La solidarité de la neige

La solidarité de la neige

Je ne sais plus où donner de la tête, cette nuit. Le spectacle de la neige avale les bâtiments et déconstruit un ciel que nous sommes habitués à contempler de loin. Le snowbird, c’est moi. J’avance dans la folie du ciel, mes pas enfouis dans des nuages blancs, et partout autour, les flocons dansent comme autant d’étoiles.

Quelques rues derrière, St-Denis s’offre le ballet de rares voitures, le trajet invariable des autobus et l’acharnement des charrues, mais ici, dans les petites artères, je n’entends plus rien. Le duvet épais de la neige absorbe les bruits. La ville est tamisée. Il y en a des milliers qui désirent partir en voyage, mais le repos du large, le ressac du ciel et le silence sont plutôt venus à nous. Le décor est transfiguré et nous sommes, chez nous, ailleurs.

Je pense à ce petit groupe, enthousiaste et sympathique, que j’ai servi plus tôt, au bar duquel je reviens de travailler. Cette petite diaspora brésilienne à Montréal accueillait un nouvel ami, arrivé le jour même au Québec. Il est chanceux d’être reçu en terre étrangère par des amis, même s’ils se paient un peu sa tête. La plupart ont quelques hivers sous le manteau et ils sont fiers de faire valoir leur expérience au petit nouveau, qui ne connait la neige que par les films ou les photos. Je me demande s’il est en train d’avaler des flocons, de faire l’étoile dans la neige ou de l’observer tomber, à travers le givre de la fenêtre, ahuri.

Quelle nuit pour atterrir ici! Demain, il découvrira un pays ouvert, généreux. On s’offrira des coups de pelle, on s’échangera des regards interloqués, on rira des voitures disparues le long des rues et on partagera notre émerveillement devant la quantité tombée. On aura beau dire ce qu’on voudra, chialer de devoir pelleter, gratter, suer, la vérité, c’est que devant la neige, on redevient enfants.

Les tempêtes de neige font ressortir le plus beau de nous-mêmes. Nous redevenons un peuple, fier de vivre avec l’hiver, en lui, et aux gens qui ne connaissent pas cette saison, on dira volontiers combien chez nous, il fait -40 et il tombe des pieds et des pieds de neige. Nous avons ça en nous. La fierté de notre hiver, la volonté d’entraide et le plaisir de se rencontrer. Si seulement il pouvait neiger tous les jours…

Tout n’aura pas la pureté liliale de la neige demain, je le sais. Un casse-tête s’annonce pour tant de gens à mobilité réduite. Et pourtant, une fois de plus, ce n’est pas leur réalité qu’on entendra, enterrée par la litanie de ceux et celles qui possèdent des abris tempo, des souffleuses et des voitures à quatre roues motrices. Ils détestent l’hiver avant même qu’il n’ait commencé, et il n’y a rien, même pas un peu de folie, pour les faire changer d’avis.

Ma marche ce soir est interminable. Je voudrais ne jamais arriver. Je m’arrête sans arrêt, contemple mon tracé erratique, me laisse bercer dans la lumière d’un lampadaire, m’oublie dans l’immensité. Je ne m’inquiète pas de l’hiver, je l’embrasse, dans l’empan amoureux de mes bras. La seule chose qui m’inquiète, pour tout vous dire, c’est de ne plus avoir de neige en hiver.

 

Faire œuvre collective

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L’homme est souvent enclin à penser que l’ordre dans lequel il vit est naturel. Les maisons devant lesquelles il passe en allant au travail lui paraissent être des rochers enfantés par la terre plutôt que de fragiles produits des mains humaines.

Czeslaw Milosz

Encore une fois, le calendrier est allé au bout de lui-même. Il a tourné la page sur 2018 en nous laissant faussement l’impression de nous offrir une page blanche, un renouveau. L’année qui s’achève s’inscrit telle une rupture, un repère pour s’arrêter et faire le bilan de ce qui nous habite et qui appartient désormais au passé. Il nous semble alors que ce qui s’étire devant s’inscrit dans un monde nouveau, où les événements qui nous agiteront seront inédits.

