La solidarité de la neige

La solidarité de la neige

Je ne sais plus où donner de la tête, cette nuit. Le spectacle de la neige avale les bâtiments et déconstruit un ciel que nous sommes habitués à contempler de loin. Le snowbird, c’est moi. J’avance dans la folie du ciel, mes pas enfouis dans des nuages blancs, et partout autour, les flocons dansent comme autant d’étoiles.

Quelques rues derrière, St-Denis s’offre le ballet de rares voitures, le trajet invariable des autobus et l’acharnement des charrues, mais ici, dans les petites artères, je n’entends plus rien. Le duvet épais de la neige absorbe les bruits. La ville est tamisée. Il y en a des milliers qui désirent partir en voyage, mais le repos du large, le ressac du ciel et le silence sont plutôt venus à nous. Le décor est transfiguré et nous sommes, chez nous, ailleurs.

Je pense à ce petit groupe, enthousiaste et sympathique, que j’ai servi plus tôt, au bar duquel je reviens de travailler. Cette petite diaspora brésilienne à Montréal accueillait un nouvel ami, arrivé le jour même au Québec. Il est chanceux d’être reçu en terre étrangère par des amis, même s’ils se paient un peu sa tête. La plupart ont quelques hivers sous le manteau et ils sont fiers de faire valoir leur expérience au petit nouveau, qui ne connait la neige que par les films ou les photos. Je me demande s’il est en train d’avaler des flocons, de faire l’étoile dans la neige ou de l’observer tomber, à travers le givre de la fenêtre, ahuri.

Quelle nuit pour atterrir ici! Demain, il découvrira un pays ouvert, généreux. On s’offrira des coups de pelle, on s’échangera des regards interloqués, on rira des voitures disparues le long des rues et on partagera notre émerveillement devant la quantité tombée. On aura beau dire ce qu’on voudra, chialer de devoir pelleter, gratter, suer, la vérité, c’est que devant la neige, on redevient enfants.

Les tempêtes de neige font ressortir le plus beau de nous-mêmes. Nous redevenons un peuple, fier de vivre avec l’hiver, en lui, et aux gens qui ne connaissent pas cette saison, on dira volontiers combien chez nous, il fait -40 et il tombe des pieds et des pieds de neige. Nous avons ça en nous. La fierté de notre hiver, la volonté d’entraide et le plaisir de se rencontrer. Si seulement il pouvait neiger tous les jours…

Tout n’aura pas la pureté liliale de la neige demain, je le sais. Un casse-tête s’annonce pour tant de gens à mobilité réduite. Et pourtant, une fois de plus, ce n’est pas leur réalité qu’on entendra, enterrée par la litanie de ceux et celles qui possèdent des abris tempo, des souffleuses et des voitures à quatre roues motrices. Ils détestent l’hiver avant même qu’il n’ait commencé, et il n’y a rien, même pas un peu de folie, pour les faire changer d’avis.

Ma marche ce soir est interminable. Je voudrais ne jamais arriver. Je m’arrête sans arrêt, contemple mon tracé erratique, me laisse bercer dans la lumière d’un lampadaire, m’oublie dans l’immensité. Je ne m’inquiète pas de l’hiver, je l’embrasse, dans l’empan amoureux de mes bras. La seule chose qui m’inquiète, pour tout vous dire, c’est de ne plus avoir de neige en hiver.

 

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Une réflexion sur “La solidarité de la neige

  1. Quel magnifique magnifique texte Yannick!!
    Moi aussi j’aime l’hiver, les tempêtes de neige et la complicité des gens qui se retrouvent dans les rues et sur les balcons, pelle à la main.
    Je partage complètement les idées, réflexions et constats que tu écris ci-haut.
    Bravo et merci!

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