L’album

© Michel Hébert

© Michel Hébert

La musique est au cœur de tout. On n’y prête pas systématiquement attention, mais elle est toujours là qui joue. Même quand on touche le silence, il se trouve encore le vent pour caresser la terre et nous bercer de ses harmonies. De la même façon qu’il suffit parfois d’une odeur pour nous propulser en un autre temps, un autre endroit, la musique porte avec elle le bagage de nos vies, et quelques notes peuvent remplacer bien des voyages.

Vous vous souvenez du premier album que vous avez acheté, n’est-ce pas? C’était un vinyle, une cassette, un disque compact. Il a joué dans votre voiture, sur le vieux radio du chalet ou sur le tourne-disque du salon. Peut-être qu’aujourd’hui vous n’écoutez plus cet album, mais si vous deviez tomber par hasard sur un de ses morceaux, jamais vous ne renieriez le plaisir qu’il vous procure. La nostalgie pardonne bien des choses au passé.

Hier, j’ai choisi un album par curiosité. Vous savez, cet album que vous n’avez pas écouté depuis longtemps. Vous regardez sa pochette et quelques airs vous reviennent, quelques vers aussi. Vous vous demandez s’il saurait encore vous toucher, vous surprendre, après tout ce temps. J’ai donc écouté « Tout est calme », de Loïc Lantoine.

Il n’y a pas eu de musique encore que déjà tout chante. Sa voix, grave comme un boulet qui roule sur le sol, habitée comme l’espoir dans un cri à l’aide, me happe. Lantoine me parle et je suis captif, comme un regard sur les braises du feu. Ces mots frappent, tendres et arrachés à la vie : « Tout est calme / Trop / Les rires s’éloignent en écho / Les mots s’éteignent dans les gorges / Humanité sort du dico / Et l’audace a éteint ses forges ». La couleur de l’album est donnée. Ce sera un carrousel de surprises. Les arrangements tantôt bercent, les voix se couchent les unes sur les autres, en appellent au repos de l’âme. Les mots s’occupent du reste.

La première pièce n’est pas terminée qu’en moi le souvenir de la découverte de Lantoine surgit. Festival de Tadoussac, il y a déjà trop d’années de cela. Une formidable amie y jouait et on avait fait le périple, trois chars pleins d’amis partis pour une longue fin de semaine dans ce petit paradis. Tadoussac, petite pâte de terre blottie dans la caresse de l’eau. On a beau traverser et traverser Tadou, l’estuaire est toujours là qui nous guette, miroir de beauté, nous préservant des turpitudes du monde.

Je ne sais plus depuis combien de temps nous y étions. Je me souviens que je venais de faire l’amour. C’est vrai que tout est toujours plus doux lorsqu’on vient de faire l’amour. Et puis dans la tente, les joues encore rouges, on s’était roulé un joint. On n’avait jamais fumés ensemble, ma copine et moi. Je ne sais pas ce qui nous avait pris, mais c’est vrai que tout est toujours plus doux lorsqu’on vient de fumer un joint.

On était arrivé en retard sous le chapiteau, retrouvant nos amis et deux drôles de type sur scène. Un contrebassiste qui donnait à son instrument toute la charge de son être. L’autre était au micro et je n’étais pas encore assis qu’il avait déjà pris toute mon attention. C’était Loïc Lantoine. Il disait : « Quand j’sais plus où faut qu’on s’engage / Que je tremble autant que j’orage / Quand je recompte mes défauts / Et les soirs où je siffle faux ». C’était une poésie, une charge pourtant toute simple, à portée de soi, juste là. Le contrebassiste – c’était François Pierron – arrachait tout ce qu’il pouvait à son instrument et Lantoine chantait au rythme des vagues qui s’échouaient sur Tadoussac. Plus tard, entre deux chansons, il nous a avoué : je fais de la chanson pas chantée.

L’album joue encore. Je l’écoute un pied sur le coin de mon bureau, l’autre planté dans la grève froide du fleuve. La contrebasse glisse sur mes tympans comme l’eau sur la coque d’un bateau. Régulière, fuyante. La voix de Lantoine est pleine de repos, quelques grains de sable qui glissent entre les orteils. Il est prêt à partir, pour mieux revenir : « Laissez vos lumières allumées / J’ai besoin de vous souvenir / Et si ce soir je vais pleurer / Ben demain je vas revenir ». Les dernières notes s’envolent et avec elles, mes souvenirs s’éloignent à l’horizon. Je reste dans leurs sillages, encore habité, comme arraché au moment. Bientôt je retourne à moi-même, le silence planté dans la faible lueur de mon bureau. Seul reste mon souffle.

Mon souffle, la première musique.

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