Journal de quarantaine – Jour #19

Journal de quarantaine #19

Crédit photo: Jupp Müller

Dasein ou le secret de l’ambiance

Au début de ma vingtaine, j’habitais avec quatre ami.es, dans une maison que nous avions baptisée « Manoir », par réflexe de grandiloquence bien plus que par volonté d’appartenir à l’aristocratie. Sis dans la cour de la maison des propriétaires, le Manoir avait d’abord été un studio – successivement pour la photographie et la musique – avant d’être reconverti, dans les années 80, en maison destinée à loger les enfants des propriétaires, désormais jeunes adultes, qui réquisitionnaient leur espace.

Ce n’était pas beau, étrangement rafistolé même, mais que c’était grand! Si nous devons un jour sombrer dans la nostalgie et réinventer nos belles années, c’est sûrement à notre vie manoiriale que nous songerons. En plein cœur de la ville, c’était une plaque tournante de fêtes et de soirées entre ami.es, de débats d’idées et de soirées culturelles. Mais je m’arrête ici… la nostalgie me guette.

Parmi les débats qui nous animaient se trouvait celui, fort trivial, autour de l’importance de l’ambiance. Ainsi donc, chaque vendredi, deux camps nous divisaient. D’un côté, ceux qui prêchaient pour sortir au bar. De l’autre, ceux qui arguaient pour le statu quo, préférant demeurer au Manoir. Ces derniers faisaient valoir le confort de la maison, l’économie sur le prix de la bière et le choix de la musique. Les autres n’avaient qu’un seul argument, mais il était de poids : la recherche d’ambiance.

Pour être tout à fait honnête, il faudrait ajouter que notre pub préféré se trouvait à quelques coins de rue. « À cinq minutes à genoux », disions-nous avec plaisir. Il était donc difficile de ne pas céder à l’appel du bar. D’autant qu’à vingt ans, l’inconnu est une soif intarissable – je ne comprends toujours pas pourquoi elle s’amenuise en vieillissant –, et la satisfaction d’une soirée se traduit généralement par des émotions fortes, la proximité de la chair et la multiplication des odeurs, comme autant de rencontres possibles. Sortir, c’est se donner une chance de vivre une aventure.

Le bonheur n’était pourtant pas moins spectaculaire à la maison, et plus souvent qu’on ne pourrait le croire, c’est au Manoir que nous avons étiré nos soirées. Cinq ami.es ensemble, avec chacun.e leur réseau de connaissances, ça ouvre aussi à plusieurs possibles. Il suffisait parfois de très peu pour que la soirée viraille et ne connaisse son dénouement que bien après la fermeture des bars. Des amitiés se construisaient, se cimentaient, des projets naissaient et, ensemble, nous avions l’impression de conquérir le temps et l’espace, de s’ancrer dans le cœur de l’expérience humaine.

Ainsi donc, dans ce débat autour de l’ambiance, nous faisions fausse route. La situation actuelle de confinement nous permet d’ailleurs de bien le comprendre. Le bar n’a pas davantage d’ambiance que la maison. Celle-ci a la sienne, propre, et ce que nous allions chercher au bar n’était qu’un changement d’air. Une autre ambiance.

Pourquoi ce préambule – Marcoux, à 500 mots, ce n’est plus un préambule, dites-vous? Nous voilà confiné.es depuis 19 jours. Nous connaissons désormais la musique de nos murs par cœur, quelle latte de bois du plancher craque et à quelle vitesse fermer la porte pour éviter son grincement. Nous avons fait le tour de nos appartements plusieurs fois et, il me semble, il est temps d’aller nous baigner dans une autre ambiance.

Ainsi, ce billet est en réalité une invitation. Demain soir, on sort. Sur mon bras, on s’en va au bar. Ça vous dit? Rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #18

Journal de quarantaine #18

Crédit photo: Bohan Shen

La hiérarchie de la consigne

Chaque dimanche soir, avant de me brosser les dents, en digne Pôpa de La petite vie, je rameute recyclage et compost et descends les mettre au chemin. Chaque fois, je prends le soin de descendre aussi les bouteilles consignées. Je dis « prendre soin », mais en vérité, c’est presqu’une paresse. Le dépanneur est là, en face de chez moi, mais il me parait plus simple de sortir les bouteilles vides avec le recyclage.

