouloir, il lui était arrivé de regarder la classe en se demandant : Qui? Elle tentait de chasser ces pensées inutiles, mais comme les jeunes, elle n’y arrivait pas. À l’école du Ciel bleu, on n’apprenait plus rien, on se contentait de résister, en attendant que la tempête passe. Dans la cour, heureusement, la neige et ses jeux permettaient aux jeunes de retrouver des préoccupations plus simples qui, s’ils les avaient entendues, auraient rappelé aux plus vieux la futilité de certaines luttes : Heille, la neige est à tout le monde.

À suivre…
Surveillez la publication de la 3e partie lundi prochain!

La farce

La farce (UNE)

La classe de Madame M

1ère partie

            C’est quelque chose qu’on aurait pu oublier très vite. Une broutille, une revendication spontanée qu’on aurait traitée et classée en vitesse. Le temps aurait opéré sa magie et la paix serait revenue dans l’école. Dans la classe de Madame M, la petite Dalia n’aurait plus été laissée seule dans son coin et on n’aurait plus parlé dans le dos de Hugo avec des mots durs. Attablés avec leurs parents pour le souper, le soir venu, les élèves de cette petite classe de 3e année ne se seraient plus fait demander par leurs parents, pour la énième fois, si on avait décidé de remettre les décorations dans le sapin. Le grand sapin droit et fier dont le vert se distinguait de la façade grise de l’école du Ciel bleu qui, d’aussi longtemps qu’on pouvait se rappeler, était décoré au début du mois de décembre, pour mettre un peu la magie de Noël à l’école.

            Tout allait pourtant si bien dans la classe de Mariette, celle qu’on appelait affectueusement Madame M, avant ce lundi de novembre. La classe manquait parfois d’énergie, c’est vrai, en proie au manque de lumière de novembre, à la rigueur de ses pluies froides et à la redondance de ses nuances de gris. Mais pendant l’activité de décoration de Noël, la semaine précédente, les jeunes avaient bricolé et dessiné avec entrain, retrouvant la fébrilité qui les habitait à l’arrivée de la première neige. Mais la plainte est arrivée et tout a basculé.

            Un courriel attendait en effet la directrice en ce lundi matin, lui demandant « de retirer les décorations du sapin de Noël de la façade, qui rompaient avec le caractère laïque de l’école. » Ce n’était pas une plainte, mais une demande. Une nuance qui sera vite évacuée du discours, une fois repris par les journalistes. Personne ne savait d’où venait cette demande, sinon la directrice, mais était-ce vraiment important? On pourrait croire que c’était là une belle occasion de réfléchir avec les élèves sur les implications du vivre-ensemble mais, au contraire, ce fut là le début de la tragédie qui allait secouer la modeste école primaire du Ciel bleu.

            Sur l’heure du midi, la directrice convoqua Mariette pour une réunion d’urgence. C’était une situation qui concernait toute l’école, mais le courriel venait d’un parent de sa classe, il convenait donc d’en parler avant tout avec elle. La petite histoire ne dit rien des détails de leur échange, mais au terme de leur rencontre de plus d’une heure, elles décidèrent de retirer les décorations de Noël du sapin de la façade. Avec un empressement que certains chroniqueurs ne manqueraient pas de critiquer bientôt, la directrice convia le personnel de l’école à une rencontre dans le local des professeurs, le soir même.

            Le local était bondé comme rarement. Dans l’air flottait une odeur de café frais, qui rivalisait avec le souffle de la sueur d’une journée de travail. La directrice se tenait droite, sur une petite estrade au fond du local, avec dans sa main, quelques notes. Tous reconnaissaient les talents d’oratrice de cette femme, mais elle gardait toujours au creux de sa main quelques mots clés, chargés de la ramener sur l’axe principal de son discours, lorsqu’elle s’emportait.

            Le début de son discours présentait la situation exceptionnelle qui les avait réunis ce jour-là. Très tôt, elle affirma que les décorations du sapin seraient retirées, une décision qui provoqua de nombreux murmures dans le local. Sans fléchir, elle enchaîna :

En dépit des origines païennes de la décoration du sapin, il est vrai que depuis le 4e siècle, le sapin de Noël est associé à la chrétienté. Parce que l’école du Ciel bleu est un lieu inclusif où tout le monde y a une place égale, nous pensons que les lumières de Noël sont un symbole religieux qui n’a pas sa place sur le terrain de notre école.

