Le métronome de l’Isle-aux-Coudres

L'Isle

Vous connaissez peut-être l’épisode des petites madeleines de Marcel Proust. Ces petits gâteaux secs qui, une fois trempés dans le thé, évoquèrent pour l’auteur sa jeunesse passée à Combray. C’est de ce surgissement nostalgique, de ces petites madeleines mouillées, qu’a jailli son œuvre À la recherche du temps perdu. Oui, juste ça.

Notre vie est faite de dizaines de petites madeleines. Nos souvenirs sont partout – parfois là où on s’y attend le moins – et il suffit d’un déclencheur anodin pour que notre être soit tout entier plongé dans un autre temps. Ces moments où notre être se dédouble, mettant en juxtaposition la personne que nous sommes aujourd’hui et celle que nous étions jadis, nous donnant l’impression de flotter momentanément quelque part entre les deux.

Aujourd’hui, je suis de retour sur l’Isle-aux-Coudres. Ma première visite remonte à plus de dix ans. C’était à l’occasion d’un périple improvisé à vélo avec mon grand ami. Nous étions partis de Québec à la conquête de l’est, avec pour seul objectif de découvrir ce que le fleuve avait à offrir autre que le chant de ses baleines. Finalement, nous ne sommes jamais allés plus loin que l’Isle-aux-Coudres. Notre tente avait trouvé refuge sur la Pointe-du-bout-d’en-bas, et notre chemin s’est perdu dans l’envoûtement de ses sirènes. Depuis, ce lieu est ancré en moi, comme un paradis qu’il importe de garder vivant.

J’étais donc sur le traversier tout à l’heure, coincé entre le rebondi des montagnes et le serpent du fleuve, et les madeleines sont venues se blottir en moi. Debout sur le traversier qui défiait les glaces, j’allais à la rencontre de celui que j’avais laissé sur l’île, dix ans plus tôt. Même la charge du vent n’arrivait pas à me sortir de moi-même, et quand le traversier accosta, je soupirai à l’idée de devoir pédaler la côte qui s’offrait devant. Cette fois pourtant, je n’avais qu’à peser sur l’accélérateur.

Je suis de retour sur l’Isle parce que c’est le lieu de mon deuxième roman. Il pourrait très bien s’écrire de Montréal, mais ici, ce n’est pas pareil. Je n’ai qu’à tendre l’oreille. Je suis cet autochtone folklorisé des westerns, qui tend l’oreille à la terre pour savoir à quelle distance se trouve la cavalerie. Je n’invente rien. C’est la terre qui me dicte quoi écrire. Et mes doigts sur le clavier font le reste.

C’est qu’ici, mon cœur bat au rythme de l’île. Chaque endroit a son propre souffle. Il suffit d’être attentif. Quand je suis libre, c’est mon jeu favori : trouver le métronome d’un lieu. Quand on connait le pouls d’un endroit, il est beaucoup plus facile de l’écouter. J’ai encore dans la chair les appels de prière qui rythmaient la vie de Srinagar, l’arrivée des cerfs-volants dans le ciel de Delhi, la levée de la chorale d’oiseaux des Laurentides. 

Ici, il faut regarder au loin l’aller-retour inlassable du traversier. Il cisaille le fleuve en orchestrant chaque fois le même croissant, passant d’une rive à l’autre comme le balancement régulier d’une horloge. Il faut écouter le rugissement du train sur l’autre rive, qui détraque la terre à l’aube et au coucher du soleil. Enfin, contre le bruit de la ferraille, le croassement des corneilles et le clapotis de l’eau. Parce que sur cette île sans pont, c’est le fleuve qui témoigne du temps qui passe, défilant vers l’océan en emportant les heures, évadées et floues. Ce fleuve comme une partie de nous-même, portant en lui le murmure de tout ce que nous avons été, de tout ce que nous serons.

Je suis sur l’île, aujourd’hui, à l’abri de Couillard, de Harpeur et de leurs sbires, et je me charge d’espoir. J’écoute la vie qui passe, et je discute avec ce vieil enfant que j’étais, naïf et orgueilleux, de la même façon que je discuterai un jour avec celui que je suis aujourd’hui, certainement orgueilleux et, je l’espère, encore naïf. Et sous mes yeux, les plaques de glace s’entrechoquent sur le fleuve, petites madeleines de demain.

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5 réflexions sur “Le métronome de l’Isle-aux-Coudres

  1. Merci!… Et Guy, ce serait avec plaisir. Malheureusement je suis de retour au travail, à Montréal. J’espère être de retour le plus tôt possible! Je te ferai signe!

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