Journal de quarantaine – Jour #8

Journal de quarantaine #8

Crédit photo: Michel Hébert

« Les rendez-vous que l’on cesse d’attendre

existent-ils dans quelqu’autre univers? »

– Claude Léveillé

Les chemins perdus

Je l’ai reprise, hier, la route de mes dimanches. En chemin vers l’épicerie, j’ai traversé la rue pour retrouver le soleil, prenant garde aux voitures qui sortaient de la ruelle, puis j’ai rejoint Beaubien et ses odeurs de pain et de café frais, auxquels se mêlent parfois, lointains et carnassiers, les effluves de friture du McDonald’s et du St-Hubert. J’ai esquissé un sourire à chacun des passants, pour que notre sortie ne soit pas qu’un changement d’air, mais aussi une petite dose d’humanité. Et c’est poussant jusqu’à St-Zotique que ce sentiment m’a envahi : celui de marcher sur les pas de ma routine dominicale.

Chaque dimanche, depuis une dizaine d’années, je rejoins la confrérie des Chaloupes, cette équipe née de l’enthousiasme contagieux de mes amis pour le hockey. Plus que du sport, ce rendez-vous est la réitération d’une amitié. Par les mots d’abord – dans les échanges de courriels qui précèdent le match, le trajet vers le gymnase et, enfin, dans le vestiaire –, puis par le grand ballet de nos corps, nous nous redisons notre amour, faisant parler notre talent, notre effort et notre plaisir. La synergie de gens qui pratiquent un sport ensemble depuis des années dit beaucoup sur ce qu’il nous est possible de faire en collectivité.

Parce que nos rencontres ont lieu sur la Rive-Sud, tout juste de l’autre côté du pont Jacques-Cartier, nous covoiturons. De toute façon – vous l’aurez compris –, il nous tarde de nous retrouver. Et ainsi, chaque dimanche, nous nous rejoignons au coin de St-Zotique et Christophe-Colomb, avant de déferler vers le bonheur. Le chemin pour m’y rendre – très court, à peine deux coins de rue – est heureux. J’ai à peine le temps de m’habiller le cœur, frétillant d’anticipation.

C’est sur ce chemin que je marchais hier, au jour dit du rendez-vous habituel. Le soleil était bien en place, mais plutôt que mon lourd sac d’équipement, je charriais mon sac d’épicerie, prêt à être rempli. J’ai songé aux autres routes que je n’empruntais plus. À celle qui me menait au boulot. Aux mots de Jean-Claude Ameisen et ses billets Sur les épaules de Darwin qui accompagnent ma marche vers le travail. J’ai pensé au vent qui me happe à la sortie du viaduc St-Hubert, à la jolie maison d’époque sur la secrète rue Lagarde, au sentier piétonnier improbable qui relie Henri-Julien à de Gaspé, à mon arrêt obligé pour une gâterie à la boulangerie et aux sourires de mes collègues, quand je pousse la porte du pub.

Hier, j’étais habité de toutes ces routes que nous avons empruntées d’innombrables fois et qui ont cessé de nous surprendre. Nous pensions les connaître par cœur, raison pour laquelle, peut-être, nous n’y prêtions plus attention, préférant abandonner notre esprit aux tracas du quotidien, à la musique ou à une baladodiffusion. Pourtant, quand nous tentons d’en dessiner chacun des bâtiments, d’établir la liste des commerces qu’elles croisent, de recenser les odeurs caractéristiques qui les traversent, alors nous arrivons à court. Seules demeurent, peut-être, quelques impressions : le vent qui secoue les branches des arbres d’une ruelle, ces trouées dans les édifices où le ciel s’élargit à notre vue et les couleurs éclatantes des graffitis sur les murs de bâtiments abandonnés.

Déjà, ce quotidien mille fois répétés a commencé à s’effriter. En quelques jours à peine, même pas un mois, ce qui nous semblait banal, évident et invariable s’est transformé en impressions, mirages de notre mémoire. Finalement, le changement était plus facile à opérer qu’il n’y paraissait. Nous voici figés, mais bientôt, la suite nous appartiendra. Qu’en ferons-nous?

D’ici là, une fois de plus, je vous donne rendez-vous ici, demain.

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