La suite du monde, pourtant, n’a que faire de cette date qui change. 2018, 2019… y a-t-il une si grande différence? Le coup de minuit, qui a marqué la nouvelle année, contenait-il une mélodie salvatrice, une potion pour les peines que nous charrions et les bonheurs que nous espérons reproduire? En vérité, le passage d’une année à l’autre n’est rien de plus, pour reprendre la formule acrobatique de notre roi déchu, Philippe Couillard, « qu’un changement dans la continuité ».

Ce moment est toutefois heureux en cela qu’il nous incite à un état qui nous définit trop rarement : l’ouverture. Puisque le temps se retourne contre lui-même, pourquoi ne pas nous-mêmes pivoter sur nos fondations, se poser un instant et observer ce qui nous entoure. Prendre le pouls de ce qui nous anime. La nouvelle année n’a pas encore affiché ses couleurs, Trudeau n’a pas encore dit « Because it’s 2019 » et en effet, tout est possible.

Pour ma part, je prends acte des premiers ébats du Nouvel An sur le bord de la mer. Les raisons qui m’y ont amené ne vous intéresseront pas, mais peut-être apprécierez-vous cet arbre effeuillé, isolé, à la lisière de la plage et de la bordure verdoyante qui longe les maisons. Un tout petit arbre chétif qui, à vrai dire, n’aurait attiré l’attention de qui que ce soit en d’autres circonstances. Seulement voilà, à l’approche de Noël, quelqu’un a eu l’idée de glisser un coquillage troué sur une de ses branches. Peut-être était-ce l’initiative d’un enfant, qui a sacrifié l’une des pièces de sa collection; peut-être était-ce nos voisins, retraités, qui cherchaient à combler l’absence de sapin dans la maison; ou un adolescent amoureux, espérant de ce geste attiser les sentiments de sa bien-aimée. Qui sait?

C’était un geste gratuit, anonyme, qui n’appelait à aucune suite. Pourtant, ce jour-là, le lendemain, et encore le surlendemain, d’autres l’ont reproduit, décorant cet arbre qui, aujourd’hui, se trouve peuplé de plusieurs dizaines de coquillages. L’arbre semblait mort, ses racines desséchées par le soleil et le sable chaud, mais voilà qu’il revit d’un nouvel éclat. Et dans la brise du large, à défaut de caresser l’air de ses feuilles, il carillonne de tous ses coquillages.

Les gens sont nombreux à s’arrêter pour contempler cette œuvre improbable. La mer scintille d’un soleil généreux, les oiseaux chantent les merveilles du paysage et la plage s’étire dans le lointain, encaissant le ressac des vagues. Tout, ici, est magnifique, mais c’est cet arbre qui vole dorénavant le spectacle.

Il n’aurait que peu d’intérêt si seule une personne l’avait coiffé d’un coquillage, mais l’initiative a fait boule de neige. Quelqu’un a posé un geste qui semblait pertinent, et il a paru normal, aux gens qui passaient, de poursuivre le travail, de s’inscrire dans le mouvement. Cet arbre est devenu le symbole d’une communauté, spontanée et éphémère, faite d’inconnus qui le resteront. Sur cette plage où les heures se noient dans le flot des vagues, ils se sont arrêtés et se sont laissés prendre par cette impulsion qui leur semblait impérative : participer à la beauté du monde.

La beauté n’est pas notre seule préoccupation, mais il ne faudra pas la perdre de vue, dans l’année à venir. Sa présence est fragile et elle peut rapidement s’étioler sous les colonnes de chiffres, nos velléités de productivité et un repli sur nos peurs. Mais elle est peut surgir de partout. Il suffit d’être attentif. Accepter l’errance, même quand la situation le commande le moins; se prêter au jeu, même sans connaître les règles; oublier notre âge, nos allégeances politiques, sociales et identitaires. La beauté est féconde et autour d’elle, on cherchera à se rassembler. À entretenir des rapports respectueux avec l’environnement. Nous appartenons à plusieurs communautés, après tout, et par son inspiration, ensemble, nous avons la capacité de ressusciter les arbres morts et d’en faire des œuvres collectives, qui inviteront à la contemplation et inspireront nos suivants.

