Journal de quarantaine – Jour #18

Journal de quarantaine #18

Crédit photo: Bohan Shen

La hiérarchie de la consigne

Chaque dimanche soir, avant de me brosser les dents, en digne Pôpa de La petite vie, je rameute recyclage et compost et descends les mettre au chemin. Chaque fois, je prends le soin de descendre aussi les bouteilles consignées. Je dis « prendre soin », mais en vérité, c’est presqu’une paresse. Le dépanneur est là, en face de chez moi, mais il me parait plus simple de sortir les bouteilles vides avec le recyclage.

Plus jeune, les bouteilles vides s’accumulaient sur mon balcon, et je me souviens de ce déménagement où, l’appartement vidé, il ne restait plus qu’à rapporter les bouteilles consignées. Mon père m’aidait à finaliser le déménagement et il était arrivé devant cette pyramide improbable, quelques douzaines de caisses de bières vides dont le carton, d’abord gelé par la neige, était désormais friable, fragilisé par la fonte du printemps. Dégoûté mais sans un mot – en somme, armé de la résilience d’un parent aimant –, il m’avait aidé à mettre les bouteilles au chemin. J’habitais au 3e et le temps de revenir avec une nouvelle cargaison, le lot précédent avait déjà été ramassé. C’est depuis ce jour que je laisse mes bouteilles à la rue, le jour du recyclage.

Ce n’est plus le même butin que jadis. À peine une caisse de six par semaine. 60 sous. Parfois plus, si on a reçu de la visite, parfois moins, si on a soupé chez des amis. En rinçant mes bouteilles avant de les descendre, j’ai souvent une pensée pour les gens qui vont les ramasser. C’est une pensée stérile, mais empathique, truffée de questionnements triviaux. Se promènent-ils de quartiers en quartiers, soir après soir? Y a-t-il une répartition tacite du territoire de cueillette? Je souhaite que leur mois ne soit pas trop dur et qu’ils puissent s’offrir au moins quelques bouteilles pleines, eux aussi. Chaque fois, les bouteilles, bien en évidence à côté du bac de recyclage, ne sont plus là le lundi matin.

Dimanche dernier, par précaution conséquente au contexte actuel, j’ai pris le temps de laver les bouteilles, au cas. Ce lundi, toutefois, elles y étaient toujours. Quatre bouteilles et, coincée entre elles, une cannette, que j’ai remontées, un peu surpris. Le risque de transmission par le carton et la vitre est mince, mais il est bien réel. Je comprenais qu’on ne veuille pas s’exposer. Ce n’est qu’hier, à l’épicerie, que j’ai compris. Par mesures sanitaires, dépanneurs et épiceries n’acceptent plus les bouteilles vides.

La consigne prend tout son sens. Les travailleurs.ses des épiceries et des dépanneurs sont déjà largement exposé.es : il est normal de tenter de limiter les dégâts. Mais qu’arrivera-t-il de ceux et celles qui, déjà vulnérabilisé.es, ramassaient les bouteilles? Comment pourront-ils compenser ces pertes de revenus? Une fois de plus, je ne peux que leur offrir mes pensées, stériles mais empathiques. Gâté, je vais continuer de vider des bouteilles et, un jour, à la fin des mesures, j’aurai une pyramide à offrir.

Qui a dit que nous étions tous et toutes dans le même bateau?

Solidairement, je vous donne rendez-vous ici, demain.

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