Journal de quarantaine – Jour #31

Journal de quarantaine #31

Crédit photo: Anne Holmes

Les lois abolies

31 jours. 31 jours estropiés, comme une éclipse étrange sur notre ligne du temps. Ces 31 jours correspondent-ils à un mois? De quel réseau de sens, de quel mode temporel ces 31 jours se réclament-ils? Appartiennent-ils au cycle normal des jours, à la révolution de la lune autour de la Terre, au douzième d’une année, ou ne sont-ils qu’une accumulation de jours mis ensemble bout à bout, en marge du monde, indifférenciables et insignifiants?

Ces derniers jours, j’ai vu des visages s’allonger. Des timbres de voix, habituellement enjoués, perdre de leur musique. Le décor à ma fenêtre, malgré le printemps, tarde à se redonner des couleurs. Nos balises, nos repères habituels, se sont égarés. Nous qui, par habitude ou par nécessité, plantons des drapeaux de certitudes sur le calendrier, nous nous retrouvons soudainement désemparés. Le fil des jours dans lequel notre quotidien s’inscrit semble appartenir à un univers parallèle. 31 jours : est-ce la fin d’un cycle ou un moment comme un autre, dans ce confinement dont la durée nous est inconnue?

Les mots « demain », « hier » et « la semaine prochaine » sont des concepts devenus caducs, qui semblent ne renvoyer à rien. Sans ancrages, éparpillés dans le temps, nous avons cette impression d’une vie soudainement insensée. Comme si cette halte temporelle ou, plutôt, sa répétition systématique ne pouvait pas correspondre au schéma prescrit par la vie. La vie avance, or nous voici immobilisés.

On ne peut pas tromper une impression, mais peut-être est-ce cette idée qu’il faudrait remettre en question? Nous vieillissons, le chiffre dans la colonne des années augmente, nos enfants grandissent : forcément nous allons vers l’avant. Mais au fond, qu’est-ce que c’est : avancer?

Nous avons longtemps embrassé la notion de progrès, caressant l’idée que ce qui était devant, forcément, était mieux. Il faudrait demander au cheval, qui a passé une partie de sa vie à poursuivre une carotte, ce qu’il tire de son expérience. Nous avons hâte à la fin du confinement, évidemment. Mais qu’y a-t-il pour nous, aujourd’hui, dans cette situation étrange?

Nos parcours sont plus erratiques que ne peut en témoigner une simple ligne du temps. Le temps file, certes, mais suivons-nous nécessairement son rythme effréné? À la manière de Philippe Sollers, nous pourrions conjuguer nos verbes à tous les temps – je me confinais, je me confine, je me confinerai –, cela n’empêcherait pas la vérité crue et immuable qui nous accapare : nous voilà confinés, dans l’espace comme dans le temps. Pouvons-nous faire germer un infini de cet arrêt obligé?

Je n’ai pas de réponses aujourd’hui. Moi aussi, je suis un peu fatigué. Mais je doute de cet avenir dans lequel nous nous projetons. Cyril Dion, coréalisateur du documentaire Demain, disait cette semaine : « Souhaitons-nous réellement un retour à l’anormal? » Comme tout le monde, j’ai hâte que l’on retrouve notre liberté, mais il faudrait faire attention de ne pas confondre notre désir d’en finir avec le confinement avec un empressement aveugle à revenir à ce monde qu’il nous semble avoir mis sur pause.

« Si l’on m’apprenait que la fin du monde était pour demain, je planterais quand même un pommier. » Ce n’est pas de moi, mais de Martin Luther King. Nos journées se confondent. Le temps se morfond. La vie semble à l’arrêt. N’est-ce pas le temps de planter ses semis et de se demander : demain, qu’est-ce?

Justement, je vous donne rendez-vous ici, demain.

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Journal de quarantaine – Jour #30

Journal de quarantaine #30

Illustration: Florence G. Ferraris*

Portraits de crise – Grand-maman

Hier, j’ai appelé ma grand-mère. J’essaie de l’appeler plus souvent que d’habitude, pour combler sa solitude, mais aussi pour me combler, moi, de sa présence. Habituellement, nos entretiens téléphoniques sont très courts. Au bout d’un moment, en plein milieu de la conversation, parce qu’elle craint de m’importuner – même si, évidemment, c’est moi qui l’ai appelée –, elle prétexte que je dois m’occuper de mon garçon, que j’ai du travail à faire et des repas à préparer, et elle raccroche, comme ça, sans que je n’aie pu lui répondre. Je reste planté là, avec mes questions en travers de la bouche, ahuri de m’être ainsi fait raccrocher la ligne au nez.

Évidemment, depuis le temps, je me suis habitué. De toute façon ma grand-mère ne fait rien comme les autres, surtout au téléphone. Quand elle répond, elle est déjà en train de parler, comme si la conversation était entamée depuis quelques minutes. Les formalités, elle ne s’en embarrasse pas. Sauf que depuis quelques semaines, nos conversations s’étirent, peu à peu. Je devrais m’en réjouir. Enfin, je peux prendre le temps d’assouvir ma curiosité et, surtout, au moment de raccrocher, j’ai le temps de lui dire qu’on pense à elle. Et que je l’aime.

