L’adultère de l’enfance

Zviane - Les deuxièmes

Bien avant d’apprendre à lire et à écrire, je lisais. Je n’étais pas cet enfant surdoué, qu’on gavait d’apprentissages avant même d’avoir l’âge d’aller à l’école. Non. C’est par la voix de mon grand-père que j’ai déchiffré mes premiers mots.

Il se tassait sur sa chaise, me faisant une place à l’étroit, à ses côtés. Parfois, il couchait une couverture sur nous, et il ouvrait un livre. Souvent, c’était une bande dessinée. Nous avions tous les deux les yeux rivés sur la page, et nous lisions. Lui incarnait les personnages, et moi je les entendais se mettre en vie, retrouvant chaque geste des dessins dans les intonations de mon grand-père. Il m’arrivait quelques fois de tricher la lecture, de sauter d’image en image et de me rendre à la fin de la page avant mon grand-père. Je m’exclamais alors en riant : Regarde le bonhomme là! Jamais grand-papa ne m’a dit de ne pas aller trop vite. Il me retrouvait dans la case qui m’amusait, réagissait à son tour, puis revenait à la lecture.

J’ai réussi à repousser l’heure du bain, l’heure de la sieste et quoi encore, grâce à ces séances de lecture. Plus grand – juste un peu plus grand –, j’ai continué à lire des bandes dessinées. Je choisissais dans ma bibliothèque celles que je ne connaissais pas encore par cœur. J’ai fini par toutes les connaître, case par case. Et puis, je suis devenu encore plus grand et j’ai arrêté de lire des bandes dessinées, me frottant aux intimidantes reliures des romans. Au début, comme si j’avais quelque chose à prouver au lecteur en moi, j’optais pour les romans les plus épais qui soient. Reste qu’au fil des ans, j’ai délaissé la bande dessinée. C’est bête. Je suis entouré de gens qui en bouffent. Même, j’ai un ami qui en lit une à chaque fois qu’il passe sur le trône. La BD est un genre complexe, très diversifié, et souvent je me dis : Il faudrait que je lise une bédé.

Il y a quelques jours, j’ai enfin concrétisé le projet. J’ai passé une belle heure à prendre des BD au hasard, à la librairie, lisant des extraits ici et là. Je suis reparti sous le bras avec un roman, un recueil de poésie… et une BD. Enfin! De Zviane, vous connaissez peut-être. Le titre : les deuxièmes.

Cinq cases ont suffi. Pour que le silence se fasse autour de moi et que je sois submergé par l’univers. Il pleut. L’eau gonfle la terre, ourle les feuilles des arbres, apaise notre pouls. Dans la répétition inlassable du décor, les heures se perdent et se confondent, le temps s’estompe. Il reste le confort d’un café, le souffle de la musique et la douceur d’un corps nu. Il pleut.

les deuxièmes

Zviane, prolifique auteure dans le début de la trentaine, propose ici la rencontre de deux amants, deux deuxièmes, planqués dans un chalet quelque part en Europe, quelque part dans une forêt, dans un quelque part qu’ils voudraient bien en-dehors du monde. C’est un huis clos de douceur, où les plans sont très rapprochés, constamment dans l’intimité. Quelques fois un plan d’ensemble, presque un aparté, pour nous rappeler que l’univers a tout du paradis. Mais n’habite pas le paradis qui veut.

Le récit rend éclatantes l’intimité et la tendresse des amants, mais il rappelle la complexité d’une relation sincère. Il pose la question de la douleur qui guette la beauté. Mais en attendant la réponse, on rit, on fait l’amour, on mange, on se cherche noise pour mieux se réconcilier, on s’enlace, on s’encrasse, on laisse le temps couler.

Dans l’appropriation de l’instant, dans la charge de chaque petit geste, dans l’anodin du désir mais aussi dans son poids, le récit prend son temps, s’ancre définitivement dans le présent. Parce que les personnages profitent de moments rares et bons. Parce qu’ils voudront être dans le présent de toutes leurs forces, le saisir et le célébrer, mais qu’au final, ils n’arriveront jamais à s’extirper de leur propre avenir.

Les deuxièmes m’ont ramené au plaisir simple de la bande dessinée, et pour un instant, j’étais encore sur les genoux de mon grand-père, scrutant les images en me permettant l’impolitesse de pointer du doigt les personnages. Mais en refermant le livre, après m’être extirpé d’un temps flou, je suis revenu au monde remué, grandi et bercé.

Demain, je lirai une autre bande dessinée.

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3 réflexions sur “L’adultère de l’enfance

  1. C’est vrai qu’il y a un peu tout ça dans cette courte B.D. Il faut dire aussi que Sviane s’en permet : son idée de partition pour amants, avec notation standardisée pour reproduire de grandes baises comme de grandes œuvres, occupe une grande place dans son récit. C’est audacieux, mais bien mené : ce n’est pas qu’une idée comme ça… elle la développe vraiment. Y a-t-il eu des interprètes pour sa partition depuis ? Si oui, manifestez-vous… :o)

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