Retailles partage

Jeudis-moi tout

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Il y a quelques années, lors de vacances dans le Maine, j’avais été fasciné par le combat de quelques enfants qui, ayant employé leur journée à bâtir un immense château de sable, avaient mené une intense bataille contre la marée, imposante force de la nature qui avalait le fruit de leurs efforts. C’était un jeu bien sûr, mais il y avait, dans cette lutte contre l’irrémédiable, le reflet de la nature humaine. Un instinct de survie qui se refuse à l’abandon, même si le combat semble vain.

Le documentaire L’arche d’Anote, en première au RIDM+ la semaine dernière et à l’affiche cette semaine à la Cinémathèque québécoise, raconte l’histoire de la population de Kiribati, un pays d’une centaine de milliers d’âmes habitant un archipel d’îles en plein cœur du Pacifique. Le film de Matthieu Rytz présente des paysages envoûtants, une culture forte et quelques personnages inspirants, dont le Président de la République, engagé dans un combat pour la sauvegarde de son pays. C’est qu’avec les changements climatiques, le déplacement géographique des tempêtes tropicales et la montée des eaux, les prédictions les plus optimistes envisagent que Kiribati disparaîtra sous les eaux d’ici le prochain centenaire.

Tandis que la consommation mondiale va croissante et que les mesures pour contrer les changements climatiques demeurent timides, le peuple de Kiribati érigent des digues pour contrer la montée, irrémédiable, des eaux. Un film magnifique, empreint d’une beauté triste, qui fait entendre, une fois de plus, un cri d’alarme pour la survie de la vie humaine sur Terre. À voir.

Le nouveau pacte du diable

Molson

Créé en 2005, le Trou du diable (TDD) n’a pas tardé à s’imposer comme l’une des meilleures brasseries québécoises. Créatifs et audacieux, voilà quelques-uns des nombreux qualificatifs que l’on pourrait accoler à leurs dirigeants. Et pourtant, voilà que nous apprenions la semaine dernière que « devant de nouveaux défis » et afin de se donner « le moyen de leurs ambitions », ceux-ci étaient à court de créativité, et leur dernière audace aura été de se vendre à Molson.

Ces nouveaux défis, toutes les microbrasseries y font face. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses, et à toutes ces années où les micros grugeaient des parts de marché aux grandes brasseries, succéderont des années où les microbrasseries se partageront, c’est inévitable et c’est déjà commencé, les papilles des consommateurs. Certains y voient là un défi marchand : comment se démarquer dans un marché de forte concurrence. Personnellement, j’y vois un défi humain : comment préserver l’esprit collaboratif et ne pas laisser l’appât du gain saboter ce que nous avons mis tant d’années à bâtir.

Il ne faut pas l’oublier : si les microbrasseries se sont distinguées par la qualité de leurs produits, c’est aussi – et beaucoup – par un esprit entrepreneurial qui plaçait l’être humain au cœur de l’entreprise. Plusieurs apprentis brasseurs ont ainsi bénéficié de l’aide de brasseurs émérites, valorisant la diffusion de la connaissance plutôt que sa marchandisation. Le monde de la micro valorise aussi la coopération, créant ainsi un esprit de communauté, une union de force au détriment de la division et de la concurrence. Combien de délicieux élixirs sont ainsi nés de la collaboration de deux – voire trois – brasseries?

Loin d’enregistrer des déficits, le Trou du diable jouit encore d’une place enviable sur le marché. Une place qu’elle s’est méritée. Pourquoi vendre alors? Qui plus est, à un consortium contre lequel lutte l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), dont TDD était un acteur important? Pour plus d’argent, plus de profits, plus de croissance? Entre tous les possibles, était-ce là la seule solution?

Le cas New Belgium, quatrième plus grande brasserie artisanale aux États-Unis – huitième en incluant les grandes brasseries –, se révèle intéressant. À partir de 2000, la compagnie a graduellement vendu les parts de la compagnie à ses employés. Le mouvement s’est accompagné de formations afin de permettre à ceux-ci de prendre le plein contrôle de la compagnie et, depuis 2012, grâce à l’ESOP (Employee Share Ownership Plan), New Belgium appartient aux employés à 100%. La compagnie n’a cessé de croître depuis, ouvrant notamment une deuxième brasserie à Asheville, en Caroline du Nord, en complément de celle d’origine, à Fort Collins, dans le Colorado.