Quand mon grand-père est mort, après une soixantaine d’années de vie commune, un grand pan de son existence s’est effondré. Elle s’est retrouvée seule, certes, mais surtout, elle a perdu ses repères. Au bout de soixante ans, on a pris quelques plis, deux ou trois indécrottables habitudes, si bien que pour reprendre le cours d’une vie de célibataire, il faut beaucoup d’énergie et de courage. D’autant qu’on fait tout ça avec un immense deuil sur le cœur. Ma grand-mère n’était déjà plus dans sa première jeunesse, et il n’était pas rare de l’entendre dire que bah, elle pouvait bien mourir, rendu là.

Mais voilà, sa mère est morte à 101 ans et il faut croire que c’est une affaire de famille. Grande lectrice, grande marcheuse, elle passe à travers ses journées en plongeant dans les feuilles, celles de ses romans et celles des arbres. La mort fait partie de son vocabulaire et, bien sûr, il lui arrive de s’ennuyer, mais l’orgueil a du bon. C’est une battante, ma grand-mère. Elle marche le dos bien droit et le regard vif. Elle se dit sauvage, mais elle parle à tout le monde, curieuse, une main sur leur épaule, comme un pont tendu. Elle vieillit, mais rien n’y parait.

Je ne vous dis pas son âge, elle ne me le pardonnerait pas. Il y a longtemps qu’elle ment sur sa date de naissance et, en vérité, elle a beau jeu de le faire. Je me souviens qu’un jour, un médecin l’avait regardée longuement, comme surpris. Quand un médecin vous observe longtemps avant de parler, c’est toujours un peu inquiétant. Sauf qu’au bout d’un moment, il avait dit :

– Madame, y’a une erreur à votre dossier. Pourriez-vous me redonner votre date de naissance s’il-vous-plait?

Cette fois-là, ma grand-mère avait dit la vérité, mais le médecin ne l’avait pas crue. Des fois, la vérité n’est pas vraisemblable. En littérature, on appelle ça l’effet de réel, une théorie que l’on doit à Roland Barthes et qui, si je la simplifie à mon avantage, me donne toute licence pour mentir, pourvu que ça ait l’air vrai. En tout cas, disons qu’il lui arrive de soustraire quinze ans de son curriculum et que les gens n’y voient que du feu. Celui dans ses yeux.

Hier, ma grand-mère ne mentait plus sur grand-chose. Elle m’a parlé des corridors vides de sa résidence, des gardiens qui barrent la porte, de la grande salle à manger qu’on a vidée de ses tables. Quand elle a dit que tout ça « ressemble à la fin du monde », je savais qu’elle n’exagérait pas.

Le confinement nous est difficile. Le temps s’étire et le bout du tunnel nous parait loin, mais quand on s’imagine y arriver, notre imagination fleurit. On peut voir notre vie reprendre, avec ses difficultés et ses tracas, certes, mais une vie qui offre encore ses promesses de beauté. Pour ma grand-mère, ce confinement qui s’étire et dont la conclusion ne semble pas pour bientôt, c’est peut-être bel et bien la fin du monde. Du sien, du moins.

Et puis elle m’a parlé de la peur. Celle que transmettaient les médias. Celle que Legault faisait naître, même à mots couverts, et qui a fait son chemin dans les murs de sa résidence. « Ici, les gens ont peur. » Elle a répété ça plusieurs fois. Les gens sont emmurés dans leur appartement, ils ne sortent plus. Ma grand-mère en profite pour prendre de longues marches dans la résidence, s’assied pour lire devant le feu au rez-de-chaussée, mais ce n’est pas comme le grand air, comme cette rivière qui gigote dehors et ces arbres qui dansent.

Parce qu’elle n’avait pas encore raccroché, j’ai réussi à lui demander des nouvelles de sa voisine de palier. C’est une amie qu’elle voyait régulièrement, mais elle ne lui parle désormais que par téléphone. Ma grand-mère, qui aime tant toucher les gens. Cette amie se terre tout le jour durant dans son appartement et, à la tombée de la nuit, quand il n’y a plus personne dans les corridors, elle sort, le souffle court, apeurée d’être dans un lieu public et prenant garde de ne toucher à rien, au cas.

Puis elle m’a dit qu’elle était chanceuse d’aimer autant lire et qu’elle pouvait au moins oublier les heures dans ses livres. Quand on se parle, souvent elle me répète que c’est la littérature qui la sauve. Chaque fois, je lui dis que moi aussi, je trouve que les mots sont un excellent refuge. Et aujourd’hui, j’avais envie de mêler un peu les cartes et, de mes mots, créer un refuge où ma grand-mère existerait toujours.

De cette bulle intemporelle, paradoxalement, je vous donne rendez-vous ici, demain.

