La farce

La farce (UNE)

La classe de Madame M

1ère partie

            C’est quelque chose qu’on aurait pu oublier très vite. Une broutille, une revendication spontanée qu’on aurait traitée et classée en vitesse. Le temps aurait opéré sa magie et la paix serait revenue dans l’école. Dans la classe de Madame M, la petite Dalia n’aurait plus été laissée seule dans son coin et on n’aurait plus parlé dans le dos de Hugo avec des mots durs. Attablés avec leurs parents pour le souper, le soir venu, les élèves de cette petite classe de 3e année ne se seraient plus fait demander par leurs parents, pour la énième fois, si on avait décidé de remettre les décorations dans le sapin. Le grand sapin droit et fier dont le vert se distinguait de la façade grise de l’école du Ciel bleu qui, d’aussi longtemps qu’on pouvait se rappeler, était décoré au début du mois de décembre, pour mettre un peu la magie de Noël à l’école.

            Tout allait pourtant si bien dans la classe de Mariette, celle qu’on appelait affectueusement Madame M, avant ce lundi de novembre. La classe manquait parfois d’énergie, c’est vrai, en proie au manque de lumière de novembre, à la rigueur de ses pluies froides et à la redondance de ses nuances de gris. Mais pendant l’activité de décoration de Noël, la semaine précédente, les jeunes avaient bricolé et dessiné avec entrain, retrouvant la fébrilité qui les habitait à l’arrivée de la première neige. Mais la plainte est arrivée et tout a basculé.

            Un courriel attendait en effet la directrice en ce lundi matin, lui demandant « de retirer les décorations du sapin de Noël de la façade, qui rompaient avec le caractère laïque de l’école. » Ce n’était pas une plainte, mais une demande. Une nuance qui sera vite évacuée du discours, une fois repris par les journalistes. Personne ne savait d’où venait cette demande, sinon la directrice, mais était-ce vraiment important? On pourrait croire que c’était là une belle occasion de réfléchir avec les élèves sur les implications du vivre-ensemble mais, au contraire, ce fut là le début de la tragédie qui allait secouer la modeste école primaire du Ciel bleu.

            Sur l’heure du midi, la directrice convoqua Mariette pour une réunion d’urgence. C’était une situation qui concernait toute l’école, mais le courriel venait d’un parent de sa classe, il convenait donc d’en parler avant tout avec elle. La petite histoire ne dit rien des détails de leur échange, mais au terme de leur rencontre de plus d’une heure, elles décidèrent de retirer les décorations de Noël du sapin de la façade. Avec un empressement que certains chroniqueurs ne manqueraient pas de critiquer bientôt, la directrice convia le personnel de l’école à une rencontre dans le local des professeurs, le soir même.

            Le local était bondé comme rarement. Dans l’air flottait une odeur de café frais, qui rivalisait avec le souffle de la sueur d’une journée de travail. La directrice se tenait droite, sur une petite estrade au fond du local, avec dans sa main, quelques notes. Tous reconnaissaient les talents d’oratrice de cette femme, mais elle gardait toujours au creux de sa main quelques mots clés, chargés de la ramener sur l’axe principal de son discours, lorsqu’elle s’emportait.

            Le début de son discours présentait la situation exceptionnelle qui les avait réunis ce jour-là. Très tôt, elle affirma que les décorations du sapin seraient retirées, une décision qui provoqua de nombreux murmures dans le local. Sans fléchir, elle enchaîna :

En dépit des origines païennes de la décoration du sapin, il est vrai que depuis le 4e siècle, le sapin de Noël est associé à la chrétienté. Parce que l’école du Ciel bleu est un lieu inclusif où tout le monde y a une place égale, nous pensons que les lumières de Noël sont un symbole religieux qui n’a pas sa place sur le terrain de notre école.

Nous qui revendiquons depuis si longtemps la reconnaissance de notre identité comme peuple, nous qui désirons si ardemment ne plus être avalé comme société, comme culture, nous devrions être les premiers à vouloir protéger les minorités. Noël est un moment de solidarité et il serait peut-être temps d’écouter ceux qui se sentent exclus de la grande fête.

Par ailleurs, afin d’éviter la grogne des parents, et afin d’honorer nos traditions ancestrales, la visite du père Noël, prévue pour le 19 décembre, est maintenue. Cependant, je vous invite à prendre le temps de parler en classe des origines du père Noël et de faire appel à une tradition qui dépasse les limites de la chrétienté. Je serai disponible pour vous aider à aborder la situation en classe, ou pour toute autre question. Merci.

            Le lendemain, après que les professeurs eurent expliqué la situation aux élèves, le sapin fut dépouillé. Quelques élèves avaient osé contester cette décision – plusieurs professeurs étaient d’ailleurs en désaccords avec celle-ci –, mais on était encore loin de la colère du chroniqueur venu rencontrer la directrice. Loin, aussi, de la une que le Journal de Montréal allait tirer de la nouvelle : « Les enfants privés de Noël à l’école du Ciel bleu ». Dans sa chronique, Rodrigo Martinez se vidait le cœur, n’hésitant pas à généraliser la situation de l’école du Ciel bleu à l’ensemble du Québec, achevant ainsi sa tirade :

On ne sait pas si la directrice, dans son idée de la solidarité, cherchait à faire plier un groupe entier au caprice d’une personne. Ce qui arrive à l’école du Ciel bleu est un nouvel exemple de l’aplat-ventrisme québécois. On a créé un monde prospère, un monde libre, on vit dans une démocratie qui fonctionne et il faudrait s’excuser? Noël, à ce que je sache, n’a jamais tué personne.

