Journal de quarantaine – Jour #2

Journal de quarantaine #2

COVID-19 et le système métrique

Quand on a un bébé – et je n’ose imaginer ce que c’est que d’en avoir deux, trois… quatre! –, on n’a jamais trop de plats préparés. Histoire de n’être pas pris à court de repas équilibrés, en morceaux pas trop gros, sans sel et pas trop épicés – quoi que –, vaut mieux avoir le congélateur plein. La quarantaine, dans la mesure où celle-ci s’inscrit dans la durée, et tout laisse croire que ce sera le cas, impose elle aussi la congélation de plats préparés.

Voilà pourquoi ce matin, pendant la sieste de fiston, ma blonde et moi, on cuisinait. Deux recettes de front : l’une hiérosolymitaine, l’autre québécoise. En s’échangeant les ingrédients, on veillait à ne pas se piler sur les pieds. 70 grammes de pois chiches. 24 oz de tomates en dés. 100 ml de jus de citron. Un ¼ de lb de beurre. Nos deux livres se revendiquaient du même art culinaire, et pourtant, dans la liste des ingrédients, c’étaient deux poids, deux mesures.

Au Québec, ce n’est pas d’hier que le système impérial s’entremêle au système international. La température extérieure se chiffre en Celsius, tandis que la chaleur de notre cuisinière s’élève en Fahrenheit. Le prix de la viande est annoncé à la livre, mais le poids affiché sur l’emballage est en kilogrammes. Nous évaluons en mètres la distance qui nous sépare d’une station de métro, mais nous établissons la superficie de nos appartements en pieds carrés.

Au visiteur, il peut sembler impressionnant que nous puissions naviguer ainsi d’un système à l’autre, mais la vérité est qu’en dépit de la schizophrénie de nos barèmes de mesure, peu d’entre nous peuvent faire la conversion d’un système à l’autre. Ainsi sommes-nous un peuple scindé, emmêlé dans sa propre démesure.

Pourtant, la parution, en janvier 1970, du Livre blanc sur la conversion au système métrique au Canada, où le gouvernement canadien présentait ses politiques en matière de système de mesure, aurait dû uniformiser nos usages. Or, force est de constater, cinquante ans plus tard, que l’application de ces mesures demeure approximative.

Pire, l’imposition du système métrique a créé un fossé entre les générations. Celles qui ont grandi dans le système impérial – nées, grosso modo, avant 1950 – ne se sont jamais réellement ajustées. Encore aujourd’hui, elles évoquent le nombre de lieues qu’elles parcouraient à pieds pour se rendre à l’école, convoquent la verge pour mesurer la grandeur d’un terrain et racontent des histoires où, en plein délire, elles roulaient à 90 sur l’autoroute. 90 miles, s’entend.

Les gens de ces générations ont, aujourd’hui, 70 ans et plus. Ils ne sont d’ailleurs pas aussi déconnectés que dans la caricature que j’ai dépeinte au paragraphe précédent, et savent très bien ce que représente un mètre. Trop bien, même. Surtout que depuis quelques jours, on leur recommande de ne pas sortir inutilement de chez eux et de rester en isolation, comme si ce mot n’était pas suffisamment effrayant. Au minimum, on leur recommande de garder leur distance.

Un mètre.

Jadis, ce mot leur était approximatif. Il représentait 39,37 pouces, 3,28 pieds, 1,09 verge. Mais aujourd’hui, il n’a rien d’aléatoire. C’est l’espace qu’on a imposée aux restaurateurs, c’est celui qui sépare les marcheurs dans la rue, les clients à l’épicerie. Le mètre a autrefois divisé les générations, et aujourd’hui, c’est toute une population qu’il divise.

Nous ne sommes pas égaux face à la menace de la mort, pas encore, mais si nous désirons éviter la catastrophe que subissent tant d’autres, il faudra oublier notre façon bien à nous de nommer l’espace qui nous entoure, et adopter des mesures communes. Précisément, celles prescrites par les plus grands spécialistes.

Alors, partageant la vie sur une base commune, nous pourrons jauger cet autre système qui nous parait étonnant : celui de la solidarité qui s’exprime par la distanciation sociale. Mais en attendant, concentrons-nous sur la chose à faire. Moi, je retourne à mes oignons, qui m’arrachent des larmes.

Rendez-vous ici, demain.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s