Florence G. Ferraris* est journaliste indépendante depuis 2011. Elle aime collectionner les morceaux d’histoire et les cailloux qui traversent sa route. Touche-à-tout, elle a un penchant naturel pour les enjeux urbains et environnementaux. Quand elle ne joue pas avec les mots — ou avec sa mini tornade de trois ans — elle s’amuse à se perdre en ville afin d’en révéler les secrets les mieux gardés. Depuis le début du confinement, elle se découvre des talents d’équilibriste entre le télétravail et la parentalité ; les prochaines semaines devraient l’aider à le peaufiner.

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Journal de quarantaine – Jour #29

Journal de quarantaine #29

Crédit photo: Marie-Pier Desharnais

Portraits de crise

Chaque jour, lors de son point de presse, François Legault prend un moment pour remercier nos « anges gardiennes ». Il met ça au masculin, je sais, mais vous lirez ce texte et comprendrez alors pourquoi je l’emploierai plutôt au féminin – tout en vous promettant que ça n’invisibilisera pas les hommes. C’est bien, qu’il prenne le temps de les remercier. Je ne sais pas si ça excuse toutes ces années à leur offrir de piètres conditions de travail pour un salaire insuffisant – je sais bien que la CAQ n’est pas la seule coupable dans cette histoire –, mais les remercier, c’est un début.

Cela dit, qui remercie-t-on, au juste? Du personnel soignant, oui, d’accord. Mais qui? Certain.es journalistes ont pris le temps de parler à ces gens, nous permettant de prendre la mesure de leurs sacrifices et de comprendre l’ampleur de leur tâche. Or, il y a beaucoup de gens à remercier. Plusieurs cas de figure, des situations extraordinaires, des histoires de déchirures et de tendresse qui, je crois, méritent d’être racontés.

À partir de demain, donc, je vous partagerai mes Portraits de crise. Ce sera l’occasion de ne plus simplement placer les anges gardiennes sous une grande auréole collective, une abstraction de bonté, mais au contraire de singulariser leur vécu. Il y a là des récits étonnants qui, en place de chiffres et de prescriptions sanitaires, viendront humaniser une actualité qui s’incarne dans le quotidien.

Faire tout ça prend du temps, évidemment. De mon temps, mais aussi, de leur temps, raison pour laquelle je ne publierai que quelques portraits par semaine. Par ailleurs, je n’entends pas me restreindre aux anges gardiennes, recueillant aussi les récits de ceux et celles dont le quotidien a été particulièrement bouleversé. Demain, par exemple, je ferai le portrait d’une personne âgée, illustrant la vie de ces gens qui, souvent, souffrent d’isolement et de solitude, et qu’on condamne aujourd’hui à davantage d’isolement et de solitude.

Évidemment, quand on lit le portrait de quelqu’un.e, on s’attend à ce qu’une photo y soit rattachée. Mais voilà, j’avais envie de faire autrement. Parce que le confinement rend la prise de photos compliquée, mais surtout parce que j’avais envie de faire ça différemment, j’ai fait un appel à toustes pour illustrer mes textes. Quatre personnes ont levé la main, quatre femmes qui, bénévolement, prêteront leur talent à mes textes.

J’ai très hâte de vous présenter tout ça. Je vous donne donc rendez-vous ici, demain.

 

Journal de quarantaine – Jour #28

Journal de quarantaine #28

Crédit photo: Manuel Holgado

Le portrait des arbres abattus

Je viens d’une famille de joueux de cartes. Quand j’étais petit, bien avant d’être assez grand pour jouer, je prenais plaisir à m’asseoir à la table des grands, coincé entre deux joueurs et m’autoproclamant responsable du pointage. En jouant, les grands papotaient de choses et d’autres, s’envoyaient des pointes que je ne comprenais pas, mais loin de m’ennuyer, tout en me goinfrant de chips, j’espionnais le jeu de quelqu’un pour tenter de saisir les rudiments du jeu.

En tant que responsable du pointage, j’avais devant moi une petite tablette de feuilles, reliées entre elles à l’un des embouts par une colle bon marché. Chaque feuille affichait le même en-tête : le logo de l’agence immobilière, une photo de l’agent.e, son nom et son numéro de téléphone. Parfois, celui de son télécopieur – à l’époque, ça en jetait, avoir un télécopieur. Je n’avais aucune idée de qui était cette personne, sinon « qu’elle vendait des maisons », et c’était immanquable, j’attifais l’agent.e d’une moustache, de généreux favoris ou d’une coupe de cheveux excentrique. Parfois, je faisais apparaître des cicatrices sur son front, sa joue, et révélais quelques dents cariés en les noircissant, pour autant que mon stylo bic ait encore de l’encre dans sa réserve. Je n’étais pas seul à avoir développé cette manie. Combien de ces photos d’agent.es ont été estropiées par un crayon rêveur, tenu par une personne qui, au téléphone ou en train de noter sa liste d’épicerie, pensait à autre chose?

