Journal de quarantaine – Jour #31

Journal de quarantaine #31

Crédit photo: Anne Holmes

Les lois abolies

31 jours. 31 jours estropiés, comme une éclipse étrange sur notre ligne du temps. Ces 31 jours correspondent-ils à un mois? De quel réseau de sens, de quel mode temporel ces 31 jours se réclament-ils? Appartiennent-ils au cycle normal des jours, à la révolution de la lune autour de la Terre, au douzième d’une année, ou ne sont-ils qu’une accumulation de jours mis ensemble bout à bout, en marge du monde, indifférenciables et insignifiants?

Ces derniers jours, j’ai vu des visages s’allonger. Des timbres de voix, habituellement enjoués, perdre de leur musique. Le décor à ma fenêtre, malgré le printemps, tarde à se redonner des couleurs. Nos balises, nos repères habituels, se sont égarés. Nous qui, par habitude ou par nécessité, plantons des drapeaux de certitudes sur le calendrier, nous nous retrouvons soudainement désemparés. Le fil des jours dans lequel notre quotidien s’inscrit semble appartenir à un univers parallèle. 31 jours : est-ce la fin d’un cycle ou un moment comme un autre, dans ce confinement dont la durée nous est inconnue?

Les mots « demain », « hier » et « la semaine prochaine » sont des concepts devenus caducs, qui semblent ne renvoyer à rien. Sans ancrages, éparpillés dans le temps, nous avons cette impression d’une vie soudainement insensée. Comme si cette halte temporelle ou, plutôt, sa répétition systématique ne pouvait pas correspondre au schéma prescrit par la vie. La vie avance, or nous voici immobilisés.

On ne peut pas tromper une impression, mais peut-être est-ce cette idée qu’il faudrait remettre en question? Nous vieillissons, le chiffre dans la colonne des années augmente, nos enfants grandissent : forcément nous allons vers l’avant. Mais au fond, qu’est-ce que c’est : avancer?

Nous avons longtemps embrassé la notion de progrès, caressant l’idée que ce qui était devant, forcément, était mieux. Il faudrait demander au cheval, qui a passé une partie de sa vie à poursuivre une carotte, ce qu’il tire de son expérience. Nous avons hâte à la fin du confinement, évidemment. Mais qu’y a-t-il pour nous, aujourd’hui, dans cette situation étrange?

Nos parcours sont plus erratiques que ne peut en témoigner une simple ligne du temps. Le temps file, certes, mais suivons-nous nécessairement son rythme effréné? À la manière de Philippe Sollers, nous pourrions conjuguer nos verbes à tous les temps – je me confinais, je me confine, je me confinerai –, cela n’empêcherait pas la vérité crue et immuable qui nous accapare : nous voilà confinés, dans l’espace comme dans le temps. Pouvons-nous faire germer un infini de cet arrêt obligé?

Je n’ai pas de réponses aujourd’hui. Moi aussi, je suis un peu fatigué. Mais je doute de cet avenir dans lequel nous nous projetons. Cyril Dion, coréalisateur du documentaire Demain, disait cette semaine : « Souhaitons-nous réellement un retour à l’anormal? » Comme tout le monde, j’ai hâte que l’on retrouve notre liberté, mais il faudrait faire attention de ne pas confondre notre désir d’en finir avec le confinement avec un empressement aveugle à revenir à ce monde qu’il nous semble avoir mis sur pause.

« Si l’on m’apprenait que la fin du monde était pour demain, je planterais quand même un pommier. » Ce n’est pas de moi, mais de Martin Luther King. Nos journées se confondent. Le temps se morfond. La vie semble à l’arrêt. N’est-ce pas le temps de planter ses semis et de se demander : demain, qu’est-ce?

Justement, je vous donne rendez-vous ici, demain.

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