Si par une nuit banale un grand livre

Crédit photo: Dominic St-Jacques

Crédit photo: Dominic St-Jacques

La plupart du temps, quand vous lisez, c’est dans ce fauteuil que vous êtes assis. Il vous arrive de voler quelques moments de lecture ailleurs, sur le banc d’un métro ou attablé dans un café, c’est vrai. Mais ce moment-ci, vous l’avez préparé : il reste deux chapitres au roman qui a traversé la semaine avec vous. Malgré les aléas du travail, dans les plaintes et les rires de vos enfants, dans ces douces minutes qui précèdent le sommeil, contre cet idiot qui vous a envoyé le doigt d’honneur parce que vous rouliez en vélo dans la rue : ce livre vous a accompagné. Parce qu’une histoire qu’on aime, qu’on soit en train de la lire ou non, est avec nous.

Ce soir, dans le calme retrouvé de la ville, dans la noirceur de l’appartement, posé contre la douche de la lumière de lecture, vous êtes assis dans votre fauteuil, pour profiter des derniers moments de votre livre. Les pages s’égrainent rapidement et arrivé au dernier chapitre, vous jaugez la quantité de pages restantes, faisant une moue triste devant la conclusion prochaine de votre plaisir. Les derniers moments sont parfaits. Il n’y a pas de retournement farfelu et les mots sont soufflés à votre oreille dans un rythme parfait. L’histoire se conclut doucement, comme elle a commencé. Puis vous lisez : « Tout est bien. Il dort pour de bon. Le Vieux, là-haut, a tourné son pouce vers le bas.[1] » Ce n’est pas écrit FIN, il n’y a qu’un long blanc sur la page dans lequel votre esprit vagabonde. Le temps passe et le récit défile en vous, posant un sourire sur vos lèvres. Vous tournez la page, irrésolu à fermer le livre : un autre blanc. C’est bel et bien fini et dans ce blanc commence un petit deuil. Enfin, le livre se referme dans vos mains et vous le posez en promettant de le relire, bientôt.

Vous auriez aimé en parler à tout le monde, de ce livre. Vous avez d’ailleurs cherché à convaincre quelques collègues que c’était le roman de l’heure, adaptant chaque fois votre discours à votre interlocuteur pour vous faire plus convaincant. Avec elle, vous avez vanté la proposition, étonnante et prometteuse, avec lui vous avez mis de l’avant le style, vif et ample à la fois. Mais autour de vous, personne ne lit. Ou alors tout le monde lit, mais il y a tellement de livres à lire. Trop, dirait l’autre. Résigné, vous googlez le titre et parcourez les commentaires de quelques inconnus : voilà l’échange le plus substantiel que vous aurez sur ce chef d’œuvre qu’on aura oublié demain.

Heureusement, il existe un autre scénario imaginable. Car en refermant Évariste, en me laissant imprégner de la grande sortie de La terre sous les ongles, en reprenant mon souffle avec Buvard, en retrouvant le moment présent à la tombée de L’année la plus longue, l’aventure ne faisait pour moi que commencer. Pour une deuxième année, je participe en effet au club de lecture de l’UNEQ, dans le cadre du festival du premier roman Chambéry.

Créé en 1987 dans la région de Savoie, le festival récompense chaque année deux primoromanciers, l’un-e français-e, l’autre québécois-e. Le mode de scrutin, unique dans le paysage des prix littéraires, fait du bien. Celui-ci invite en effet des lecteurs, lectrices de tous horizons à se rencontrer en clubs de lecture pour discuter des œuvres lues. Cette année encore, trente primoromans – 15 québécois et 15 français – ont été présélectionnés et proposés en lecture aux clubs. À la fin du processus, chaque club établit ses romans préférés qui reçoivent, dans l’ordre, un pointage. Les résultats sont colligés et le/la lauréat-e français-e est invité-e au festival Metropolis bleu, tandis que celui/celle québécois-e visite le festival de Chambéry. Le volet québécois ayant été créé il y a trois ans à l’initiative de Marine Gurnade, de la librairie Gallimard, le Québec a chaque année triplé son nombre de clubs, en totalisant maintenant neuf. Au total, ce n’est pas moins de 3200 lecteurs, lectrices qui élisent les gagnants, éparpillés dans des clubs majoritairement en France, mais installés un peu partout en Europe et au Québec.

L’ambiance d’un club est singulière. Il faut imaginer une douzaine de personnes se réunissant, au départ inconnues les unes des autres. Les raisons qui poussent les gens à joindre les clubs sont diverses, mais une chose les unit essentiellement : la passion de la lecture. Au fil des rencontres, les caractères se dévoilent : l’humour, la sensibilité, la fébrilité des clubistes se révèlent, et grâce aux livres les inconnus n’en sont plus. De ces échanges naît une solidarité, un plaisir d’être ensemble, de faire résonner encore plus fort la puissance de la littérature.

Pour chaque édition, un événement réunit lecteurs et primoromanciers, suivant ainsi la volonté originale de Jacques Charmatz, enseignant de Chambéry et instigateur du projet en 1987, qui cherchait une façon originale d’encourager ses élèves à la lecture. Cette année, le rendez-vous aura lieu au Salon du livre, le jeudi 19 novembre, à 19h45. Vous y êtes cordialement invités. Parce que la littérature, c’est avant tout une grande rencontre.

[1] DÉSÉRABLE, François-Henri, Évariste, 2015, Gallimard, Paris, p.165

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