Le repos des morts, la paix pour les vivants

No tinc por

Barcelone marche en réponse aux attentats terroristes qui l’ont frappée

Ce ne pouvait pas être la fête, samedi dernier, à Barcelone, pourtant reconnue pour sa vie festive. Un peu plus d’une semaine après les attentats qui ont frappé les villes de Barcelone et de Cambrils, plus de cent mille personnes – jusqu’à un demi-million selon certains médias espagnols – ont déferlé dans les rues de la capitale catalane, sous le coup d’une marche initiée par la mairie, portée par le thème « Je n’ai pas peur » (« No tinc por »).

C’est par ordre du maire, Ada Colau, que se trouvaient, dans les premiers rangs, les groupes représentant les premiers intervenants qui ont secouru les victimes, des chauffeurs-es de taxi, des commerçants et citoyens aux personnels ambulancier, policier et pompier. Les membres du corps policier ont d’ailleurs reçu une chaude ovation de la foule, offrant une trêve à une relation souvent tendue au cours des dernières années.

Le peloton de tête regroupait plusieurs acteurs politiques Carles Puigdemont, leader catalan, Mariano Rajoy, président espagnol et Felipe VI, roi d’Espagne. C’était d’ailleurs la première fois qu’un monarque prenait part à une marche populaire depuis le retour de la monarchie au pays, en 1975. La présence de Rajoy et Felipe VI n’a cependant pas fait que des heureux, ceux-ci étant copieusement hués et sifflés lorsqu’ils apparaissaient à l’écran sur lequel les images de la manifestation étaient simultanément projetées. La grogne à leur endroit était notamment justifiée par les propos de Rajoy concernant les attentats, jugés nocifs pour une situation qui demandait plus de délicatesse. Par ailleurs, on ne pardonnait toujours pas au roi de s’être rendu en Arabie Saoudite avec l’objectif d’y vendre des navires de guerre. Nombreuses étaient les pancartes qui sanctionnaient la classe dirigeante : « Qui veut la paix ne négocie pas des armes » (« Volem pau no vendre armes »).

Il reste que le message que livrait cette foule nombreuse en était un d’unité. Bousculés-es par la mort de leurs pairs et violés-es sur leur territoire par des actes odieux, les Barcelonais-es y sont allés-es d’un mouvement solidaire, remettant la paix à l’ordre du jour. Plusieurs pancartes clamaient ainsi que « La paix est la meilleure réponse » (« La millor resposta la pau »), tandis que d’autres soulignaient l’importance de rester unis-es, contre le danger de stigmatisation qui guettait certains groupes : « Non à l’islamophobie » (« No a la islamofobia »).

Sous un soleil de plomb, tandis que les manifestants-es achevaient de rejoindre le point de ralliement, la comédienne Rosa Maria Sardà et la leader musulmane Miriam Hatibi sont venue livrer un vibrant plaidoyer, déclamant notamment des vers de quelques poètes espagnols, dont l’immortel Garcia Lorca. Puis le rassemblement s’est mis en branle, porté par une interprétation sobre mais émouvante de « El Cant dels ocells », pièce traditionnelle catalane qui avait symbolisé le rejet du régime franquiste. Un étonnant silence a ensuite couvert le cortège, interrompus par des « No tinc por » scandés avec conviction, mais aussitôt ravalés par le silence, comme si une immense peine habitait encore la population.

La marche devait prendre fin moins d’un kilomètre plus loin, à la plaça Catalunya, mais dans un mouvement paisible, la population a poursuivi son chemin de croix sur la Rambla, atteignant l’intersection où, neuf jours plus tôt, des dizaines de personnes avaient été percutées par un camion-bélier. Dans un long recueillement, la foule a ajouté prières et fleurs à une sépulture de fortune déjà jonchée de nombreux lampions, mots de compassion et bouquets de fleurs.

Enfin, la foule s’est peu à peu dissipée, laissant la nuit poser sa lourde chape sur ces heures bouleversantes mais salutaires. La Rambla, à son tour, s’est animée au gré de ses marchands, de sa horde de touristes et des artistes de rue, témoignages banals d’une vie qui reprenait son cours normal, comme si le deuil était accompli et que le corps social, morcelé par la mort, menacé par la peur puis solidifié par la volonté populaire, faisait à nouveau régner la paix et le respect. No tenim por.

Vieille nouvelle, me direz-vous. Peut-être. Nous sommes désormais habituéEs à ce que les nouvelles nous parviennent presque en simultanéité des événements. On ne questionne pas que ces comptes-rendus manquent de recul, au contraire : on en redemande. J’ai écrit cet article parce que celui que les médias québécois ont largement diffusé de l’événement, signé de l’AFP (Agence France-Presse), me semblait inexact à trop d’égards, réduit à la présence de politiciens. Comme si une manifestation populaire, chiffrée à près d’un demi-million de personnes selon la police locale, se résumait à quelques élus. Le peuple est complètement exclu du point de vue de l’AFP. Subtil, mais le diable n’est-il pas dans les détails?

Je vous propose de voir cet exercice comparatif comme un rappel citoyen : notre esprit critique doit toujours être en alerte, et pas seulement pour détecter les fausses des vraies nouvelles. Notre monde n’appartient pas aux élus. Ce n’en est pas un de représentation. C’est celui de 7,55 milliards d’êtres et d’infinies générations futures (souhaitons-le). À nous de le prendre en main, de le raconter et de le comprendre.

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