Nous qui revendiquons depuis si longtemps la reconnaissance de notre identité comme peuple, nous qui désirons si ardemment ne plus être avalé comme société, comme culture, nous devrions être les premiers à vouloir protéger les minorités. Noël est un moment de solidarité et il serait peut-être temps d’écouter ceux qui se sentent exclus de la grande fête.

Par ailleurs, afin d’éviter la grogne des parents, et afin d’honorer nos traditions ancestrales, la visite du père Noël, prévue pour le 19 décembre, est maintenue. Cependant, je vous invite à prendre le temps de parler en classe des origines du père Noël et de faire appel à une tradition qui dépasse les limites de la chrétienté. Je serai disponible pour vous aider à aborder la situation en classe, ou pour toute autre question. Merci.

            Le lendemain, après que les professeurs eurent expliqué la situation aux élèves, le sapin fut dépouillé. Quelques élèves avaient osé contester cette décision – plusieurs professeurs étaient d’ailleurs en désaccords avec celle-ci –, mais on était encore loin de la colère du chroniqueur venu rencontrer la directrice. Loin, aussi, de la une que le Journal de Montréal allait tirer de la nouvelle : « Les enfants privés de Noël à l’école du Ciel bleu ». Dans sa chronique, Rodrigo Martinez se vidait le cœur, n’hésitant pas à généraliser la situation de l’école du Ciel bleu à l’ensemble du Québec, achevant ainsi sa tirade :

On ne sait pas si la directrice, dans son idée de la solidarité, cherchait à faire plier un groupe entier au caprice d’une personne. Ce qui arrive à l’école du Ciel bleu est un nouvel exemple de l’aplat-ventrisme québécois. On a créé un monde prospère, un monde libre, on vit dans une démocratie qui fonctionne et il faudrait s’excuser? Noël, à ce que je sache, n’a jamais tué personne.

            Le 3 décembre, lorsque les enfants quittèrent l’école sur le dernier souffle de la cloche, ce n’est pas les guirlandes de lumières qui ornaient la façade de l’école, mais les flashs des photographes et les phares des camions des médias. Par ce papier incendiaire, signé de la main de Martinez, l’infernale boucle du « dialogue » médiatique était enclenchée.

À suivre…

Surveillez la publication de la 2e partie ce jeudi.

La logique à deux balles

Policiers en civil

Cher policier sans nom,

            J’ai encore en souvenir les images douloureuses de ces gens qui se frappaient sans retenue. Dans la fureur de cris humains, la tourmente des sirènes et la fumée de feux épars, des policiers matraquaient des civils. Quelques fois, des civils prenaient un policier en souricière et, à leur tour et de toutes leurs forces, le rouaient de coups. La violence était telle que dans le branle-bas, malgré les uniformes, on ne distinguait plus les camps. Tout ce qu’on voyait, c’était une humanité qui se retournait contre elle-même.

            Ces images qui brûlent ma mémoire ne me viennent pas du Québec, mais de Bolivie. Remarque, ç’aurait pu être ailleurs sur Terre : un de ces moments de grands déchirements où les règles tombent et la violence prend le dessus. C’était en 2008, dans une crise qui a mené à une escalade de violence, une formule désormais tellement usée qu’on ne s’en étonne plus. Des escalades de violence, il y en a tous les jours, même au Québec : de cette discussion anodine qui tourne au vinaigre à cet accrochage entre deux automobilistes qui vire au poing. Mais ce qui m’inquiète davantage, ce sont ces escalades de violence qui définissent trop souvent les manifestations, depuis quelques années. Et j’aimerais comprendre, au lendemain de ce geste que tu as posé, ce qui t’a fait saisir ton arme pour menacer des gens qui n’avaient pour seule défense que leurs mots et leur espoir.

            Cher policier, je sais que tu as un nom. Mais parfois, quand tu es là, parmi les tiens, sous ton casque et derrière ton bouclier, il me semble que tu n’en as plus, de nom. Et, puisque nous y sommes, te déguiser en civil, te cacher derrière une cagoule : vraiment? Il faut bien l’avouer, tu as toi-même renoncé à ton identité. Tu n’as qu’un matricule, un numéro qui efface ton individualité au profit du groupe, de ton clan. Un peu comme les Yankees de New York, qui ne porte sur leur chandail qu’un numéro, sans noms, pour rappeler qu’ils forment une équipe. Ça a l’air beau comme ça, mais si cette équipe ne va nulle part, si vos leaders vous mènent sur le mauvais chemin, ne serait-ce pas bien de te rappeler ton nom, ta conscience, ton libre arbitre?