            Le 3 décembre, lorsque les enfants quittèrent l’école sur le dernier souffle de la cloche, ce n’est pas les guirlandes de lumières qui ornaient la façade de l’école, mais les flashs des photographes et les phares des camions des médias. Par ce papier incendiaire, signé de la main de Martinez, l’infernale boucle du « dialogue » médiatique était enclenchée.

À suivre…

Surveillez la publication de la 2e partie ce jeudi.

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La logique à deux balles

Policiers en civil

Cher policier sans nom,

            J’ai encore en souvenir les images douloureuses de ces gens qui se frappaient sans retenue. Dans la fureur de cris humains, la tourmente des sirènes et la fumée de feux épars, des policiers matraquaient des civils. Quelques fois, des civils prenaient un policier en souricière et, à leur tour et de toutes leurs forces, le rouaient de coups. La violence était telle que dans le branle-bas, malgré les uniformes, on ne distinguait plus les camps. Tout ce qu’on voyait, c’était une humanité qui se retournait contre elle-même.

            Ces images qui brûlent ma mémoire ne me viennent pas du Québec, mais de Bolivie. Remarque, ç’aurait pu être ailleurs sur Terre : un de ces moments de grands déchirements où les règles tombent et la violence prend le dessus. C’était en 2008, dans une crise qui a mené à une escalade de violence, une formule désormais tellement usée qu’on ne s’en étonne plus. Des escalades de violence, il y en a tous les jours, même au Québec : de cette discussion anodine qui tourne au vinaigre à cet accrochage entre deux automobilistes qui vire au poing. Mais ce qui m’inquiète davantage, ce sont ces escalades de violence qui définissent trop souvent les manifestations, depuis quelques années. Et j’aimerais comprendre, au lendemain de ce geste que tu as posé, ce qui t’a fait saisir ton arme pour menacer des gens qui n’avaient pour seule défense que leurs mots et leur espoir.

            Cher policier, je sais que tu as un nom. Mais parfois, quand tu es là, parmi les tiens, sous ton casque et derrière ton bouclier, il me semble que tu n’en as plus, de nom. Et, puisque nous y sommes, te déguiser en civil, te cacher derrière une cagoule : vraiment? Il faut bien l’avouer, tu as toi-même renoncé à ton identité. Tu n’as qu’un matricule, un numéro qui efface ton individualité au profit du groupe, de ton clan. Un peu comme les Yankees de New York, qui ne porte sur leur chandail qu’un numéro, sans noms, pour rappeler qu’ils forment une équipe. Ça a l’air beau comme ça, mais si cette équipe ne va nulle part, si vos leaders vous mènent sur le mauvais chemin, ne serait-ce pas bien de te rappeler ton nom, ta conscience, ton libre arbitre?

            Quand même, qu’on se le dise, je peux comprendre la tension d’une manifestation, le sentiment d’oppression que l’on peut ressentir, entouré d’une poignée de gens qui matraquent l’air de leurs mots. J’imagine bien l’inconfort de la situation, mais je ne comprends toujours pas. Que faisiez-vous là, tes collègues et toi, cachés derrière vos cagoules, brandissant à tue-tête la loi P-6 que vous enfreigniez vous-mêmes? Que faisiez-vous là, armés jusqu’aux dents, menaçants des gens qui défendaient la même cause que vous? Êtes-vous à ce point déchirés entre votre emploi et vos revendications qu’il vous faut vous déguiser en citoyens pour apaiser votre dilemme? Tu peux m’aider à comprendre? On ne vous entend pas, on ne vous entend jamais. On n’entend que vos chefs, qui parlent le même langage que nos dirigeants, dont les mots sont des canons pointés sur nous.

            Je te parle de ces images de Bolivie que j’ai en tête et il me semble que ton geste est exactement ce qui mène vers cette violence. Remarque, peut-être que je ne peux pas comprendre. Après tout, je suis un homme blanc, québécois et issu de la classe moyenne. À chaque instant de ma vie, je suis béni : mon intégrité physique n’est pas menacée. Il y a eu cette fois à Delhi, où j’ai passé à travers une foule de gens qui m’ont invité à quitter prestement, parce que même dans mon sourire luisait les canines de l’occident. Et puis cette fois dans la douche, où ma blonde avait tiré la chasse d’eau et que je craignais que l’eau devienne glacée. À part ça, je ne vois pas. Je suis tellement bien protégé, il est possible que je ne comprenne pas cette violence.

            Mais toi, tu peux comprendre. Tu sais ce que ça fait d’avoir le canon d’une arme pointée sur soi. Tu sais le pouvoir que peut avoir une arme dans ce monde et que le pouvoir vient toujours avec de grandes responsabilités. Et je veux bien chercher à te comprendre, à te pardonner s’il le faut, parce je sais que tu es loin d’être le seul responsable de tes actes. Je sais que pour comprendre l’escalade de violence de la situation, il ne suffit pas de retracer les événements de cette journée, de cette manifestation. Il faut penser à tous ces gestes qui ont fait augmenter la violence. À cette posture de répression que le corps policier adopte depuis quelques années, aux nombreuses confrontations que vos chefs vous ont imposées avec les manifestants, dans la rue. Il faut penser à tous ces sondages, à toutes ces harangues médiatiques qui demandaient que les manifestations cessent, à n’importe quel prix, fut-ce celui de taper sur des gens sans défense. C’est une escalade, rappelons-le, et on n’arrive pas au sommet sans d’abord grimper la montagne. Mais ce qui m’inquiète, c’est que je ne vois pas le sommet de cette escalade. Dis-moi, on s’en va où comme ça?

Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de me remémorer les images de la Bolivie pour penser à l’horreur et je m’en désole. Il suffit de réfléchir à l’armement toujours plus grand, toujours plus imposant du corps policier montréalais pour comprendre qu’il souscrit à une attitude de confrontation. Il m’est impossible de ne pas songer à la logique qui habite les défenseurs du port d’arme aux États-Unis. À cette logique qui suggère que le meilleur moyen d’enrayer la violence est de se protéger avec une arme. Plus d’armes. Si tu veux la paix, prépare la guerre, qu’ils disent encore.

            Depuis quelques années, nous assistons à une escalade de violence que nous refusons d’appeler répression armée. Certains ont perdu un œil, d’autres ne dorment plus la nuit, recroquevillés dans la peur, le traumatisme. Je ne sais pas encore de combien de nouveaux événements nous avons besoin pour comprendre que cette logique violente ne vaut rien. Cher policier sans nom, toi qui au bout de ta peur, dans le réflexe de ta main, as brandi ton arme pour te protéger, toi qui perds chaque jour un peu de ton humanité en participant à cette escalade, toi qui te retournes contre les tiens, que dirais-tu de poser les armes et de parler, enfin? Parce qu’il ne faut jamais, jamais plus, qu’une arme pointée contre un être humain soit la réponse à la peur.

 

Le temps de prendre le temps de prendre le temps

 

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Crédit photo: Michel Hébert

Vous en avez un vous aussi, un ami qui débute ses plus longs discours par : Je serai bref. Un ami qui, malgré toute sa bonne volonté, n’y arrive pas, n’y arrive jamais, à la brièveté. Parfois, vous lui posez une question et sa réponse vous surprend : elle tient en une phrase. Mais quelques minutes plus tard, il revient vers vous et corrige : J’ai repensé à ça, pis finalement c’est plutôt que… Lui a l’impression de faire le tour de la question, mais vous, au bout d’un moment, vous ne l’entendez qu’à peine, si bien que vous vous surprenez à vous demander, en votre fjord intérieur : Mais si seulement il s’écoutait parler, il comprendrait qu’il est temps de se taire.

Et moi qui suis à l’abri derrière mes mots, il me faut admettre que je suis parfois cet ami, qui s’enthousiasme et étire la sauce. Je suis celui qui prend des détours pour en arriver au fin fond de l’histoire, pour la simple raison que c’est souvent le détour qui m’intéresse plus que l’histoire elle-même. Et la preuve est là : je vous parle d’un temps élastique et de phrases trop longues, et pourtant ça n’a rien à voir avec ce pour quoi je vous écris aujourd’hui.

            Je me suis peut-être rendu compte de ce mauvais pli quelque part au début de ma vingtaine, niché dans les Pyrénées. J’étais avec un grand ami, qui avait le sens de la formule, un grand manitou des mots, et nous découvrions une partie de l’Europe à califourchon sur nos vélos. Au bout de quelques semaines de route, nous avions pris un bref répit de notre périple pour envoyer quelques cartes postales. Vous savez, ces petites photos qui, avant Skype et les réseaux sociaux, servaient à évoquer votre présence à vos amis, à votre famille, à vos collègues qui, moins chanceux, étaient restés au Québec. Il y avait à peine une heure que nous étions attablés sur cette terrasse avec vue sur le paradis, lorsque mon ami prit ses aises sur sa chaise en repoussant une volumineuse pile de cartes : Fini! Après avoir pris tout son temps pour contempler le paysage, il jeta un regard curieux sur moi. T’en as juste fait trois? En soupirant devant la dizaine de cartes qu’il me restait à écrire, il observa mon écriture bien tassée, débordant de l’espace de la carte, et ajouta : Une carte postale, c’est un clin d’œil. Tu devrais garder ça court. Un petit bonjour pis enwèye : next. Tu finiras jamais. Mais je ne pouvais pas. Dussé-je me donner mal au poignet de trop écrire, j’allais donner une partie de mon âme dans chaque carte, aller au fond des choses puis remonter doucement à la surface. Mais mon ami avait sûrement raison : une fois aimantée sur les portes de réfrigérateur de mes destinataires, on ne voyait toujours de mes cartes que la photo et, bien vite, on oubliait les mots que j’y avais inscrits.

Pourtant, j’ai fait ça toute ma vie et je n’imagine pas pouvoir faire autrement. Sur ces cartes de fête, sur lesquelles les gens se contentent généralement d’un original Bonne fête!, il y a toujours cette colonne de mots entassés – les miens. Sur ces quelques lignes d’un questionnaire qui doivent accueillir nos réponses, il y a toujours mes phrases qui débordent sur les marges, qui créent une ligne imaginaire me permettant de terminer ma réponse. Sur votre boîte vocale, c’est encore moi qui vous laisse un trop long message, m’emballant malgré moi puis raccrochant, après m’être excusé d’avoir été si long. C’est assurément ma faute, mais je vais faire un peu de déni et blâmer les mots. Car ce sont eux qui, par le rebondi de leur musique et la surprise de leur formule, me donnent cette ivresse de dire le monde et de le partager avec vous, pour nous rappeler à sa magie.

