Le vote solidaire

© Michel Hébert

© Michel Hébert

Je suis de retour sur l’Isle-aux-Coudres cette semaine. Éperdu dans l’arborescence lumineuse des feuilles d’automne, le dernier chant des oiseaux avant la migration, la sagesse tranquille du fleuve. J’aime la proximité de la vie urbaine, le trafic effervescent de ces vies qui se croisent, la chaleur humaine et le rappel constant de la diversité des existences, mais parfois, une halte à cette folle dérobade vers l’avant fait le plus grand bien. Et tandis que l’idée de revenir me désole, je sais qu’au retour, je serai un être plus apte. Plus réceptif. Parce que la perspective nous rend toujours meilleurs.

Sur la route jusqu’ici, un moment j’ai suivi un motocycliste. De temps à autre, son bras gauche lâchait le guidon et se déployait, comme pointant un endroit précis dans le décor de la route. La première fois, j’ai pensé qu’il signifiait la présence d’un orignal à son passager. La deuxième fois, j’ai douté, et la troisième, j’ai su que c’était autre chose. Il refaisait si souvent le geste que ce ne pouvait pas être un amoureux de la nature, s’excitant pour un décor qui semblait pourtant se répéter. Ce n’est qu’au bout d’un moment que j’ai compris qu’il saluait les motocyclistes qui roulaient en sens inverse. En France, les motocyclistes se saluent avec leur pied, ici, ils le font avec leur bras.

Il y a beaucoup de motocyclistes au mois d’octobre sur les routes de Charlevoix, et il semblait parfois que l’homme devant battait de l’aile, tentant de s’envoler. Je trouvais amusante cette façon de saluer des inconnus que l’on croise une fraction de seconde sur la route, simplement parce qu’ils voyagent, eux aussi, en moto. J’ai songé aux autres situations qui nous invitaient à saluer des inconnus : ces touristes dans un bateau qui envoient la main aux gens sur un autre bateau, les courriers à vélo qui se saluent du bout des doigts, les coureurs qui se reconnaissent d’un hochement de tête, les salutations protocolaires d’un militaire à un autre militaire. Et puis j’ai pensé à toutes ces situations où on ne se saluait pas : les piétons qui se fuient du regard, les gens en voiture qui s’ignorent, les cyclistes qui passent leur chemin. J’ai d’abord cru qu’on ne se saluait finalement que lorsque la situation était plus rare : on croise des passants mille fois par jour, à quoi bon se dire bonjour? Mais ce n’est pas ça. Les gens se reconnaissent entre eux. On salue les gens qui, au moment de les rencontrer, participent au monde de la même façon que nous. On se crée des associations du moment, une confrérie de l’instant, une complicité momentanée. Et je me suis demandé si le 19 octobre prochain, quand je me trouverais dans l’isoloir, je relèverais la tête de mon bulletin de vote pour saluer tous ceux qui, comme moi, voteraient à ce moment-là.

Comme plusieurs, les enjeux soulevés lors de la dernière campagne électorale me laissent indifférent. Nous avons trop souvent assisté à une mascarade rhétorique des principaux chefs, méprisant la population afin de parvenir au pouvoir. Je ne crois pas que le monde gagne à se construire dans la confrontation. La discussion, assurément, le débat, volontiers, mais ce n’est pas en s’assommant avec des mots que l’on avance et je ne vois rien de bon dans cette façon d’échanger qu’ont nos présumés leaders. Cette mascarade pourrait nous décourager d’aller voter. Et pourtant.

Il en est d’autres qui diront que le Canada n’est pas notre pays. Peut-être. Reste que si on me donnait la possibilité de voter pour une cause qui avait une incidence sur une population à l’autre bout du monde, je prendrais le temps de me faire une tête et j’irais voter. Je crois que mon opinion, lorsque réfléchie, est valable : pourquoi m’abstenir?

C’est qu’on ne vote pas pour soi. On vote pour le bien-être de toute une population. Des gens qui vivent une vie similaire à la nôtre, et d’autres pas du tout. Je n’irai pas voter pour quelqu’un que je ne respecte pas, mais j’irai voter lundi prochain parce qu’un jour de plus du gouvernement conservateur dans ce monde serait la reconduction d’une très grave erreur. Et plus encore, j’irai voter avec vous. Tout comme je continuerai de demander une réforme électorale, tout comme je m’acharnerai à descendre dans la rue pour revendiquer un gouvernement qui travaille pour la population. Parce que si nous l’oublions parfois, nous partageons cette expérience humaine, et c’est ensemble et ensemble seulement que nous pouvons la rendre meilleure.

Et en me rendant au bureau de scrutin, je saluerai les passants dans la rue, et au moment de faire un X sur mon bulletin de vote, je saluerai mes voisines et voisins d’isoloir, en homme fier et empathique. Avec l’espoir que cette communauté du moment se prolonge, et qu’au lendemain de l’élection, nous soyons fiers de nous saluer les uns les autres en nous reconnaissant : êtres debout.

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