Le chemin qu’a emprunté New Belgium n’illustre que l’une des nombreuses possibilités qui s’offraient à TDD. Il est par ailleurs faux de croire que la pérennité d’une entreprise, sa santé financière et sa contribution à l’économie locale, dépend de sa croissance. Dès lors, il importe de se demander : la poursuite de plus de profits doit-elle primer sur les valeurs, sur une volonté de faire les choses autrement? L’argent aurait-il avalé, en quelques décennies à peine, notre désir d’être maîtres chez nous?

Il semble que nous ayons embrassé plus de convictions que ce que les dirigeants de TDD étaient capable de porter, finalement. Est-ce une trahison? Depuis ses débuts, la microbrasserie de Shawinigan était une figure d’exception. Aujourd’hui, on comprend qu’on peut créer un produit exceptionnel, être la fierté de toute une région et un moteur économique ronronnant, sans pour autant incarner un changement dans les mentalités.

Les actionnaires de TDD présentent la transaction comme si elle était en parfaite continuité avec l’ambition et la prospérité qu’ils poursuivaient. Force est d’admettre que, pour tous ces gens qui tentent d’être créatifs dans cet univers capitaliste ravageur, un allié de taille vient de s’enfuir. Vendre à Molson, c’est encore démontrer que tout a un prix, même des idées, même des valeurs, même de la sueur. En se laissant ainsi avaler, le Trou du diable rentre dans le rang de cette majorité silencieuse qui, tête baissée, cherche à nous convaincre que c’était la seule solution. Qu’il n’y a pas d’autre choix.

Le repos des morts, la paix pour les vivants

No tinc por

Barcelone marche en réponse aux attentats terroristes qui l’ont frappée

Ce ne pouvait pas être la fête, samedi dernier, à Barcelone, pourtant reconnue pour sa vie festive. Un peu plus d’une semaine après les attentats qui ont frappé les villes de Barcelone et de Cambrils, plus de cent mille personnes – jusqu’à un demi-million selon certains médias espagnols – ont déferlé dans les rues de la capitale catalane, sous le coup d’une marche initiée par la mairie, portée par le thème « Je n’ai pas peur » (« No tinc por »).

C’est par ordre du maire, Ada Colau, que se trouvaient, dans les premiers rangs, les groupes représentant les premiers intervenants qui ont secouru les victimes, des chauffeurs-es de taxi, des commerçants et citoyens aux personnels ambulancier, policier et pompier. Les membres du corps policier ont d’ailleurs reçu une chaude ovation de la foule, offrant une trêve à une relation souvent tendue au cours des dernières années.

Le peloton de tête regroupait plusieurs acteurs politiques Carles Puigdemont, leader catalan, Mariano Rajoy, président espagnol et Felipe VI, roi d’Espagne. C’était d’ailleurs la première fois qu’un monarque prenait part à une marche populaire depuis le retour de la monarchie au pays, en 1975. La présence de Rajoy et Felipe VI n’a cependant pas fait que des heureux, ceux-ci étant copieusement hués et sifflés lorsqu’ils apparaissaient à l’écran sur lequel les images de la manifestation étaient simultanément projetées. La grogne à leur endroit était notamment justifiée par les propos de Rajoy concernant les attentats, jugés nocifs pour une situation qui demandait plus de délicatesse. Par ailleurs, on ne pardonnait toujours pas au roi de s’être rendu en Arabie Saoudite avec l’objectif d’y vendre des navires de guerre. Nombreuses étaient les pancartes qui sanctionnaient la classe dirigeante : « Qui veut la paix ne négocie pas des armes » (« Volem pau no vendre armes »).

