Journal de quarantaine – Jour #15

Journal de quarantaine #15

Crédit photo: Art DiNo

L’antichambre de l’école

C’était il y a bien longtemps. Je n’avais pas un rond ou, plutôt, j’étais aussi riche que ma carte de crédit et, avec un ami, je parcourais l’Italie à vélo, une tente sur notre porte-bagage. Nous avions rendez-vous en Suisse, chez l’oncle de ce dernier, et parce qu’il était plus dispendieux de faire la route à vélo qu’en train – le temps, c’est de l’argent, qu’ils disent –, nous avions capitulé de nos bonnes vieilles réguines à deux roues pour nous rendre à la gare. Nous avions vingt ans, les cheveux longs – ou, en ce qui me concerne, des cheveux – et avions l’habitude de payer un tarif réduit étudiant. Or, la billetterie de la gare n’en affichait aucun.

– Monsieur, quel est votre tarif étudiant? (en italien, bien sûr)

– Ah, vous savez, en Italie, tout le monde est étudiant, parce que tout le monde apprend tous les jours.

Je n’ai jamais oublié cette formule, qui nous a arraché un sourire et le peu de marge qu’il restait à notre crédit. Et aujourd’hui, tandis que plusieurs professeurs.es de cégep sont de retour au boulot – certains.es en « journée d’encadrement » et d’autres, carrément, en enseignement –, c’est cette formule qui est au cœur de mes réflexions. Vous direz que je prends des détours, mais n’est-ce pas ce que nous faisons dernièrement : jeter un œil du côté de l’Italie afin de mieux prendre les décisions qui nous concernent?

Ainsi donc, le plan est de « retourner en classe » au plus tôt. Comme le disent nos voisins d’en bas : « Desperate times call for desperate measures. » Le ministère de l’éducation a mis aujourd’hui en ligne des outils pédagogiques pour les étudiants.es des niveaux primaire et secondaire, tandis que la situation de la formation post-secondaire relève des institutions. Dès le jour 1 de la fermeture des classes, des cours universitaires se sont « normalement » poursuivis en ligne. Par ailleurs, au cégep, plusieurs institutions agissent comme s’il y aurait un retour en classe le 1er mai, un scénario plus qu’improbable, tandis que d’autres imposent la continuation des sessions, coûte que coûte.

Les obstacles sont nombreux. Certains cours techniques demandent l’accès à du matériel, rendant l’enseignement en ligne impossible. Bon nombre d’étudiants.es n’ont pas accès à un ordinateur ou une connexion internet suffisamment rapide. Certains.es sont malades ou vivent un niveau d’angoisse élevé. Plusieurs se retrouvent avec des enfants à la maison, parmi lesquels on dénombre des parents en situation de monoparentalité ou des gens dont le ou la conjoint.e travaille à plein temps. Voilà les conditions d’apprentissage dans lesquelles se retrouvent un grand nombre d’étudiants.es. Un trop grand nombre, pourrait-on dire.

Et que dire des conditions d’enseignement? Il faut d’abord admettre que la pédagogie, atténuée par le médium de l’écran, ne sera pas au même niveau. Mais on peut souffrir certains décalages : le problème n’est pas là. Combien de professeurs.es devront enseigner avec leurs enfants à la maison? Combien de professeurs.es malades, angoissés.es ou monoparentaux? La situation se répète de l’autre côté de l’écran, après tout.

Mais voilà, on ne le dira jamais assez : « Desperate times call for desperate measures. » Il faut justifier les diplômes, préparer les sessions à venir, livrer la marchandise de nos savoirs et octroyer des notes. En somme, il faut faire fi des événements, profiter des bienfaits de la technologie et nous élever. Être plus grands.es que nature. S’armer de résilience, comme si c’était un slogan, et reprendre le tracé parfait de nos parcours académiques, parce que la machine infernale de nos vies normales ne peut subir aucun retard.

J’exagère? Peut-être. Mais la reprise des cours me semble un calque de cette productivité qui, au cœur de nos sociétés, est pourtant mise à l’arrêt en ce moment. Que gagnerons réellement les étudiants.es à poursuivre ainsi leur cursus? Ne pourrait-on pas plutôt les inviter à du matériel pédagogique à consulter sur une base volontaire? Pourquoi ne pas admettre un trou dans la formation académique et, dans le cas de notions nécessaires à la poursuite des études – cours préalables par exemple –, les intégrer au cours suivant? Ce n’est qu’une idée parmi d’autres, mais est-ce équitable, raisonnable et réaliste d’envisager la reprise des cours pour toustes? Je ne crois pas.

Pourquoi performer notre quarantaine? Plutôt embrasser son rythme, écouter cette crise qui paralyse le rythme insoutenable de nos sociétés et admettre nos limites. L’éducation est fondamentale. Elle doit être au cœur de nos préoccupations. Mais ces semaines – ces mois, peut-être – ne devraient-elles pas être l’occasion d’apprentissages parallèles? De développer d’autres intelligences? Pourquoi ne pas rater un cours pour faire du bénévolat? Pour appeler un parent forcé au confinement ou redoubler d’aide pour le maintien heureux et sanitaire de la maison? Nous apprenons tous les jours, c’est vrai, mais les apprentissages les plus riches ne sont pas toujours là où nous les attendions.

Qu’en pensez-vous? Je suis curieux. En attendant vos réponses, je vous donne rendez-vous ici, demain.

 

 

 

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