Journal de quarantaine – Jour #20

Journal de quarantaine #20

La prochaine veillée

Ça a commencé par cet appel à toustes d’un ami : « J’ai décrotté mon tapis volant. Je vous rejoins au bar, disons ce soir? » Quelques minutes plus tard, une autre amie répondait : « Bin kin. Une date avec Aladin? Je suis là! » Et puis ça a déferlé. Tout le monde y serait. Comment on allait rentrer dans le bar? Aucune idée. Mais surtout, comment on allait pouvoir patienter aussi longtemps avant d’arriver au pub? Il était à peine 11h.

Ça faisait des semaines, des mois. Il y avait bien eu quelques verres en vidéoconférence, mais rien qui s’approchait du bonheur de se regarder les yeux dans les yeux et de sentir la chaleur de nos corps. Quelle frénésie que de se retrouver ensemble et de pouvoir rebondir de réparties en réparties, sans qu’il y ait cette pause étrange où, chacun de son côté de l’écran, on attendait que l’autre parle pour saisir ce qu’il avait dit.

La première gorgée est née dans ce courriel. Elle n’avait ni mousse, ne pétillait pas et elle n’explosait pas d’arômes de houblon, pas plus qu’elle révélait un fruit généreux, des notes de cacao, un petit perlant rafraîchissant ou un expressif tanin. Cette gorgée, c’était une idée. Un sentiment. Elle annonçait la redite de plusieurs autres gorgées et la promesse d’un bonheur immense. Elle nous a accompagnés, d’heures en heures, toute la journée.

Puis le soleil s’est mis à taper oblique sur la maison, pénétrant par les fenêtres arrière. Irriguant la cuisine et se faufilant jusqu’au salon, il est venu chatouiller nos orteils. On a reçu sa visite comme le constat que la journée de travail était terminée. On a posé l’ordinateur. Dans le frigo nous attendait une bière. D’autres auraient pris un cocktail, un vin ou un café. Certains auraient argué que c’était tricher, prendre un verre avant d’aller prendre un verre. Mais dans cette bière, il y avait aussi du café, et on ne connaissait pas de meilleure façon de commencer une soirée qu’on se promettait festive.

Ça a fait pshhhtt. Comme dans les films. Comme dans les publicités. Ça a fait pshhhttt jusque dans notre cœur. Le liquide opaque, presque liquoreux, est venu cajoler le verre. On a laissé monter la mousse, pour placer un beau collet, comme un créma, agissant avec excitation mais de façon alerte, presque professionnelle. Comme dans les films. La mousse a débordé un peu et une goutte a tracé son chemin sur l’extérieur du verre, comme dans les publicités. Alors, humant les arômes de torréfaction et de café, on a plongé nos lèvres dans la mousse, comme un enfant dans son verre de lait et, en fermant les yeux, on a laissé cette première gorgée opérer sa magie.

La soirée était officiellement commencée. On a sorti la guitare, gratouillant au hasard. Les chansons venaient à nous avec aisance. Lisa Leblanc mettait le feu aux poudres. Jean Leloup en rajoutait. Félix Leclerc ressuscitait des morts et regardait les Bélanger, Desjardins et Adamus, l’air de leur dire : « Vous êtes pas game de venir me rejoindre. » Mais tout ça, bien sûr, dans un français irréprochable.

La bière n’a offert aucune résistance et, sans qu’on s’en aperçoive, c’était l’heure de partir. Folâtre, on a mis une fleur à notre boutonnière, un béret rouge sur nos traits blanchis par le confinement et notre chandail de matelot, comme si on partait en voyage. Dehors il faisait bon l’été. Les cordes-à-linge étaient sans pudeur et dans l’air flottait un parfum de lessive fraîche. Les oiseaux nous sifflaient sur notre passage et les écureuils nous regardaient en faisant des provisions de beauté. Puis l’air s’est peuplé des effluves de malt en ébullition et, en débouchant sur Laurier, on a aperçu la file qui, déjà, s’étirait devant le pub.

Quelques ami.es étaient arrivé.es, confortables à une table où une place nous attendait. Le menu des bières annonçait beaucoup de bonheur et, en s’asseyant, la serveuse est arrivée avec les verres. Un sourire espiègle éclairait son visage, entre chacune de ses réparties.

– Excusez-moi, c’est pour une bonne cause!

Elle a posé une bière devant nous. Précisément celle que nous aurions choisie. L’ami a repris le fil de son histoire et, tout en trinquant au temps à rattraper, nous avons plongé dans nos verres, de la mousse jusqu’au bout de notre nez. Une décharge d’agrumes et d’acidité, coiffés d’une petite amertume sèche, nous a confirmé que le brasseur n’avait pas perdu la main.

Les ami.es sont arrivé.es, un à une, pareil.les à hier, nous gonflant d’amour. Le hasard a voulu que les gens des tables voisines quittent au fur et à mesure de l’arrivée des ami.es, si bien que notre tablée prenait de l’expansion, s’étalant dans le pub comme marée de pétrole dans l’océan. Il semblait que la moitié de l’équipe de service était sur notre cas, mais, était-ce le plaisir de recommencer à travailler, leur présence était agréable, avenante, comme une vigile de notre bonheur.

Le pub a manqué de chaises, le tableau a manqué de bières et l’horloge a manqué d’heures. Il y avait encore tant à se raconter, mais le dernier service est arrivé sur la soirée comme l’alarme du réveille-matin sur la douceur d’un rêve. Dehors, nos carrosses étaient sur le point de redevenir citrouilles. En se prenant dans nos bras, longuement, comme si c’était la dernière fois, on s’est promis de remettre ça au plus tôt.

Et alors, profitant de l’élan de la soirée, l’ami a proposé de nous redonner rendez-vous ici, demain.

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