Chez nous, ces feuillets d’agent.es semblaient ne jamais manquer. Bientôt, des aimants se sont ajoutés sur le réfrigérateur, avec les mêmes noms, les mêmes numéros, les mêmes agences et les mêmes faces. Des faces qui, cette fois, demeuraient intactes, le matériau de l’aimant ne permettant aucune retouche. Ces aimants maintenaient en place les listes d’épicerie ou les numéros de téléphone importants, listes et numéros que, évidemment, nous avions notés sur les feuillets publicitaires des agents immobiliers.

J’ai grandi en regardant ces faces d’inconnu.es. Sans les avoir jamais rencontrés en personne, je pouvais détailler par cœur les traits de leur visage. Or, la chose ne me laissait pas sans questionnements. Pourquoi, parmi tous ces gens qui vivaient sur Terre, avions-nous privilégié la reproduction de leur visage? Surtout, qu’avaient fait ces gens pour mériter qu’on abatte des arbres, qu’on prenne leur portrait et qu’on les conserve chez nous, comme des témoins privilégiés de notre intimité?

Quelques décennies se sont écoulées et, je dois l’admettre, la réponse tarde à venir. Vous savez, cette phrase qu’on nous répète ad nauseam quand on est petits : « Tu vas comprendre quand tu vas être grand. » C’était frustrant de se faire dire ça, mais il faut reconnaître que, la plupart du temps, ce n’était pas faux. Mais voilà : même en vieillissant, je n’ai jamais compris pourquoi les photos de ces agent.es ont pris tant de place dans mon enfance. Pire, ma perplexité s’est intensifiée, si bien qu’aujourd’hui, quand je marche sur ces rues tapissées de pancartes « à vendre », sur lesquelles des agent.es nous sourient à pleines dents, comme si ça nous ferait passer une meilleure journée, que la vie était plus belle de leur face et que leur sourire, vraiment, valait le coup d’œil; quand j’atteins les rues plus achalandées, les boulevards et les viaducs juchés d’immenses panneaux publicitaires avec, encore, les mêmes faces, je vous jure, j’ai beau chercher à comprendre, je suis dépassé. Qu’ont fait ces gens pour mériter d’occuper l’espace visuel de nos villes, sinon de l’argent?

Je ne suis pas fâché et, croyez-moi, je n’ai rien contre les agent.es immobilier. Leur but est de vendre des maisons et ils et elles prennent tous les moyens pour y parvenir. La question est plutôt : pourquoi laissons-nous notre paysage visuel être envahi par leur publicité?

À ce point-ci du texte, vous vous dites : mais pourquoi Marcoux se défoule-t-il sur les agent.es immobilier plutôt que sur les politicien.nes en campagne électorale, sur les burgers, les dents blanches, les slogans à deux cennes, les sushis qui tiennent avec du fixatif et les pots de yogourt lustrés qu’on nous sert partout, sur des panneaux publicitaires plus gros que nos appartements? Oui, tous ces exemples se valent aussi.

Quand on se dit qu’il y aura un « après » à tout ça. Quand on dit qu’on pourrait en profiter pour revoir nos priorités, que c’est là, peut-être, une occasion de mieux faire les choses, de se recentrer sur l’essentiel, il me semble qu’on pourrait commencer par ça : arrêter d’empoisonner nos existences avec toutes ces choses inutiles qu’on tente de nous vendre. Plutôt que d’imprimer des fantasmes de fortunés sur des panneaux, on pourrait garder nos arbres debout, non? Faire des toits verts. Planter des arbres sur les bords des autoroutes et, plutôt que d’engloutir nos esprits dans des jingles faisant l’éloge de cochonneries, laisser le vent danser les feuilles et créer une musique sans refrain.

Parce que, trop souvent, il me semble qu’on ne s’attarde pas aux personnes qui méritent notre intérêt, je vous présenterai demain un projet de portraits. Des portraits de gens qui incarnent une vie génératrice de sens. Je vous promets que je ne serai pas fâché. Et ainsi, je vous donne rendez-vous ici, demain.

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Journal de quarantaine – Jour #27

Journal de quarantaine #27

Crédit photo: Dave Wild

Congé parental

Aujourd’hui, je prends congé. J’ai quand même quelques trucs à vous livrer, en vrac.

Une pensée

J’aimerais offrir une pensée à ces gens qui font leur doctorat sur Blaise Pascal, et qui doivent accueillir ce congé pascal avec soulagement.

Une plateforme

Connaissez-vous Tënk? Née de la cuisse gauche de son alter-ego français, cette plateforme québécoise offre, en rotation, une sélection aussi diversifiée que stimulante de films documentaires. Du cinéma de chez nous – enfin! – et quelques bijoux d’ailleurs.

Une bonne nouvelle

Le 31 mars, je vous invitais à signer une pétition pour venir en aide, dans la mesure de nos moyens, à un adversaire de la Kzom dont la famille était coincée en Inde. Bonne nouvelle : le 8 avril dernier, Maxim Ouellet et sa famille ont regagné le Québec!

Une suggestion

Je n’écris rien aujourd’hui, mais si l’envie vous démange de lire quelque chose, voici le plus beau texte que j’ai lu ces derniers jours.

