Journal de quarantaine – Jour #12

Journal de quarantaine #12

Crédit photo: Kenneth Dellaquila

Au bout du fil

Faites-vous partie de ceux et celles qui ont profité de tout cet émoi pour ressortir La peste, d’Albert Camus? Peut-être alors avez-vous rencontré ce personnage qui, confiné dans la soudaine absurdité de sa vie, se met à faire la file. Errant dans Oran, il repère les plus longues files et, sans autre raison que de passer le temps, s’y range. Lorsque son tour arrive, il quitte l’endroit et part à la recherche de la prochaine file, jusqu’à ce que le jour soit à bout de souffle et qu’il retrouve son logis, vide.

La file est un phénomène parfois étonnant. Il faut bien qu’un commerce se soit démarqué par la qualité de ses produits pour attirer son lot de clientèle. On comprend l’attroupement devant le comptoir de crème glacée Kem CoBa – désolé si je vous fais saliver – et ces lieux qui, depuis des décennies, maintiennent de hauts standards de qualité, les érigeant au statut d’institution. Mais il y a des lieux – non, je ne les nommerai pas – devant lesquels la ligne s’étire, jour après jour, et la seule raison qui puisse la justifier est l’effet d’entraînement – non, je ne parle pas de vos biceps saillants – ou, pour retomber dans la littérature, le phénomène du mouton de Panurge. Qui sait, peut-être ces files sont-elles constituées de personnages qui, à l’instar de celui de La peste – j’ai oublié son nom, pardonnez ma mémoire –, sont là pour passer le temps et n’ont aucune intention d’entrer dans le commerce?

Je fréquente régulièrement un endroit où les files sont courantes: une microbrasserie dont la renommée s’est établie il y a plus de vingt ans et qui s’est, à juste titre, maintenue. Parce que la bière y est si bonne, mais aussi parce que le lieu est petit – à peine une centaine de places –, les gens débordent régulièrement sur la rue. Qui plus est, le pub organise, quelques fois par année, des événements qui charrient leur lot d’achalandage. Je n’irais pas aussi souvent si ce n’est que j’ai mon truc pour éviter l’attente à l’entrée : j’y travaille.

Ou plutôt, j’y travaillais – mise à pied temporaire oblige. Fermé par les mesures mises en place par le gouvernement le dimanche 15 mars, le lieu abrite un silence qu’il n’a pas connu depuis bientôt vingt-deux ans. Dès la fermeture, la direction nous a écrit pour nous prévenir qu’elle étudiait diverses options pour nous venir en aide. Une façon, peut-être, de compenser la différence entre notre rémunération habituelle et le chômage.

Trouver une façon n’était pas si évident. Les structures en place n’encouragent pas ce genre d’initiatives, puisque l’argent reçu par un chômeur est automatiquement déduit de ses allocations. De toute façon, les petites et moyennes entreprises sont elles aussi précarisées par la situation, et même les meilleures intentions ne règlent pas la note des factures qui continuent de rentrer. Au final, c’est beaucoup, beaucoup de gens vulnérabilisés.

Sauf que, voilà, hier, la direction du Dieu du ciel – nommons-les, vous savez où je travaille de toute façon – nous a annoncé une aide sous forme de carte-cadeau à l’épicerie, agrémentée d’une caisse de 24 de notre délicieux élixir. Ça fera bientôt 13 ans que je travaille là et ce n’est pas pour rien : cette direction fait passer l’humanité avant l’argent. C’est rare. Trop. Et ça fait du bien.

Ainsi donc, aujourd’hui, une fois de plus, il y avait une file devant le 29 Laurier Ouest. Une file pas comme les autres, pas comme d’habitude en tout cas, parsemée de collègues de travail et étrangement allongée, du fait de ces deux mètres qui séparaient chacun d’entre nous. Des visages familiers, aimés, des voix enjouées, des blagues, des interjections excitées, un peu d’inquiétude et beaucoup de questions.

– Ça va, chez vous?

Surtout, la promesse d’une incroyable fête, lorsqu’enfin tout ça serait derrière nous. Pendant quelques minutes, le temps de passer à la caisse – c’est-à-dire agripper notre caisse et la soulever comme un trophée –, il y avait, plus que de l’espoir, un bonheur. L’avenir entrevu, dans le détour de l’été, le retour halluciné des terrasses bondées, les rendez-vous au parc autour de la guitare et les soirées de canicule à s’oublier. Mais en attendant…

En attendant, les files s’allongent devant les cliniques d’urgence, les banques alimentaires et les groupes communautaires d’entraide. En attendant, il y a des gens à soutenir, une distance à maintenir et une solidarité à entretenir. Il ne fait pas chaud dehors, pas encore, mais ça me fait plus long de manche à relever, et je suis prêt à emboîter le pas à toutes ces initiatives qui, à l’instar de la direction de mon pub, nous rappellent que notre seule priorité est faite de chair et d’os, de sourires et de larmes, et qu’elle porte un nom.

Prenons soin de nous, et donnons-nous rendez-vous ici, demain.

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