Et encore aujourd’hui, au bout de ces paragraphes, ayant butiné de parenthèse en parenthèse, après m’être permis la lenteur d’un souvenir et une surenchère d’énumérations, j’arrive tardivement au point final. C’est qu’enfin 2015 a épuisé sa banque de temps. Elle n’aura pas eu la chance de 2016 et n’aura pas un jour de plus. Et si je l’ai autant chérie, cette année passée, et si je me permets tous les rêves pour celle qui vient, c’est parce que je sais que peu importe, il y aura toujours les mots pour me tenir au chaud. Parce que les mots peuvent abriter tellement de violence, mais aussi combien d’amour, parce que les mots sont une force qui doit servir la cause de l’humanité et ne plus asservir autrui, parce qu’avec des mots on peut faire des jeux, mais aussi des maux, parce qu’enfin sans vous ces mots se regarderaient le nombril et sombreraient dans l’oubli, c’est avec eux que je vous souhaite une belle année 2016.

Je vous souhaite de prendre le temps qu’il faut. Ce temps qui vous fera plaisir. Pour écrire une carte postale, peut-être, ou pour chanter, danser, rêver, dormir, boire un café au lait, jouer, discuter, suer, marcher, avaler des flocons, aimer, voyager, jouir, peler une orange, regarder le ciel, jouer dans la neige, caresser, sentir, cuisiner, manger, boire, chuchoter des mots doux. Ce que vous voulez. Ce temps, il est à vous. À personne d’autre. Et on est chanceux, en 2016, on a un jour en prime. Prenons-le, lui aussi.

Bonne année.

Noël et son odeur de petshop

Dans moins d’une semaine, ce sera Noël. C’est mon voisin d’en face, un petit gamin de huit ans, qui me l’a dit : il reste quatre chocolats. Pour lui, Noël est commencé depuis longtemps, dans ce calendrier qui lui offre un chocolat par jour, jusqu’au dernier. Dans ce bâton de hockey, aussi, qu’il a reluqué dans le catalogue et sur lequel il compte pour enfin me battre quand on joue ensemble. Avec ça j’pourrais la mettre top net. Tu verrais rien. Je lui souhaite son bâton, mais il faudra encore un peu de gentillesse de ma part s’il veut me battre : son tir manque encore de pratique et j’ai encore beaucoup d’orgueil.

Ainsi, quatre petits jours nous séparent de Noël et je marche dans la ville à travers une foule de gens ahuris, coiffés de leur air de novembre. C’est peut-être la faute au ciel, qui se refuse à la blancheur lumineuse des flocons en nous balançant plutôt une pluie tiède. Les touristes ne nous confronterons pas, mais ils doivent se demander, en cachette, d’où nous vient cette réputation de nordiques. Le paysage étonne en effet, pour décembre : cette procession lente de parapluies qui luttent pour leur place sur le trottoir étroit. Les gens ne se regardent pas, ne se sourient pas : ils se disputent une place pour arriver plus vite au magasin, plus rapidement chez eux. Dans la rue, les voitures imposent leur carrosserie aux autres, mitraillant la soirée de klaxons agressifs. S’ils pouvaient, les passants klaxonneraient, eux aussi.

Noël est juste là, il pleut et les passants se disputent en silence sous leur parapluie. Heureusement, la solidarité humaine est dans mes écouteurs, dans les mots de cette femme qui chante : « I’ve got life / I’ve got my freedom / I’ve got life / I’ve got life  ». Ce n’est pas pour m’isoler du monde que j’ai planté la musique dans mes oreilles, mais bien pour me soustraire à ces haut-parleurs qui crachotent une musique gaie, pour nous rappeler le temps des fêtes. Non, je n’ai pas envie d’écouter cette cinquante-huitième reprise de Petit papa Noël, tirée de l’album de Noël d’untel qui, je le crains, a sauvé sa carrière. Plutôt, je fais comme tout le monde : j’oublie que c’est Noël.

Même dans cette boutique, je ne pense pas à ces cadeaux que j’achète, plutôt à cette odeur qui me happe en rentrant. On y vend des bébelles électroniques, et pourtant, chaque fois que j’y entre, j’en viens au même constat : ça sent le petshop. C’est peut-être le parfum d’une surcharge d’ondes ou celle du plastique, de tous ces objets de plastique emballés dans du plastique, mais ce pourrait aussi bien être l’odeur du siècle nouveau, cette gifle fétide qui rappelle un petshop. Remarquez, les murs ont plusieurs vies et peut-être y avait-il jadis des animaux en cage en ces lieux. Et puis, au bout d’un moment je trouve ce que je cherchais et je souris : deux cadeaux en moins. Ce n’est pas de l’amour, c’est un cadeau. Mais on donne des cadeaux aux gens qu’on aime. C’est comme ça, ici.

J’achève mes emplettes en sifflotant Nina Simone. Parfois, quand personne n’est autour, j’en profite pour chanter, moi aussi. Ça fait du bien. Je souris. Puis je vais achever ma journée au boulot, au petit pub où je travaille qui n’est pas une église mais qui constitue mon rituel païen. On y boit la Grand-messe, la Péché mortel et la Dernière volonté, sans rendre de compte au père là-haut. De toute façon, il sait qu’on a un double de la clé du paradis et n’a jamais rouspété pour autant. C’est que les églises sont vides et le pub est plein, et qu’ensemble on se prête aux mêmes rituels, sans évoquer la parole divine ni emprunter au latin. Même si, des fois, c’est vrai, je dis grosso modo.