J’ai un nouveau projet en branle. J’ai très hâte de vous le présenter, raison pour laquelle je vous donne rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #26

Bateaux colorés

Crédit photo: Michel Hébert

Le voilier

Le vent soufflait

des petits emportements de neige

un peu de musique dans les branches

le cri des oiseaux impatients

l’attente de la fonte des glaces

patience d’avant la patience de la pêche

 

un voilier reposait sur la rive

inutile et chaviré

mât en travers de l’hiver

coque figée par le froid

voile repliée sur elle-même

 

le vent soufflait pourtant

sur les marées étouffées par la glace

sur les échouements des saisons perdues

contre la peur des naufrages

 

au loin les paquebots

immenses dans leur avancée

faisait oublier la sueur des matelots

l’écueil répété des fonds marins

 

mais à l’ombre d’un arbre dressé

oblique entre ciel et terre

le voilier gardait la pose

à l’abri de ses élans

sans ancre

sans voile

 

et pourtant

le vent soufflait.

—–

Rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #25

Journal de quarantaine #25

Le jukebox intérieur

La musique est un art distinct. Au contraire de ces films, livres, pièces de théâtre et spectacles de danse que nous ne verrons – lirons – qu’une seule fois ou, au plus, à quelques reprises, nous écoutons les pièces musicales à répétition. Vrai qu’on peut aussi se planter devant un tableau un nombre incalculable de fois, mais on ne transporte pas une œuvre visuelle avec soi, une restriction que n’impose pas la musique.

À force d’écouter les mêmes pièces, nous développons des affects précis liés à chacune d’elles. Des souvenirs, au fil du temps, leur sont associés, si bien qu’écouter un album est souvent un voyage spatio-temporel en raccourci. Un album peut évoquer plusieurs souvenirs qui, parfois, se superposent. Les écouteurs sur les oreilles, sur le coin d’une rue, au feu rouge, nous sommes simultanément autour de ce feu, au siècle dernier, en camping avec des amis, et dans la cuisine de notre enfance, baigné de soleil, attentif à une radio dont le signal instable grafigne la mélodie. À chaque nouvelle écoute, de nouveaux souvenirs se couchent sur le morceau, qui devient un palimpseste précieux.

Ce faisant, nous créons des liens privilégiés avec les artistes et leurs albums. Celui-ci appartient aux matinées de crêpes, celui-là est réservé aux sorties de jogging, d’autres aux moments de spleen, à l’éclosion du printemps, aux jours de pluie, aux longs trajets en voiture, au karaoké ou à la piste de danse. Il y a de bons albums qu’on n’écoute plus parce qu’ils nous renvoient à des jours difficiles et de mauvais albums qu’on écoute régulièrement pour les souvenirs gais qu’ils éveillent.

Parce que nous transportons la musique avec nous, elle est une sorte de partenaire. Une partenaire fidèle, à qui nous pouvons imposer nos états d’âme. Dans un moment de vague à l’âme, on se tourne vers le folk et le blues, on cadence le découpage de nos légumes sur un petit jazz, on fait sauter des crêpes sur du funk, on chante sur nos auteur.es-compositeur.trices-interprètes préféré.es, on se défoule sur du métal, on combat le trafic avec du rap, on déjeune sur du reggae et on lit sur du classique. En nous repose un jukebox prêt à s’activer, selon nos humeurs.

La musique a aussi cette force qui permet de nous extirper de nous-mêmes. Alors, plutôt que de refléter notre intériorité, nous choisirons le morceau qui nous sortira de notre torpeur. Il arrive qu’au bout de quelques secondes, parce que le choc est trop grand, on coupe le sifflet du volume. Mais d’autres fois, une mélodie nous raccorde le sourire, nous redonne vigueur et courage, apaise la violence et réinstaure une paix intérieure.

Je ne sais pas ce qui joue dans vos chaumières, ces jours-ci. Peut-être écoutez-vous des chœurs pour peupler votre solitude, du Satie pour calmer vos enfants, du métal pour vous défouler, du funk pour vous activer le popotin ou des requiem en boucle, par désespoir, mais j’ai envie de vous proposer une chanson. Une seule. Parce que peu importe l’état dans lequel je me trouve, celle-ci a raison de moi. Plus grande, plus forte que moi, cette chanson.

Elle est de Flavie. Je ne m’en cache pas, c’est une amie. Des belles chansons, elle en a un paquet. Et si vous ne l’avez jamais vue en spectacle, quelque chose de cette vie sur Terre vous échappe. Je ne peux malheureusement pas l’intégrer à mon texte – il me faudrait l’abonnement suprême plus-plus à WordPress, dont le prix, particulièrement en période de confinement, est indécent –, mais vous la trouverez en suivant ce lien : https://flavie.bandcamp.com/track/tijuana

Bonne écoute. Moi, je vous donne rendez-vous ici, demain.