Il reste que le message que livrait cette foule nombreuse en était un d’unité. Bousculés-es par la mort de leurs pairs et violés-es sur leur territoire par des actes odieux, les Barcelonais-es y sont allés-es d’un mouvement solidaire, remettant la paix à l’ordre du jour. Plusieurs pancartes clamaient ainsi que « La paix est la meilleure réponse » (« La millor resposta la pau »), tandis que d’autres soulignaient l’importance de rester unis-es, contre le danger de stigmatisation qui guettait certains groupes : « Non à l’islamophobie » (« No a la islamofobia »).

Sous un soleil de plomb, tandis que les manifestants-es achevaient de rejoindre le point de ralliement, la comédienne Rosa Maria Sardà et la leader musulmane Miriam Hatibi sont venue livrer un vibrant plaidoyer, déclamant notamment des vers de quelques poètes espagnols, dont l’immortel Garcia Lorca. Puis le rassemblement s’est mis en branle, porté par une interprétation sobre mais émouvante de « El Cant dels ocells », pièce traditionnelle catalane qui avait symbolisé le rejet du régime franquiste. Un étonnant silence a ensuite couvert le cortège, interrompus par des « No tinc por » scandés avec conviction, mais aussitôt ravalés par le silence, comme si une immense peine habitait encore la population.

La marche devait prendre fin moins d’un kilomètre plus loin, à la plaça Catalunya, mais dans un mouvement paisible, la population a poursuivi son chemin de croix sur la Rambla, atteignant l’intersection où, neuf jours plus tôt, des dizaines de personnes avaient été percutées par un camion-bélier. Dans un long recueillement, la foule a ajouté prières et fleurs à une sépulture de fortune déjà jonchée de nombreux lampions, mots de compassion et bouquets de fleurs.

Enfin, la foule s’est peu à peu dissipée, laissant la nuit poser sa lourde chape sur ces heures bouleversantes mais salutaires. La Rambla, à son tour, s’est animée au gré de ses marchands, de sa horde de touristes et des artistes de rue, témoignages banals d’une vie qui reprenait son cours normal, comme si le deuil était accompli et que le corps social, morcelé par la mort, menacé par la peur puis solidifié par la volonté populaire, faisait à nouveau régner la paix et le respect. No tenim por.

Vieille nouvelle, me direz-vous. Peut-être. Nous sommes désormais habituéEs à ce que les nouvelles nous parviennent presque en simultanéité des événements. On ne questionne pas que ces comptes-rendus manquent de recul, au contraire : on en redemande. J’ai écrit cet article parce que celui que les médias québécois ont largement diffusé de l’événement, signé de l’AFP (Agence France-Presse), me semblait inexact à trop d’égards, réduit à la présence de politiciens. Comme si une manifestation populaire, chiffrée à près d’un demi-million de personnes selon la police locale, se résumait à quelques élus. Le peuple est complètement exclu du point de vue de l’AFP. Subtil, mais le diable n’est-il pas dans les détails?

Je vous propose de voir cet exercice comparatif comme un rappel citoyen : notre esprit critique doit toujours être en alerte, et pas seulement pour détecter les fausses des vraies nouvelles. Notre monde n’appartient pas aux élus. Ce n’en est pas un de représentation. C’est celui de 7,55 milliards d’êtres et d’infinies générations futures (souhaitons-le). À nous de le prendre en main, de le raconter et de le comprendre.

Retailles partage

Nirliit : Une main tendue vers l’horizon

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Les touristes ne nous le diront pas, mais ils doivent se demander ce qui nous vaut le statut de nordique. On devrait être en skis, dehors. Il devrait y avoir du frimas dans ma barbe, dans tes sourcils, on devrait se parler dans la buée de nos haleines, le froid cisaillant notre gorge dans nos respirations. Et pourtant, le ciel est là qui perd sa carapace. La pluie tombe sur le lac et notre beau miroir de glace, notre infini terrain de jeu, fond à vue d’œil. Ce n’est pas l’hiver, dehors, en plein février.

On a beau tout mettre sur le dos large d’El Niño, le monde est sens dessus dessous, et même si cette pluie est encore bien loin des fours éternels de l’enfer, il est dur de ne pas penser à la fin de notre civilisation. Malgré moi, je pense à ce monde que nous léguons au petit Émile, ce garçon d’un an et demi à peine qui fait ses premiers pas entre ses parents et moi, nous tirant le bras pour nous arracher de nos lectures. Il rit de tous ses yeux, de toutes ses dents, Émile, et dans le miracle de ses jambes tombant l’une devant l’autre, il se soumet à notre petit jeu.

