Journal de quarantaine – Jour #9

Journal de quarantaine #9

Crédit photo: Michel Hébert

Des chiffres et des lettres

J’ai abdiqué des mathématiques quelque part en secondaire 3. J’avais pourtant un excellent professeur, passionné et bon pédagogue. Néanmoins, le seul souvenir que j’en ai, c’est ce cours où il avait trainé un bâton de golf, libérant de l’espace en repoussant bureau, pupitres et chaises, avant de s’élancer sans retenue, pour illustrer son propos. Il avait un bel élan, si mon souvenir est bon. Que tentait-il alors de nous enseigner? Aucune idée. Le professeur – Pierre Harvey, nommons-le, il mérite un coup de chapeau – jouait au golf devant la classe. C’est là le dernier souvenir que je conserve de mon parcours scolaire en mathématique.

J’ai tout de même réussi à passer mes cours jusqu’au fameux bal, grâce à quelques sursauts d’effort et, surtout, par l’excès de complaisance de mes professeurs subséquents. Mes connaissances sont suffisantes pour me permettre de gérer mes fichiers Excel, dans lesquels j’entasse avec bonheur des colonnes de chiffres. Oui, nous sommes des êtres paradoxaux : voilà, j’adore les statistiques.

Je suis bien conscient des limitations qu’offrent les statistiques. Ce sont des outils. Une partie de la vérité. Jean Dion a écrit, au siècle dernier, que « les chiffres sont aux analystes ce que les lampadaires sont aux ivrognes : ils fournissent bien plus un appui qu’un éclairage. » Je les prends pour ce qu’ils sont et, plus souvent qu’autrement, ils sont pour moi une forme de mémoire cryptée. C’est là que mes connaissances mathématiques se butent à leurs limites : pour moi, les chiffres ne disent rien de l’avenir et se contentent de témoigner d’événements appartenant au passé.

D’autres que moi ont, au contraire, adoré la mise en scène du bâton de golf au secondaire, et ont emprunté la voie des mathématiques, plongeant dans son abstraction avec la même ferveur que j’ouvre un recueil de poésie. En place de mes vulgaires colonnes de chiffres, ces gens-là créent des algorithmes complexes qui, bien qu’imprécis, permettent d’anticiper de ce qui s’en vient. Si bien qu’aujourd’hui, c’est en s’appuyant sur leur science que nos gouvernements prennent leurs décisions.

Les courbes de propagation du virus, l’équipement à prévoir dans les hôpitaux, l’organisation du personnel soignant, l’allègement fiscal des entreprises, les mesures d’aide aux familles et aux sans-emploi : depuis quelques semaines, l’abstraction s’est substituée à une bonne dose de pragmatisme, et les mathématiques annoncent une catastrophe. Reste que pour bon nombre d’entre nous, le danger demeure spéculatif.

L’ennemi est invisible. Les chiffres qui gonflent démesurément ailleurs ne nous ont pas encore submergés. Nos mécanismes de défense, qui carburent à l’adrénaline, nous commandent de prendre les jours comme ils viennent. De ne pas paniquer et de gérer, d’abord, l’adaptation nécessaire à ce confinement. Le virus est déjà là, mais sa puissance nous semble intangible.

Le choc à venir sera d’une grande simplicité et ne relèvera d’aucune science : les chiffres deviendront des lettres. Les gens atteints du virus et ceux qui en succomberont ne seront plus ces chiffres qui inondent nos écrans. Ils porteront un nom. Des noms familiers. Ceux de nos proches, peut-être.

Nous avons un peu de temps devant nous. Ce n’est pas un sursis – ne soyons pas tragiques – , mais une occasion de solidarité. Restons chez nous. Pourquoi braver l’interdit? Le confinement est pénible, mais l’abstraction, après tout, est bien plus confortable que la sanction des mots.

Et pour nous aider à passer le temps, je vous donne rendez-vous ici, demain.

 

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