La poésie au temps du cholestérol

sexy NYC Au primaire, les cadeaux que j’offrais étaient parfois des poèmes. Remarquez, on pourrait aussi bien dire, les poèmes que j’offrais étaient parfois des cadeaux. La vérité, de toute façon, est que ce n’étaient pas vraiment des poèmes. Plutôt des bouts de phrases qui rimaient, le moins souvent possible en « é » – un défi rarement relevé. À cette époque, ma naïveté était sans bornes et je croyais autant en ma poésie qu’en mes chances de jouer pour Canadien un jour.

Au fil du temps, quelques rêves prennent le bord du chemin, mais heureusement, la naïveté demeure. Mes poèmes ne riment plus, mais je persiste à les appeler ainsi : poèmes. J’aime bien écrire des poèmes et j’adore lire ceux des autres. Étrangement, c’est un groupe très restreint au Québec, les lecteurs, lectrices de poésie. On dit qu’il faut à peine plus d’une centaine de ventes pour qu’un recueil de poésie soit considéré best-seller. Ça vous donne une idée. Et je me demande : pourquoi les gens ne lisent-ils pas de la poésie?

Jean Basile a écrit jadis que « la poésie ça attriste tout le monde, sauf le poète et sa petite amie.[1] » J’ai beaucoup ri à l’époque en lisant ça. Encore aujourd’hui, il m’arrive de ressortir cette phrase et de trouver ça beau d’autodérision. Reste que c’est une boutade et ce ne sera jamais rien de plus. Si la poésie est triste parfois, c’est vrai (« dans la rue la gratte passe / sur nos traces / et sur les anges[2] »), l’est-elle davantage que la vie elle-même? La poésie condense la vie, elle joue avec les malheurs, comme pour retrouver le chemin vers un quotidien plus doux, plus calme : « comme une cenne noire / j’attends de devenir une piasse.[3] »

Je me demande parfois si les gens sont déçus, voire traumatisés de leurs expériences de lecture de poésie. À l’école, peut-être, on s’est cogné les dents sur les classiques, on n’a pas trouvé là un miroir de notre société, la lumière d’un monde à découvrir. Mallarmé nous a dit « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », on n’a pas trop bien compris, peut-être avons-nous analysé le poème avec notre prof et sommes resté sur l’impression que la poésie est une chose obscure, insécurisante et ardue. On n’a pas trouvé les vers qui auraient pu nous faire associer plaisir et poésie.

On dit souvent de notre temps que nous sommes en quête d’économie des moyens. L’économie des mots : la poésie en fait un leitmotiv, un article de sa définition. Il suffit de quelques vers pour qu’un univers soit campé, une ambiance soit installée. Rappelons-nous l’incipit d’Histoires que nous a offert Jacques Prévert : « Encore une fois sur le fleuve / le remorqueur de l’aube / a poussé son cri[4] ». Le décor est planté. La musique joue en vous. Votre cœur, déjà, ne bat plus au même rythme. Ou encore, les débuts fracassants d’Anise Koltz, dans Chants de refus, le couteau serré entre les dents : « Dieu / je t’appelle / comme si tu existais / descends de ta croix / il nous faut des bûches / pour nous chauffer[5] ». La hache est déterrée et le livre vit, déjà. Avouez que vous avez envie de lire la suite.

La poésie, avec ses airs de laisser-aller, de flâneries désintéressées sur le monde, ses couleurs et ses interprètes, frappe fort, en quelques mots rares. Élus. Nous qui sommes tous des enfants de Miron, comment ne pas se sentir ployer devant ces mots : « Montréal est grand comme un désordre universel / tu es assise quelque part entre l’ombre et ton cœur / ton regard vient luire sur le sommeil des colombes / fille dont le visage est ma route aux réverbères[6] ». L’amour. L’amour n’est jamais seul en poésie. On l’arrache de nos griffes, on le hurle sur des graffitis, on en déchire ses lettres, mais chaque fois, on y revient, on le chérit. L’amour à bout de bras : « Je savais pas que je mendiais avant / que tu jettes tes yeux dans ma main / avant que d’être miettes / d’amour lancées aux moineaux et / à moi qui connaissais pas ma misère / et piaillait paume tendue par-là[7] » Cyrano est désormais partout. Il est logé dans le creux de notre oreille et il chante ses vers. Notre pouls qui bat a besoin de lui, entendons-le.

Nous qui raffolons des instants rares, nous qui sommes habités par le désir d’émotions ardentes, qui voulons à tout prix être présent au monde, pourquoi nous sommes-nous exilés de la poésie? Je l’ignore. Elle est partout, je le sais bien, dans ce couvercle d’une benne à ordures qui danse sous la charge du vent, dans ce ciel d’étoiles qui nous chavire. La poésie est au Cirque du Soleil et au coin de chaque rue, mais celle que l’on trouve dans les livres vaut à elle seule plusieurs voyages. Parce que la poésie est un feu, et que nos cœurs sont un sacré bon bois d’allumage.

[1] BASILE, Jean, La jument des mongols, 1964, Éd. du jour, Montréal, p.9

[2] DOSTIE, Alexandre, Shenley, 2014, Éd. de L’écrou, Montréal, p. 91

[3] DUMONT, Frédéric, Volière, 2012, Éd. de L’écrou, Montréal, p. 41

[4] PRÉVERT, Jacques, Histoires, 1963, Éd. Gallimard, Paris, p.9

[5] KOLTZ, Anise, Chants de refus, 1993, Écrits des forges, Trois-Rivières, p.

[6] MIRON, Gaston, L’homme rapaillé, 1970, Les presses de l’UdM, Montréal, p.38

[7] LALONDE, Catherine, Corps étranger, 2008, Éd. Québec Amérique, Montréal, p.23

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