À l’intérieur du pub, il ne pleut pas et les gens sont gais. Ils parlent forts, rient à gorge déployée. Comme sur la rue, on n’écoute pas la musique, mais elle entre en nous inconsciemment : on tape du pied, on frétille sur nos chaises. Puis arrive Philippe qui, fidèle à son habitude, entre en secouant ses cheveux et, sans balayer la salle du regard, met le cap sur le bar. Philippe s’assied toujours au bar. Il ne reste jamais bien longtemps, le temps de prendre une pinte, sur cette douce frontière qui sépare sa journée au boulot de son retour au foyer. C’est un homme bon et dans ce bar qui n’est pas une église, quoi qu’aucun prêtre ne nous invite à le faire, Philippe salue ses voisins. Souvent, au bar, c’est comme ça : on se salue.

Au bout de quelques gorgées, de mots gentils, Philippe s’en va. Je veux lui offrir une bière, Pour Noël!, mais humblement, il refuse : Merci, c’est très gentil, mais je suis choyé par la vie. Je vais payer ma bière, mais tu l’offriras à quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui en a besoin. Ce n’est pas un cadeau ni un geste pour quelqu’un qu’il aime, c’est une douce pensée pour un inconnu. À l’église, on aurait dit : pour son prochain.

Le temps passe, les gens vont et viennent, Jingle bells parvient à se glisser entre deux chansons, la bière coule et les rires ne s’épuisent pas. Dehors, il pleut toujours et Noël est à quatre chocolats. Mathieu, assis au bout du bar, a les cheveux mouillés et de la buée dans ses lunettes. Il ne rit pas. Le Dieu du ciel, ce n’est pas une église, mais parfois, entre les têtes de fût, un client me confie ses pépins. Ce n’est pas un confessionnal et même si je lui ai servi une Moralité, je ne suis pas là pour le juger. Mathieu travaillait pour une compagnie minière qui détruit le monde, mais c’était son boulot et il l’aimait. On vient de le renvoyer. Six cents postes coupés, d’un seul coup, à quatre chocolats de Noël. Il ne pense pas aux cadeaux, il ne pense pas à Jingle bells, il se demande ce qu’il fera demain. On lui a dit qu’on aurait peut-être besoin de lui quelque part l’été prochain, mais qui sait? J’essaie de le remonter avec une blague : Essaie de garder bonne mine! Oui, je sais, ce n’était pas drôle. Il a souri néanmoins, de ce sourire que j’ai vu trop souvent : celui de la politesse. C’est toujours ça de gagner, dirait l’autre.

Minuit sonne, dehors il ne pleut ni ne neige. Sur les tables, les lampions brûlent par les deux bouts. La nuit achève et ceux qui changent le monde sont à court de miracles. Mathieu se lève lentement, en attendant sa note. Je pense à Philippe et plutôt que de remettre une facture à Mathieu, je lui tends une main ouverte : De la part d’un ami. Et dans la chaleur de sa main dans la mienne, je sens une solidarité plus grande que celle, emballée, posée au pied des sapins.

Il reste désormais trois chocolats avant Noël. Il n’y aura pas de neige, malgré toutes les reprises de I’m dreaming of a white christmas, et sur le trottoir les gens auront, jusqu’à la dernière minute, l’air effaré de ceux qui courent de boutiques en boutiques, pour garnir la carte de crédit et le sapin de Noël. Mais le 24 au soir, quand les portes s’ouvriront pour accueillir la visite, il y aura la chaleur de la main de Mathieu, les mots de Philippe et le cri exalté d’un petit gamin de huit ans, découvrant un bâton de hockey emballé (pour peu qu’il soit possible de l’emballer). Noël n’est pas dans trois chocolats, c’était hier, c’est aujourd’hui, c’est cette chaleur humaine coincée dans nos paradoxes, entre une odeur de petshop et ce désir maladroit de dire je t’aime.

 

Le dernier cadeau

Père Noël (2)

Cette année là encore, je ne dormais pas. Ma mère m’avait prévenue pourtant : C’est ton dernier biscuit. T’as déjà mangé trop de sucre pour ce soir. Je veux bien croire que c’est Noël, mais si tu veux être en forme demain… Renaud, cet homme qui n’était pas mon père mais qui aimait ma mère, m’avait tendu deux autres biscuits sous la table, me faisant un clin d’œil. J’avais presque vidé la jarre de biscuits au pain d’épice, et c’est le ventre ballonné que j’avais gagné mon lit. Plusieurs heures plus tard, après d’innombrables décomptes de moutons, j’étais toujours éveillé. Ces cadeaux qui patientaient sous le sapin n’aidaient pas, si bien qu’au beau milieu de la nuit, j’avais les deux yeux ronds comme ceux de ce bonhomme de neige dehors.

Le père Noël est arrivé à la même heure que l’année précédente, soulevant doucement le loquet de la porte arrière de notre petit appartement fait sur le long. À la cuisine, la même odeur de menthe, se mêlant à celle de gingembre et de clous de girofle. Il marchait furtivement, arpentant le corridor en prenant soin de ne pas accrocher les cadres sur les murs. Sous ma porte, malgré la noirceur, l’ombre est passée sans s’arrêter. C’est devant la chambre de ma mère qu’il s’immobilisa, posant son oreille sur le silence de la porte fermée, puis retenant son souffle pour le mettre au diapason de celui de ma mère, endormie dans son lit. Pour un instant, sa respiration fut plus calme. Mais elle devint bruyante et saccadée au moment où il reprit sa marche vers le salon, presque maladroitement, comme étourdi.