En effet, chacun notre tour extirpé en un bref instant par sa volonté heureuse, on lui offre un mot. Ce mot qui est apparu sous nos yeux, dans cette phrase que nous lisons au moment où ses petites mains se referment sur nous. Nous chantons ce mot, pour envoyer Émile vers le lecteur suivant, à quelques pas de nous. En se déplaçant, Émile répète le phonème, complètement déformé par sa bouche mal exercée, sa langue faite pour toutes les langues, mais encore inapte au français. C’est peut-être qu’il apprend à parler, mais c’est peut-être aussi qu’il nous répond, dans sa langue que nous ne comprenons pas.

Les mots que je lui offre me sont tout aussi étrangers que son babillage, mais ce n’est pas moi qui les invente, ce sont les mots en inuktitut que nous donnent Juliana Léveillé-Trudel dans son premier roman, Nirliit, où elle nous raconte la vie à Salluit, cette communauté qu’elle visite chaque été et qu’elle nous décline en autant de récits humanistes et amoureux. Salluit (les gens maigres), à l’ouest de Kangiqsujuaq (la grande baie), à l’est d’Ivujivik (là où les canards pondent), au nord de Puvirnituq (odeur de chair pourrie) et Kuujjuaq (la grande rivière). Émile fait ce qu’il peut avec ces mots nouveaux, mais ils sortent de sa bouche tout aussi déformés. Après tout, qui de nous pourrait se vanter de faire mieux : « Qui peut vous parler dans la langue d’Agaguk, qui se donne la peine de buter sur les q, les k et les j pour arriver à vous comprendre et à parler le langage de la toundra? » Apprendre l’inuktitut, c’est le premier pas que fait l’auteure pour se glisser dans le fossé qui sépare les Blancs des Inuits, proposant une  rencontre trop souvent reportée.

Les Blancs y sont pourtant depuis longtemps, sur cette terre plus au nord que le Nord, mais parce qu’ils sont de passage, s’y rendant pour l’argent, par aventure ou pour lutter contre leur mal de vivre, on continue de les peinturer dans le coin : « Tous ceux qui ne sont pas Inuits deviennent Blancs à cette hauteur. Ça ferait sûrement rire Martin Luther King. » Les Blancs leur rendent d’ailleurs très bien cette méfiance, insistant sur ce qui les distingue, soulignant cette frontière symbolique et culturelle qui les sépare, stigmatisant leur langage : « Vous autres les Inuits. » La vie y est sens dessus dessous là aussi, mais ce n’est pas l’hiver qui cause des misères à ces gens pris pour vivre avec nos règles, chez eux, le problème c’est qu’on ne sait plus par quel bout le prendre, le problème.

Ce sont les disparitions qu’on ne compte plus, les viols qui s’accumulent, la nourriture hors de prix, la perte des repères dans cet univers trop grand, démesuré, et pourtant si petit : « Vous manquez d’espace dans votre immensité nordique. Comment ça se fait que toute cette richesse ressemble tellement au tiers-monde? » La vie est menacée, à chaque instant, et pourtant la communauté survit, endure. Les enfants grandissent là-bas aussi, la démographie croît et même si parfois on se tire la langue, l’inuktitut est bien vivant : « Vous êtes là avec vos vies de tragédies grecques, vous feriez baver Shakespeare avec vos douleurs lancinantes et votre désespoir, et je ne sais pas comment vous faites pour endurer ça, moi qui en arrache déjà avec ma petite misère ordinaire. » Il doit bien y avoir quelque chose qui nous échappe, une carapace contre le malheur née de l’endurance du froid, une résilience qui comble des promesses. Mais quand même, à regarder Émile s’épanouir dans ce chalet trop grand pour nous, avec comme seule menace la neige qui fond, je me sens un peu coupable de toute ma chance.