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Journal de quarantaine – Jour #24

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Crédit photo: Michel Hébert

Bruit blanc

Vendredi dernier, 3 avril, devait être une journée de mobilisation pour sensibiliser la population et les administrateurs d’État aux crises causées par les changements climatiques et l’effondrement de la biodiversité. Vous savez, ces crises que les scientifiques, dans une quasi-unanimité, tentaient de nous éviter en nous alertant depuis des décennies? Ce devait être l’occasion d’une grande manifestation, dans l’esprit de celle qui avait animée le monde entier le 27 septembre dernier. Évidemment, dans le contexte actuel, ce plan est tombé à l’eau.

Plutôt, rallié.es par un événement Facebook qui n’avait créé qu’un bien maigre engouement, nous nous sommes retrouvé.es, à 19h, armé.es de casseroles. Nos voisin.es de chansons du dimanche y étaient aussi, et ainsi, chacun.e sur notre balcon donnant sur une Christophe-Colomb tranquille, nous tapochions vigoureusement sur nos casseroles, au grand dam de nos cuillères de bois, désormais inutilisables.

L’événement n’avait pas été médiatisé et, parce que nous n’avions aucune banderole pour sensibiliser les gens à notre cause, la force de notre message était relative. Au bout d’un moment, d’une voiture arrêtée au feu rouge est sortie une femme, enthousiaste, qui nous a crié, en nous envoyant la main :

– Merci! J’arrive de travailler! Ça me touche vraiment. Merci!

Pour tout dire, j’étais vraiment heureux qu’elle se soit sentie interpelée par nos casseroles. J’ai bien envie de dire merci à tous ces gens qui, pendant qu’on se fait dire de rester sur notre divan, travaillent des heures impossibles, au prix de leur vie familiale et de leur santé. Notre message était une bouteille perdue en mer, mais, par inadvertance, nous avions redonné des forces à une femme qui, peut-être, en avait grand besoin. Même si, soudain, notre objectif prenait le large, j’étais content.

Nous n’étions que sept – en comptant mon garçon, un peu interdit sous ses coquilles anti-bruit –, et pourtant, le tintamarre de nos casseroles était spectaculaire. Le son strident et saccadé se répercutait sur les bâtiments qui nous faisaient face, et le bruit – il y a des limites à enjoliver la vie, ce n’était ni musique ni rythmes endiablés – se mêlait à son propre écho en un tourbillon hypnotisant, qui me donnait l’impression de créer une mauvaise imitation de Philip Glass.

Nous avons aperçu quelques acolytes qui, au loin, se prêtaient aussi au jeu des casseroles. Plus enthousiastes, ils arpentaient la rue en dansant, scrutant les fenêtres des maisons non pas à la recherche d’arc-en-ciel, mais bien de gens, avec l’espoir de les convaincre de se joindre à leur danse. En vain. Eux aussi sans banderole, qui sait comment leur tapage était interprété? Au demeurant, ils n’étaient peut-être que des chamans qui, grâce à des incantations bienfaisantes, cherchaient à restaurer la santé de la population.

Au début du confinement, plusieurs mèmes internet ont circulés, suggérant que les responsables de la mobilisation liée aux changements climatiques devraient s’inspirer du travail de sensibilisation à la COVID-19.

Coronavirus vs Climate change

J’ai ri, bien sûr. Il me semble bien que c’était ironique, d’ailleurs. Reste que c’est confrontant : pourquoi a-t-on entendu la menace de la COVID-19, tandis qu’on refuse d’admettre celle des changements climatiques? J’admets que la sensibilisation, la vulgarisation et la communication en général, en lien avec le coronavirus, ont été bien faite. Des graphiques faciles à comprendre – la fameuse courbe – et des termes évocateurs – la distanciation sociale –, entre autres réussites, nous ont aidé à comprendre ce qu’il fallait faire. Sans compter que les situations critiques de la Chine et de l’Italie ont marqué nos esprits.

Pourtant, les concepts clés liés aux changements climatiques nous sont aussi familiers. Nous savons ce que sont les émissions de gaz à effet de serre, nous pouvons mesurer l’impact de nos actions et comprenons ce qu’il faut faire pour éviter la catastrophe. Malgré tout, nous retardons sans cesse l’application de solutions pérennes et efficaces. Pourquoi?

Il serait difficile de ne pas blâmer le leadership de nos gouvernements. Soudainement mobilisé, notre gouvernement a décrété une décroissance spectaculaire – bien plus que le client en demande pour ce qui est des changements climatiques. Il a invité dans sa garde rapprochée un scientifique – quelques mois plus tôt, il refusait d’entendre les rapports concernant le troisième lien, pour ne citer qu’un exemple. Rassembleur, alarmé mais rassurant, il accompagne la population dans ce moment de transition spectaculaire avec calme et confiance, clamant qu’à l’impossible, nul n’est tenu. Résultat? La population emboîte le pas et, aujourd’hui, on nous annonce la fameuse lumière du bout.

On pourrait parler des Bolsonaro, Trump et Duterte de ce monde, mais la vérité est que la gouvernance est sensiblement la même partout : responsable et prête à faire ce qu’il faut. Ont-ils vraiment besoin que nous fassions des banderoles pour prendre leurs responsabilités? J’aime bien l’idée que nos casseroles, dans un même élan, encouragent les gens de la première ligne et appellent à prendre nos responsabilités vis-à-vis de la planète. Après tout, ne pouvons-nous pas mener deux combats de front, surtout quand ils semblent aussi étroitement liés?