En arrivant près de l’entrée avant, une légère brise de vanille a caressé ses sens, venant du portemanteau. Rien n’avait changé dans la dernière année. Simplement, un peu de poussière s’était posée sur cette photo dans le cadre noir, sobre à côté du grand miroir de l’entrée, où ma mère reposait, magnifique, dans les bras d’un Renaud tout sourire. Le père Noël a cessé de respirer, secoué.

Les pas suivants ont été pénibles et il s’est retrouvé au milieu du salon le dos courbé, essoufflé. L’odeur du sapin frais prenait toute la place et celle de la résine lui picotait le nez. Les lumières de Noël s’illuminaient par intermittence, venant s’imprimer sur son visage : vert, blanc, rouge. Il allait faire un geste pour débrancher l’alimentation des lumières, afin d’éviter les risques d’incendie, mais il s’était promis de ne laisser aucune trace de son passage. Sauf ce cadeau, dans ses mains.

Il s’en voulait d’être là. Il n’aurait pas dû. Il avait promis, d’ailleurs. De ne plus forcer la porte, de se glisser dans l’intimité de cet appartement avec son gros sac bourré de promesses, rempli de souvenirs, et d’entretenir des espoirs perdus avec de nouveaux cadeaux. Mais quand cette broche lui était apparue dans la vitrine d’une boutique, il n’avait pu résister. Cette broche toute simple, une petite feuille allongée taillée dans le cuivre, un peu ondulée, il la voyait s’accrocher dans les branches fines de ses cheveux. Cette broche, c’était son nez, ses mains, qui pourraient se blottir, comme une caresse, dans la chevelure de cette femme qu’il aimait. Sa promesse de ne plus la voir n’avait aucun sens après tout : il avait acheté la broche et attendu ce soir avec impatience. Je ne savais pas s’ils s’étaient revus depuis l’année précédente, quelque part entre le pôle Nord et notre salon, et j’ignorais si Renaud savait pour cette nuit où le père Noël avait pris sa place. Mais il était là, à quelques pas du sapin, une petite boîte emballée dans le creux de ses larges mains, quand ma mère est arrivée à sa hauteur.

Elle l’a d’abord dévisagée avec reproche, mais très vite ses sourcils se sont adoucis, puis elle l’a regardée tendrement, la bouche muette. Dans ses yeux, les étoiles s’ajoutaient à celle qui était juchée sur la plus haute branche du sapin. Le sommeil froissait la peau de ses joues, le coin de ses yeux. Elle avait traîné l’arôme de vanille avec elle.

Plantés l’un devant l’autre, les lumières rigolaient sur leur visage comme sur les guirlandes du sapin, accompagnées d’un léger grésillement électrique. Dans leur retenue fébrile, j’ai compris que Renaud ne savait pas. C’était écrit, il suffisait de lire le creux de leurs yeux, la frontière de leurs lèvres. Aucun d’eux n’avait oublié, c’était visible, le souvenir de ces baisers, le souffle de cette nuit et la rosée du lendemain matin. Séparés par une longueur de bras, par ce petit quelque chose qui les retenait et les unissait, tout à la fois, ils couvaient, dans la morsure de leur silence, un mensonge. Un petit mensonge humain, séculaire et anodin. Immense. Il scellait ensemble les lèvres de ma mère, retenait les mains de cet homme. La foudre était aux aguets, prête à s’abattre, mais l’éclair ne viendrait pas. Dans la pièce à côté, dans le lit abandonné par ma mère, un autre homme dormait, à l’abri du mensonge.

Puis ils ont chuchoté quelques mots, insaisissables, qui allaient danser encore longtemps dans leur tête, tandis que les étoiles s’amusaient dans leur regard. Le père Noël a fait quelques pas, sans s’arrêter dans les bras de la femme qu’il désirait. Il a posé la petite boîte emballée au pied du sapin, secouant malgré lui les branches de l’arbre. Pas une fois ma mère n’a bougé, restant dans le chambranle de la porte, incertaine, secouée et figée.

Le père Noël est sorti par l’avant et quand il a refermé la porte derrière lui, elle était encore là, immobile jusqu’au bout de ses lèvres, habitée par un mensonge. Un autre, moins laid, mais aussi terrible. Celui d’aimer en secret.

Retailles partage

Vendredis-moi tout #2

Vendredis-moi tout #2

Flavie - Brûler dehorsBrûler dehors – Flavie

Quatre ans, c’est ce qui nous sépare de son premier album, Un an debout. Presque rien, à peine le temps de se revirer de bord, de découvrir un cheveu gris, de souffler quelques fois sur les bougies, le cœur gonflé d’espoir pour l’année à venir. Aux portes de St-Pierre, ce n’est rien. Et pourtant, quatre ans, c’est un monde en soi. C’est assez pour s’asseoir, épuisée, tenter de se relever, ne pas y arriver et s’étendre, plutôt. Mais parce qu’en Flavie, il y a une artiste, une force sensible qui embrasse les marées en les faisant chanter, qui apprivoise les bêtes en les faisant écrire, ces quatre années l’ont mené à ce nouvel album, Brûler dehors, qu’on écoute comme on regarde les flammes d’un feu de camp : envoûté.

C’est une Flavie fidèle à elle-même qu’on a retrouvée sur scène lundi : entière. Il y avait une paix retrouvée dans ses mots, une maturité dans sa posture. Et toujours, ce charisme, cet humour, ce laisser-aller, sur les planches d’une scène comme chez elle, retrouvant un dialogue avec son public qui semble n’avoir jamais été interrompu.

