Journal de quarantaine – Jour #13

Journal de quarantaine #13

Crédit photo: Marie-Pier Desharnais

Autres temps

Le temps semble s’être arrêté. Une amie, dans toute sa sagesse, dit se sentir coincée dans un perpétuel mardi. Les relents heureux de la fin de semaine passée se sont estompés et la douceur de jours de congé à venir parait hors de portée. Nous voici donc au cœur de ce treizième mardi. La chronologie a en effet été brisée, et j’ai l’impression qu’un fossé nous sépare de ce que nous appelons parfois, avec grandiloquence, « l’avant ».

Depuis toujours, je cherche à arrêter le temps. Non pas pour ne pas vieillir, mais bien pour saisir le tourbillon de ce monde dans lequel on vit, et tenter de m’y recentrer. Pour comprendre le rôle que j’ai envie d’y jouer, mesurer le poids de mes décisions et trouver la voie que je veux emprunter : j’ai besoin de m’arrêter. Longtemps, à vrai dire la majeure partie de ma vie, la nuit m’a semblé ce refuge où le temps, enfin, égarait la révolution des aiguilles et me laissait à moi-même. Bien sûr, le matin se chargeait de me rappeler ma méprise, mais c’était sans regret : dans le silence, j’avais retrouvé la paix.

En cela, ce moment de réclusion forcée semble bel et bien une occasion pour recentrer nos existences. Un silence a enterré le bruit. Jour après jour, nous nous défaisons de nos vieilles habitudes et arpentons de nouveaux horizons, nous définissant dans de nouveaux paramètres. Soudainement, ce changement qu’il nous semblait impossible à concrétiser s’est opéré. Bien sûr, tout ça induit une grande précarité. Le changement, par définition, nous mène sur des chemins inédits. Reste que ces jours étonnants, comme en-dehors du monde, nous permettent de nous ouvrir, de devenir perméable à la vie qui nous entoure et, peut-être, d’offrir une nouvelle définition de nous-même.

C’est une occasion d’aller vers le mieux. Non pas qu’il faille tout mettre à terre. Dans notre besace, il y a beaucoup de beau. Et d’ailleurs, aujourd’hui, j’ai envie de nous célébrer. Pour ce faire, quoi de mieux que quelques vers? On reste dans le thème d’hier, et je vous invite donc à venir faire la file avec moi. Dans l’élan, je vous donne rendez-vous ici, demain.

Seul au monde (avec vous)

.

il y en a qui font la file pour être là

de Wuhan à Milan

de Madrid à Montréal

ils font la file depuis des années

et ils reviennent

pour être là

.

nous aussi on a fait la file

shiné nos dents

cogné à la porte

une autre fois

et encore

pour être là

nous aussi

.

il y a eu des files comme des lunes

et combien de levers de soleil

le cœur entêté de fête

les bras ouverts contre le temps

les cris en broussaille dans la nuit

les rires

.

nos rires

.

il y en a qui font la file pour être là

dans ce cercle

ce clan qui chante plus fort que les oiseaux

qui brille plus fort que le jour

.

nous le savons aujourd’hui

au bout de cette file infinie comme chaque nuit

il y a des mains tendues

une promesse

et une inextinguible soif

Une réflexion sur “Journal de quarantaine – Jour #13

  1. Pingback: Journal de quarantaine – Jour #21 | Retailles

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