Avec Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel dépasse les a priori, va au-delà de la culpabilité blanche et du malheur inuit, elle construit des ponts là où il y a des rivières, met des mots sur la misère, propose des noms à l’humanité. Elle y met tout son amour, à nous offrir cette « beauté en forme de coup de poing dans le ventre », cette toundra où les fleurs rares se noient dans la neige silencieuse, mais elle ne sauve personne, ni son amie Èva avalée par les eaux, ni Tayara, avalé par le rêve de Montréal. Elle ne sauve personne et souvent elle a « le goût de brailler […] parce que c’est trop ici, trop beau ou trop dur », mais tissant le récit de toutes ces vies qu’on ne connaît pas, de tous ces rêves qu’on n’entend pas, elle fait vibrer Salluit en nous, elle fait exister cette humanité qui nous rend égaux devant la vie.

Parce que la beauté est toujours un peu perverse et que l’horreur a toujours ses raisons, elle tient la promesse de tout dire, de ne rien dissimuler, pour enfin rompre avec ces non-dits qui séparent Blancs et Inuits. Parce que ce monde est si complexe, aussi bien dire toute la vérité en effet, crûment, mais avec amour. Pour ne plus s’écorcher, pour enfin prendre soin de nous, de ce qui reste.

Nirliit est une grande rencontre, d’une femme avec un monde, de ce monde avec son lecteur. J’ai refermé le roman en ayant l’impression de serrer une main, caressant le projet de retrouvailles prochaines. Ce n’était pas une fin, mais un début. Peu avant, Émile était allé se coucher, la soirée étirait ses heures et dans le repos du crépitement d’une bûche, nous repoussions la fin du monde. Parce que l’avenir ne nous appartient pas, il n’appartient à personne d’ailleurs, sinon aux enfants et, « de toute façon, ils appartiennent à tout le village, les enfants. »

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Avant la mort de Fidel…

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L’hiver dernier, tandis qu’au Québec la neige cherchait son chemin jusqu’à nous, j’ai pris mes godasses et j’ai levé les pattes. J’ai écrit ceci, dans mon calepin: « Le plus souvent possible, on devrait s’extirper volontairement de son propre confort, pour éviter l’apathie et la peur qui s’installe peu à peu, en filigrane de toutes ces habitudes qui nous donnent l’impression d’être plus solide. » J’étais alors dans l’avion qui me menait à la Havane, ville fascinante où les découvertes se sont multipliées. Là-bas, j’ai écrit sans arrêt. Je ne sais toujours pas ce que je ferai de tous ces écrits, mais à mon retour, j’ai écrit une nouvelle.

J’ai envie de la partager avec vous, aujourd’hui. Si le cœur vous en dit, vous la trouverez en suivant ce lien.

Nouvelle collaboration

Depuis quinze ans, chaque matin (presque!), sous les miettes de mes rôties et d’un soleil au début de son quart, l’odeur du journal se mêle à celle du café frais. Chaque fois, lorsque j’abandonne le dernier cahier du journal aux rayons persistants du soleil, habité par le murmure du monde, c’est pour aller écrire, à mon tour. Et cette fin de semaine, mes mots étaient là qui côtoyaient ceux des autres, me tachant les doigts. Suivez ce lien: je vous invite à y lire Petit pays, de Gaël Faye.

 

 

Notre identité sommeille-t-elle dans une pinte?

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L’été était si beau que vous n’avez pu vous empêcher de le siffler. D’une traite. Mais aujourd’hui, tandis que vos joues prennent la couleur des feuilles aux arbres, vous retrouvez le confort de votre foyer et vous demandez: Mais si les feuilles tombent des arbres, qu’adviendra-t-il des écrits? Les mots s’envolent, mais les écrits restent, n’ayez crainte.

Et si vous vous demandez pourquoi Retailles a été moins régulier cet été, ce n’est pas que j’ai eu la plume volage. Plutôt, je travaillais sur mon roman. Et aujourd’hui, si je reviens à vous, c’est pour vous diriger vers le site du magazine Caribou, où vous trouverez ma dernière publication. J’y aborde la question des genres, par le truchement de la bière, cherchant à répondre à une question si simple et pourtant complexe: Une bière de fille, ça existe-t’y?
Vous le trouverez en suivant ce lien.