            Quand même, qu’on se le dise, je peux comprendre la tension d’une manifestation, le sentiment d’oppression que l’on peut ressentir, entouré d’une poignée de gens qui matraquent l’air de leurs mots. J’imagine bien l’inconfort de la situation, mais je ne comprends toujours pas. Que faisiez-vous là, tes collègues et toi, cachés derrière vos cagoules, brandissant à tue-tête la loi P-6 que vous enfreigniez vous-mêmes? Que faisiez-vous là, armés jusqu’aux dents, menaçants des gens qui défendaient la même cause que vous? Êtes-vous à ce point déchirés entre votre emploi et vos revendications qu’il vous faut vous déguiser en citoyens pour apaiser votre dilemme? Tu peux m’aider à comprendre? On ne vous entend pas, on ne vous entend jamais. On n’entend que vos chefs, qui parlent le même langage que nos dirigeants, dont les mots sont des canons pointés sur nous.

            Je te parle de ces images de Bolivie que j’ai en tête et il me semble que ton geste est exactement ce qui mène vers cette violence. Remarque, peut-être que je ne peux pas comprendre. Après tout, je suis un homme blanc, québécois et issu de la classe moyenne. À chaque instant de ma vie, je suis béni : mon intégrité physique n’est pas menacée. Il y a eu cette fois à Delhi, où j’ai passé à travers une foule de gens qui m’ont invité à quitter prestement, parce que même dans mon sourire luisait les canines de l’occident. Et puis cette fois dans la douche, où ma blonde avait tiré la chasse d’eau et que je craignais que l’eau devienne glacée. À part ça, je ne vois pas. Je suis tellement bien protégé, il est possible que je ne comprenne pas cette violence.

            Mais toi, tu peux comprendre. Tu sais ce que ça fait d’avoir le canon d’une arme pointée sur soi. Tu sais le pouvoir que peut avoir une arme dans ce monde et que le pouvoir vient toujours avec de grandes responsabilités. Et je veux bien chercher à te comprendre, à te pardonner s’il le faut, parce je sais que tu es loin d’être le seul responsable de tes actes. Je sais que pour comprendre l’escalade de violence de la situation, il ne suffit pas de retracer les événements de cette journée, de cette manifestation. Il faut penser à tous ces gestes qui ont fait augmenter la violence. À cette posture de répression que le corps policier adopte depuis quelques années, aux nombreuses confrontations que vos chefs vous ont imposées avec les manifestants, dans la rue. Il faut penser à tous ces sondages, à toutes ces harangues médiatiques qui demandaient que les manifestations cessent, à n’importe quel prix, fut-ce celui de taper sur des gens sans défense. C’est une escalade, rappelons-le, et on n’arrive pas au sommet sans d’abord grimper la montagne. Mais ce qui m’inquiète, c’est que je ne vois pas le sommet de cette escalade. Dis-moi, on s’en va où comme ça?

Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de me remémorer les images de la Bolivie pour penser à l’horreur et je m’en désole. Il suffit de réfléchir à l’armement toujours plus grand, toujours plus imposant du corps policier montréalais pour comprendre qu’il souscrit à une attitude de confrontation. Il m’est impossible de ne pas songer à la logique qui habite les défenseurs du port d’arme aux États-Unis. À cette logique qui suggère que le meilleur moyen d’enrayer la violence est de se protéger avec une arme. Plus d’armes. Si tu veux la paix, prépare la guerre, qu’ils disent encore.

            Depuis quelques années, nous assistons à une escalade de violence que nous refusons d’appeler répression armée. Certains ont perdu un œil, d’autres ne dorment plus la nuit, recroquevillés dans la peur, le traumatisme. Je ne sais pas encore de combien de nouveaux événements nous avons besoin pour comprendre que cette logique violente ne vaut rien. Cher policier sans nom, toi qui au bout de ta peur, dans le réflexe de ta main, as brandi ton arme pour te protéger, toi qui perds chaque jour un peu de ton humanité en participant à cette escalade, toi qui te retournes contre les tiens, que dirais-tu de poser les armes et de parler, enfin? Parce qu’il ne faut jamais, jamais plus, qu’une arme pointée contre un être humain soit la réponse à la peur.