Il est vrai que Flavie est remontée sur les planches depuis quelque temps déjà, entourée de ses complices des Bouches bées, qui vivent de beaux moments, notamment depuis la sortie de leur premier album, Au fil des avenues. Et puis, même avec Brûler dehors, Flavie n’est jamais seule. Avec elle, toujours : Catherine Leblanc-Fredette et David Bujold, ensorceleurs d’âme eux aussi, partenaires des premiers jours.

Brûler dehors arpente la douleur des départs, les revers de la médaille, les petites et grandes peurs du chemin, avec une force tranquille, une douceur de feu de camp. Campées dans des textes étoffés, alimentées d’images fortes, ses chansons portent l’imaginaire de la gravité terrestre jusqu’aux failles du ciel, où l’on prend notre envol, avec elle.

Ce second album n’efface rien de ces quatre dernières années. Au contraire, il transcende la vie, dans sa sueur et ses peines, la ramenant sur le chemin de la beauté. Et quand, au terme du jour, il est temps de retrouver la paix de l’oreiller, il reste le souvenir de ces envols, comme une arme pour confronter nos démons : « Je voudrais t’avoir au bout du fil / ferme mes yeux / les monstres s’en moquent et font la file / au bout du lit ».

 

Anne Émond - Les êtres chersLes êtres chers – Anne Émond

La vie comporte son lot de drames et nous portons en nous le fardeau de la mort. Et tandis que les ficelles de la folie se jouent parfois de nous, la beauté est là, toujours, dans le chant des oiseaux, le calme du fleuve, la solidarité humaine. L’amour. Anne Émond signe ici un second long métrage, intime et généreux, planté dans le décor troublant et magnifique de Notre-Dame-du-Portage.

Il y a là les ébats de toute une génération, non pas coincée dans sa misère, mais plutôt ouverte au legs de celles qui l’ont précédée. Celle de ce père, David, sensible, généreux et rassembleur (Maxim Gaudette, mature et humble : grand) qui se nourrit de la paix des siens pour lutter contre ses fantômes. Celle de ce grand-père, qui ouvre le film dans une scène poignante, pendu. De cette grand-mère qui instille sa force chez ses enfants, malgré sa discrétion.

L’héritière, Laurence, c’est cette jeune fille qui devient femme (Karelle Tremblay qui se révèle magnifiquement à nous), portant plus loin la sensibilité de son père, s’en servant comme d’un levier pour s’émanciper et non plus pour se refermer sur elle-même. Cette femme confronte le silence et persiste dans la beauté.

Car la beauté est dans chaque plan, même si celle-ci est parfois doublée de la tourmente. Les mots de Vigneault sont là pour nous le rappeler : « J’ai planté un chêne / au bout de mon champ / perdrerai-je ma peine / perdrerai-je mon temps ». Les univers sont bien campés. Celui de David, son bois, où il y est, à l’instar des lièvres, vulnérable dans la sagesse ancestrale des arbres. Ou son atelier où il crée ses petites marionnettes qui, dans une sombre ironie, pendent au bout de ficelles. Celui de Laurence, elle aussi épongeant la charge du monde, mais se découvrant libre à l’aventure, habile à décharger sa sensibilité dans la création. Celui du clan, de la famille où, malgré le choc des personnalités, naît la solidarité humaine.

Dans ce grand film fait de petites choses, de détails parfaits, nous restons sur l’équilibre fragile du bonheur, tiré par la force aliénée des marées, mais porté par le vent, dans le chant acharné des oiseaux, migrant d’un univers à l’autre, ensemble.

 

Vendredis-moi tout

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Crédit photo: Michel Hébert

Évidemment, votre pile de livres à lire déborde sur votre table de chevet, vos amis vous ont parlé de tant de films à voir qu’une fois au club vidéo, votre cerveau sature et vous êtes incapable de vous rappeler ne serait-ce que d’une recommandation. Faisant fi des promesses déjà trop nombreuses que vous vous êtes faites à vous-même de lire ce livre ou de voir ce film, je prends sur moi d’ajouter à cette liste. Par la chronique « Vendredis-moi tout », je m’engage à vous faire saliver l’intellect et vous émoustiller les sens en vous proposant mes récents coups de cœur. Reste à voir si, comme vous, je tiendrai mes promesses.

Dans une salle près de chez vous

Democrats

Democrats

Zimbabwe, 2008. Une élection controversée contraint Robert Mugabe (ZANU-PF), président autocrate depuis l’indépendance du pays en 1980, à former un gouvernement de coalition avec le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) de Morgan Tsvangirai. En dépit d’un climat qui demeure très tendu, où la violence systémique et des enlèvements ciblés perturbent toujours le quotidien, le gouvernement forme un comité mandaté d’écrire la première constitution du pays. Le documentaire suit les deux leaders de ce comité, Paul Mangwana et Douglas Mwonzora, tous deux avocats et respectivement émissaires du ZANU-PF et du MDC.

La réalisatrice danoise Camilla Nielsson, qui a notamment réalisé des reportages dans des circonstances difficiles en Afghanistan et au Darfour, profite ici d’un accès inouï au processus de négociation. Nous assistons ainsi à une lutte de pouvoir inédite, où Mwonzora fera tout pour profiter de cette fenêtre d’espoir vers la libération de son pays et où Mangwana tentera d’honorer les vœux d’un dictateur tout en se prêtant au jeu de la démocratie. Ils seront tour à tour emprisonnés et menacés de mort, parvenant néanmoins à la signature d’une constitution – ratifiée mais toujours pas honorée par Mugabe –, signant du même élan les premiers traits de leur amitié.