En attendant d’être au bout du tunnel, je vous donne rendez-vous ici, demain.

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Journal de quarantaine – Jour #23

Journal de quarantaine #23

Carcasses de vélo trouvées à moins de 25m de chez moi.

Les vélos de la honte

Le 25 mars dernier, le gouvernement Legault, selon ses propres mots, a mis « le Québec sur pause », ordonnant la fermeture des commerces dits non-essentiels. Entre autres commerces essentiels figuraient les garages pouvant réparer automobiles et camions. A contrario, les ateliers de réparation de vélo ont dû fermer boutique.

Une semaine plus tard, cet édit a été renversé et les ateliers de réparation de vélo ont pu rouvrir leurs portes. Le décalage de ces décisions caquistes est néanmoins évocateur de cette vieille mentalité – le terme « culture » serait probablement plus approprié –, qui considère le vélo comme un simple loisir.

Il n’est pas question ici de ressortir la hache de guerre au cœur de la bataille entre cyclistes et automobilistes. D’ailleurs, la cohabitation de la route s’améliore graduellement, même si beaucoup de chemin reste à parcourir (pardonnez le jeu de mots). Reste que le vélo demeure, aux yeux de plusieurs, un moyen de transport de second ordre, et en dépit de l’adoption de certaines mesures, les conditions des cyclistes s’améliorent avec une main sur le frein.

L’administration actuelle de la ville de Montréal est pourtant favorable au vélo. Pour cause, les Montréalais.es parcourent, en moyenne, 49 km à vélo par semaine, passant un peu plus de 4h sur leur selle (la moyenne québécoise est de 3,3h). Pourtant, il n’est pas rare de trouver des supports à vélo installés en l’envers. La chose semble anodine, mais en plus d’empêcher de maximiser son utilisation, cette méprise témoigne d’une ignorance ou d’une négligence malheureuse. Que dirait-on si les lignes de stationnement pour voitures étaient peintes dans le mauvais sens?

Pire encore, les rues de Montréal sont ces jours-ci le théâtre d’un spectacle désolant. Nombre de carcasses de vélo gisent un peu partout, les rayons brisés, les cadres pliés et les roues tordues, quand elles ne sont tout simplement pas disparues. Les vélos sont pourtant bien en place, convenablement barrés sur les supports que la ville a maintenus en place pour l’hiver. Or, à quoi bon offrir des espaces de stationnement aux vélos si c’est pour que les employés de cette même ville les démolissent de leurs pelles?

Les recours contre la ville, en cas de dommages causés par les déneigeuses, sont à peu près nuls. Que ce soit une voiture ou un vélo, il faut procéder à une réclamation auprès de sa compagnie d’assurance. Autrement dit, la ville s’en lave les mains et le conducteur fautif de la déneigeuse, auteur d’un délit de fuite, jouit de l’impunité.

Que deviendront ces carcasses? D’autres employés de la ville viendront-ils nettoyer l’outrage en les emportant à l’écocentre, ou ces vélos seront-ils toujours attachés aux poteaux de leur malheur lorsque les restes du 1er juillet viendront s’empiler sur les trottoirs? En attendant, nos rues ressemblent à des cimetières de ferrailles, où de tristes éclopés de l’hiver gisent, soudain inutiles.

Le vélo est au cœur de nos existences. Plus rapide que la marche et, dans certains cas, que le transport en commun et la voiture. Il ne produit aucune pollution, sinon celle, nous rappellerait Maxime Bernier, que nous émettons en respirant. C’est un outil pratique. Un véhicule qui mérite soin et attention. Les beaux discours de nos administrateurs d’État ne suffiront pas si, sur le terrain, le vélo demeure un obstacle, une ferraille quelconque. Un objet non-essentiel.

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Retailles partage

Journal de quarantaine – Jour #22

Journal de quarantaine #22

Crédit photo: Michel Hébert

Procréation sans assistance

Ma blonde a accouché à l’hôpital général juif (HGJ). Le 2 mai, ça fera un an. C’est rien, un an, mais dans la vie d’un nouveau parent, c’est 365 jours – et surtout, ne l’oublions pas, 365 nuits – de nouveaux apprentissages, d’adaptation, d’intégration de nouveaux réflexes, de nouveaux modes de vie, de questionnements, de réponses approximatives, de félicité et de découragements. Un an, ça me semble être si loin, à des lieues, quelque part dans une autre vie. Et pourtant, quand j’ai lu vendredi que l’HGJ interdirait aux parturientes d’être accompagnées, j’ai été ramené en-arrière. Soudain, le 2 mai 2019, c’était hier.

