La douce dérive

Late afternoon sunshine illuminates the yellow-greens of white birches on the flanks of Noonmark Mt., with views off toward the Dix Range, left, and Great Range, all the way from Haystack down to Lower Wolf Jaw, right. <br />

Il était quelque part dans la quarantaine. Je l’avais regardé du coin de l’œil, la première fois que je l’avais dépassé. Une légère calvitie, les cheveux coupés courts, une barbe de quelques jours. Il n’y avait pas de siège de bébé sur la banquette arrière, personne sur le siège passager. Il avait un rack à skis sur le toit et sa voiture avait un peu de rouille sur les ailes. Un char gris, une Toyota. Une voiture de classe moyenne, grise, qui passait inaperçue. Je m’étais rangé dans la voie de gauche à mon tour, derrière lui, accélérant pour me mettre au diapason de sa vitesse. Il n’y avait aucun autocollant dans la lunette arrière, pas de « This car climbed Mt. Washington » sur le pare-chocs ni de sigle infini des « Born again christian ». C’était toujours ça. Pour le reste, je ne savais rien de lui. Sinon qu’un gars roulait devant moi dans un char gris à 140 à l’heure, et que j’avais envie de le suivre.

Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai fait la route Montréal-Québec quand j’étais jeune. Ma mère, infatigable conductrice, aimait admirer la beauté du paysage qui défilait. Souvent, à partir de Cap-de-la-Madeleine, nous quittions la 40 au profit de la 138, pour nous rapprocher du fleuve et de ses paysages. De ses maisons ancestrales, aussi. Elle roulait alors à la vitesse de la circulation, pour pouvoir relâcher un peu sa concentration. Mais sur l’autoroute, elle aimait bien rouler vite. 120, 130 bien souvent, 140 sur des longs bouts. Et en quelques très rares fois, s’il y avait quelqu’un pour rouler à 160 devant et assurer la couverture de la police, alors pourquoi pas?

C’est quelque chose que j’ai appris avec elle, enfant. Il n’y a jamais deux polices embusquées ensemble, dans l’ombre d’un viaduc. La police scrute l’autoroute en solo et si on veut dépasser la limite permise, vaut mieux le faire derrière quelqu’un. Ainsi, si une police devait nous surprendre, c’est celui devant qui se ferait arrêter. La courtoisie, dans ces situations, est d’alterner le lead. Un peu comme un peloton de cyclistes. Dans ce cas-ci, on mène le peloton d’exécution. Si on est devant, on fait la vigie, scrutant l’horizon à la recherche des gyrophares menaçants des policiers. Derrière, on se contente de profiter de la vitesse, fixant le pare-chocs du leader. De l’appât. C’est une manière de covoiturage de l’interdit.

Ce jour-là, je ne sais pas pourquoi, quand cet homme au char gris m’a doublé sur la gauche, faisant friser ma carrosserie par la vitesse de son avancée, je n’ai pas réfléchi. J’ai mis mon clignotant à gauche et j’ai pesé sur l’accélérateur. Le Vermont nous offrait de part et d’autre ses montagnes étendues à perte de vue, dans le vert éclatant de son feuillage. Et sous la charge du soleil, le bleu vif du ciel. C’était magnifique. Les jours derrière moi avaient été doux, et sans savoir pourquoi, j’avais envie de rentrer chez moi à pleine vitesse. La route serpentait les montagnes et les courbes étaient parfaites, la voie lisse et souple était docile sous le crampon de mes pneus. Mon moteur ronronnait en gravissant les montagnes, reprenait son souffle en dévalant les longues descentes. Et je suivais mon petit char gris.

Nous n’avions croisé aucune police, depuis ce long moment où j’avais commencé à rouler derrière lui. Dans la route ouverte devant nous, il me sembla que c’était mon tour de prendre le lead. Je profitai d’un long plat pour accélérer encore un peu, débordant mon copain de route en lui offrant un léger sourire. Lui a hoché de la tête. La route nous appartenait, et sans que nous ayons eu à n’échanger aucun mot, nous étions devenus complices.

Nous avons roulé ainsi plus d’une heure, nous passant le relais de l’ouverture de la ballade. Nos carrosseries ont sifflé le paysage, cisaillé les montagnes, en nous est montée l’ivresse de la vitesse. Puis, au détour d’un petit village, dans le talus d’une montagne, mon petit char gris a signalé à droite. Il a levé le pied de la pédale, et au moment de s’engager dans la courbe de la sortie, il a sorti son bras de la fenêtre et m’a envoyé la main. J’ai souri, lui adressant un au revoir à mon tour en activant mes hautes, par interruption. Les montagnes étaient encore majestueuses devant et mon petit char gris a disparu, engouffré dans la touffe des arbres.

L’homme qui m’a salué ce jour-là s’appelait peut-être Tom ou Mike. Peut-être Bogdan. Je ne le reverrai jamais, et dussé-je le revoir un jour, jamais je ne le reconnaîtrais. Le soir avec sa famille, au souper dominical, peut-être défendait-il les intérêts de Donald Trump. Peut-être avait-il une arme dans son coffre à gant. Peut-être l’avait-il déjà utilisée. Peut-être aussi mangeait-il bio et luttait pour le droit des femmes. Je ne sais pas. C’est un inconnu qui le restera. Mais ce jour-là, pour un court instant, c’était mon copain de voyage, et tandis que l’humanité peut être si cruelle, il suffit parfois d’un rien pour qu’elle se dévoile sous son plus bel apanage. À l’abri des préjugés et de nos peurs, il faut bien peu pour sentir notre appartenance à la race humaine, et trouver dans cette aventure folle, cette course éperdue vers l’avant, un complice, un confrère de route. Un char gris, banal, avec lequel construire une petite histoire.

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