Democrats est un récit essentiel, qui rappelle la difficulté de changer le cours des choses, mais aussi sa possibilité. Saisissant et enlevant, il est le témoignage de tous ces combats menés dans l’ombre, le rappel d’un monde où tous les possibles sont envisageables.

 

Votre prochaine lecture

L'année la plus longue

L’année la plus longue

Les premiers romans nous intéressent parfois pour de mauvaises raisons. Mû par le désir de découvrir un écrivain en herbe, curieux de savoir ce qui habite la nouvelle génération d’écrivains. Avec ce premier roman, Daniel Grenier nous rappelle que même des premiers pas peuvent nous mener très loin.

L’année la plus longue raconte l’histoire du leaper Aimé Bolduc, né un 29 février et investi du pouvoir de ne vieillir qu’une fois aux quatre ans. La proposition est belle et nous fait voyager de Chattanooga à Sainte-Anne-des-Monts, en passant par Québec et Montréal, à cheval sur les grands événements. Tour à tour contrebandier d’alcool, soldat, inventeur et amoureux, Aimé marche dans les pas de la grande histoire, la convoquant pour écrire la sienne, tout aussi grande mais plus secrète. Intime.

Grenier nous offre ainsi une épopée qui se garde de trop de lyrisme, s’appuyant sur les rencontres tendres qui tissent une vie d’homme. Le style y est ample, généreux, mais ciselé et précis, laissant notre imagination divaguer au gré des images, des ambiances et des décors qui peuplent le récit, qui nous font rêver. « Une histoire inoubliable de vies trop courtes et de vies sans fin » : à lire!

 

Redécouvertes

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Il nous semble parfois que les jours manquent d’heures, les heures de minutes et nos nuits, de sommeil. Il nous semble qu’avec une heure de plus ici ou là, on pourrait enfin accomplir de grandes choses. Mais il y a ceux qui, dans le cubicule du temps, y arrivent. Mathieu Gaudet a une triple formation : chef d’orchestre, médecin pratiquant et pianiste émérite, il est un ouvroir temporel, un artiste généreux. Après nous avoir envoûtés par ses récentes propositions de Schumann et Rachmaninov, il nous offre ici une brillante interprétation de Schubert.

Dehors novembre, et pourtant, il fait doux. La brise vous caresse les tempes, retroussant vos tifs. Une pluie tombe en vagues continues, créant un rideau qui semble s’ouvrir et se refermer sans cesse, dans le repos de vos yeux. Inlassable et répétitive, la pluie. Un contemporain vous dirait : voilà un beau .gif. Dans vos oreilles, Schubert. Le maître de votre bien-être, Mathieu Gaudet. Son doigté nous rappelle ici que rien ne presse. Les notes retombent sur vous dans la gravité légère de la danse et vous bercent. Rien ne presse, disais-je, sous l’emprise de Mathieu Gaudet, ouvroir temporel.

Maintenant, allez remplir vos promesses et revenez me dire ce que vous en avez pensé.

Vers libres pour une pomme pourrie

Verger

Il n’avait pas franchi le pas de la maison, celui qu’à l’époque on appelait simplement monsieur.

Cet homme qui avait pris le temps de repasser sa chemise le matin même. Il avait même enlevé un à un les poils coriaces de son chat, Renoir, sur les manches de son veston. Il s’était assuré que la ligne de pli de son pantalon était bien droite, que la boucle de ses lacets était égale de chaque côté. Pas un instant il n’avait hésité à mettre une cravate, faisant un nœud parfait avec fierté, puis il était parti. Sans même un regard à son miroir : il savait qu’il était parfait.

Il n’avait pas franchi le pas de la maison, quittant quelques minutes plus tard sans offrir de poignée de main. La porte s’était ouverte devant lui et l’odeur de l’appartement lui avait soufflé le visage. L’odeur d’un foyer. Il avait passé quelques minutes dans le cadre de la porte, répétant son nom le plus souvent possible. Quand il parlait, on l’écoutait. Même lui, s’écoutait. Puis on refermait la porte derrière lui et le citoyen restait avec l’impression que cet homme avait parlé en se bouchant le nez.

Il était resté sur le pas de la porte et était parti sans offrir une poignée de main, à cette époque où on l’appelait encore monsieur. Celui qui s’est retrouvé dans une chaise de ministre pour les mauvaises raisons. Il l’a su tout de suite quand il s’est assis dans son siège. Ses doigts avaient filé sur le bois travaillé de la chaise, appréciant la façon dont on avait léché la matière : c’était doux. Son siège. Le président d’assemblée avait dit Ministre en se tournant dans sa direction. Et il s’était gonflé d’orgueil.

Le citoyen restait avec l’impression que cet homme lui avait parlé en se bouchant le nez, celui qu’on appelait désormais ministre. Cet homme qui aujourd’hui les humiliait publiquement, leur rappelant la force de son poing et son entêtement à servir ses frères de boire. Celui qui plaçait nos coffres dans la promesse du paradis, celui que jadis on appelait simplement monsieur, créait des exilés en leur propre pays.

Le pas de la maison, c’est encore eux qui devraient le franchir.

Et le lendemain, celui qui n’est plus rien d’autre que ministre nous invitera à une minute de silence devant la tragédie humaine.