Le pénis dévot

Lili co.

Chère maman,

Je ne me souviens pas d’une fois où je t’aurais dit : Maman, cette semaine j’ai mangé un pénis. C’est pourtant ce que j’ai fait hier. Je sais que tu as toujours été ouverte d’esprit, et puis d’ailleurs ne t’en fais pas, c’était un tout petit pénis d’à peine un an. Et encore, il était mort, déjà.

Tu sourcilles peut-être en lisant ces lignes, et pourtant tu n’as rien dit l’autre jour, quand j’ai mis des couilles dans ton assiette. Tu les as même mangées sans prendre ton couteau, en m’avouant étonnée : C’est bon! C’est qu’au Lili co., il faut toujours faire confiance aux invitations souriantes de Catherine Draws, qui connaît le talent de son amoureux de chef, David Pellizzari.

Je passais par hasard devant le restaurant avec une amie. En tournant le coin de Villeneuve, mon estomac a grouillé. Tu sais comme il a des yeux tout le tour de la panse, mon estomac. J’ai donc écouté mon gros instinct, pénétrant dans le repaire chaleureux du Lili co. Dans l’air se mêlaient le chuintement des voix et des arômes d’épices, adoucies par une touche d’acidité. Du kimchi, peut-être. Derrière le comptoir, un grand blond et une belle brune nous ont accueilli les bras ouverts grand comme ça. Oui, grand comme l’achigan que t’as sorti de la rivière Rouge, cet été.

Aussitôt assis, le grand blond – qui était beau, aussi – nous a dit qu’il y avait un incontournable, ce soir-là : un pénis de veau braisé, dans un ragoût de saucisse habanera et de palourdes savoury, sous un lit de feuilles de moutarde et une pluie fine de chapelure. J’ai dit bravo, et aussi qu’en guise de préliminaires, je prendrais les amourettes d’agneau. Au comptoir, mes voisines m’ont fait un long regard, dont on n’aurait pu dire s’il était sévère ou curieux. J’ai pensé : Que ceux et celles qui n’ont jamais mangé de pénis me lancent la première pierre. Je leur ai fait un clin d’œil et je n’ai rien dit.

Les couilles étaient savoureuses. Accompagnées de radis, servies frites, nappées de miel chaud et d’aïoli, c’était difficile de ne pas penser aux McCroquettes. Je le dis sans vulgarité, de toute façon c’était bien meilleur qu’au McDo. Les couilles fondaient sous le palais et à chaque bouchée, c’était plus fort que nous, on en redemandait : Oui! Encore!

En attendant le plat de résistance, la belle brune m’a montré des photos du pénis de veau. Des organes à faire rougir un taureau. Quatre ou cinq pénis de veau longs et élancés gisaient dans une chaudière, telles des anguilles blêmes, avec un gland qui avait tout du pénis humain. À l’échelle, c’était identique. Ça m’a fait un peu drôle de jeter un coup d’œil à ces photos avant de manger, un peu comme on regarderait un album de photos de notre blonde quand elle avait deux ans, juste avant de lui faire l’amour.

Le plat se présentait cependant en toute pudeur. L’audace du pénis sur le menu suffisait : inutile d’en ajouter. C’était comme faire l’amour sous les couvertures, la lumière fermée, les yeux bandés. C’est plein de surprises et le plaisir n’appartient pas aux yeux, mais au toucher, à l’odorat, au goût. Le pénis de veau, ainsi apprêté, évoquait le gras de bœuf. Offrant d’abord une légère résistance sous la dent, il fondait dans la bouche sous les élans répétés de la langue. La couche braisée produisait par ailleurs un heureux contraste de texture. Soumis à la chair vive et épicée des saucisses, baignant dans le jus de bœuf, le pénis s’est avéré un ajout de taille au plat. Et puis, adoubé à la pulpe moelleuse des palourdes, il travaillait fort pour stimuler l’orgasme. C’était excellent sans être orgasmique : une baise honnête avec qui on dort en cuillère.

Plus jeune, dans notre 4½ à Ahuntsic, dans nos chambres séparées par un petit mur de carton, je me souviens t’avoir réveillée pour moins que ça, en faisant l’amour. Mais là, si tu es libre la semaine prochaine, je t’invite au Lili co, maman. Parce qu’en un tour de main, David Pellizzari fait de la magie avec tout ce qu’il touche. Même un pénis.

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