Ma blonde et moi avons eu la chance d’être suivi par une sage-femme, à la maison de naissance Côte-des-Neiges. Je crois qu’il n’existe pas meilleur suivi, mais comme je n’en ai connu aucun autre, je n’en ai aucune idée. Disons que l’approche humaniste, professionnelle et sans condescendance, centrée sur l’expérience et le partage, nous a comblés. En plus du suivi, nous avons lu des livres – surtout ma blonde, honnêtement –, visionné des documentaires et profité du partage de récits d’accouchement d’amies. Je ne veux pas parler pour ma blonde. Pour ma part, à défaut de me sentir prêt, je dirais que je me sentais outillé.

Mais vous savez ce que c’est. On se prépare une ligne de Maginot de confiance et les événements se faufilent par toutes les craques de notre défense. Pour un littéraire, le réel est souvent bien maudit. Évidemment, tous les possibles que nous avions anticipés – ou, devrais-je dire avec le recul : espérés – ne se sont pas concrétisés.

Je ne vous raconterai pas l’accouchement, pas plus que je ne blâmerai le personnel médical en place. C’est un fait connu en maternité : chaque année, il y a une recrudescence d’accouchements en avril, mai et juin – précisément les mois qui nous préoccupent à l’heure actuelle. L’hôpital a coupé dans ses effectifs ces dernières années et le personnel est débordé. Pendant les six heures de contraction, nous étions seuls dans la chambre, visités de temps à autre par une infirmière attentionnée, mais à la course. La surveillance était inexistante : on s’est fait voler notre sac de bouffe de résistance.

Des complications à l’accouchement ont entraîné une césarienne d’urgence et notre fils s’est retrouvé aux soins intensifs, sans que ma blonde n’ait pu le voir. J’ai pu suivre l’équipe et, une fois que son état a été stabilisé, j’ai pu revenir auprès d’elle pour la rassurer, elle qui attendait, mortifiée, dans l’inconnu. Plus tard, c’est moi qui ai pu voir notre fils en premier, le prendre dans mes bras. Il a fallu insister beaucoup pour que ma blonde, neuf heures après l’accouchement, puisse enfin aller le retrouver.

Les jours suivants, de l’aile post-partum où nous nous trouvions, c’est encore moi qui allais porter le colostrum, si précieux, jusqu’à l’aile de soins intensifs néonatals, à l’autre extrémité de l’hôpital, où notre garçon se remettait de débuts périlleux. Je ne prétends pas avoir été indispensable. Mon garçon serait né, ma blonde aurait survécu. Mais sont-ce là nos seules exigences? La désorganisation du corps médical était telle que, sans l’entêtement de ma blonde – en réalité, de la clairvoyance -, son allaitement aurait pu être rendu impossible.

Je me répète : je ne blâme pas ces femmes qui, même si débordées, nous soutenaient et soignaient ma blonde et mon fils. Reste que nous y étions, dans ces moments de grands bouleversements, souvent laissés à nous-mêmes. Dans ces circonstances, même outillés, il était difficile de prendre des décisions avec sang-froid. D’autant que l’HGJ a l’une des maternités les plus interventionnistes au Québec, des interventions pas toujours jugées nécessaires.

L’accouchement, aussi beau et précieux soit-il, est un moment traumatisant. Son déroulement a des conséquences importantes sur la santé de la mère et celle de l’enfant et, même si nous sommes redevables du corps médical pour mille et une raisons, le soutien psychologique et même physiologique – par l’application de la méthode Bonapace, notamment – est fondamental. Pour accoucher, il faut se sentir en sécurité et confortable, comme si on était à l’abri. Comment faire naître un tel sentiment sans la présence d’un être aimé, dans une chambre stérile, froide, avec des capteurs et des fils qui limitent les mouvements?

Priver le ou la partenaire de sa présence est scandaleux. Je ne peux physiquement être enceinte. Je ne peux pas accoucher. Ce n’est pas une partie de plaisir, je sais bien, mais c’est une expérience de vie que je ne pourrai pas connaître. Tout ce qui est en mon pouvoir, c’est d’être là. Être là. Soutenir ma blonde. Lui donner tout ce que je peux. Et accueillir mon enfant dans le monde. Peut-on vraiment priver quelqu’un.e de ce droit? La lettre signée aujourd’hui dans Le Devoir par des professeur.es de Droit suggère que non.

Les femmes peuvent accoucher seules. L’histoire, spectaculaire et étonnante, l’a démontrée, mais je ne pensais pas que nous étions prêt.es à faire ce bond en arrière. Je comprends la situation actuelle et les mesures exceptionnelles qui doivent en découler. On a défendu cette interdiction en arguant que certain.es partenaires avaient refusé de suivre les procédures en place. C’étaient des cas exceptionnels. J’admets que le personnel médical est particulièrement exposé, mais est-ce que la seule façon de les protéger est d’ériger l’exception en règle absolue?

Je reconnais que nous sommes en crise. Des gens meurent. Mais la vie continue, aussi. Des enfants naissent. Des parents se proposent d’assurer la relève. Surtout, des femmes accouchent, aujourd’hui, animées par cette force inouïe qui leur permet d’engendrer la vie. Ne pourrions-nous pas les aider?