Plus jeune, les bouteilles vides s’accumulaient sur mon balcon, et je me souviens de ce déménagement où, l’appartement vidé, il ne restait plus qu’à rapporter les bouteilles consignées. Mon père m’aidait à finaliser le déménagement et il était arrivé devant cette pyramide improbable, quelques douzaines de caisses de bières vides dont le carton, d’abord gelé par la neige, était désormais friable, fragilisé par la fonte du printemps. Dégoûté mais sans un mot – en somme, armé de la résilience d’un parent aimant –, il m’avait aidé à mettre les bouteilles au chemin. J’habitais au 3e et le temps de revenir avec une nouvelle cargaison, le lot précédent avait déjà été ramassé. C’est depuis ce jour que je laisse mes bouteilles à la rue, le jour du recyclage.

Ce n’est plus le même butin que jadis. À peine une caisse de six par semaine. 60 sous. Parfois plus, si on a reçu de la visite, parfois moins, si on a soupé chez des amis. En rinçant mes bouteilles avant de les descendre, j’ai souvent une pensée pour les gens qui vont les ramasser. C’est une pensée stérile, mais empathique, truffée de questionnements triviaux. Se promènent-ils de quartiers en quartiers, soir après soir? Y a-t-il une répartition tacite du territoire de cueillette? Je souhaite que leur mois ne soit pas trop dur et qu’ils puissent s’offrir au moins quelques bouteilles pleines, eux aussi. Chaque fois, les bouteilles, bien en évidence à côté du bac de recyclage, ne sont plus là le lundi matin.

Dimanche dernier, par précaution conséquente au contexte actuel, j’ai pris le temps de laver les bouteilles, au cas. Ce lundi, toutefois, elles y étaient toujours. Quatre bouteilles et, coincée entre elles, une cannette, que j’ai remontées, un peu surpris. Le risque de transmission par le carton et la vitre est mince, mais il est bien réel. Je comprenais qu’on ne veuille pas s’exposer. Ce n’est qu’hier, à l’épicerie, que j’ai compris. Par mesures sanitaires, dépanneurs et épiceries n’acceptent plus les bouteilles vides.

La consigne prend tout son sens. Les travailleurs.ses des épiceries et des dépanneurs sont déjà largement exposé.es : il est normal de tenter de limiter les dégâts. Mais qu’arrivera-t-il de ceux et celles qui, déjà vulnérabilisé.es, ramassaient les bouteilles? Comment pourront-ils compenser ces pertes de revenus? Une fois de plus, je ne peux que leur offrir mes pensées, stériles mais empathiques. Gâté, je vais continuer de vider des bouteilles et, un jour, à la fin des mesures, j’aurai une pyramide à offrir.

Qui a dit que nous étions tous et toutes dans le même bateau?

Solidairement, je vous donne rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #17

Journal de quarantaine #17

Pâques et la résurrection au XXIe siècle

Ça faisait des années que mon grand-père encaissait les recommandations du médecin sans broncher. Éviter les desserts. Prendre une marche quotidienne. Surtout, arrêter de fumer. Il avait diminué un peu la cigarette, mais c’est surtout parce que le prix des paquets avait augmenté. Quand il tirait sur son tabac, on pouvait le voir dans ses yeux, cet enfant en lui qui défiait l’autorité. Il était hors de question qu’il renonce à ses habitudes.

Évidemment, il a fini par se retrouver aux urgences. Il avait soixante ans, à peine. Il a d’abord cru à un simple rhume, mais celui-ci s’est transformé en bronchite et, pour tout dire, j’ai oublié les détails de la cascade de malaises qui se sont enchaînés, sauf que ses artères bloquées, son cœur de misère et ses poumons d’après-guerre ne lui donnaient que peu de chance de s’en sortir. On a cru qu’il allait mourir, lui le premier. Et pourtant. Les équipes médicales et les avancées de la science l’ont remis sur pieds. Ah, il était chambranlant, n’en doutez pas. Le souffle court et bruyant. Incapable de tenir debout plus de quelques minutes. Mais quand même : vivant.

Passé si près de la mort, il est sorti de cette épreuve non pas transformé, non pas autre, mais conscient. Marqué. Soudainement, il acceptait ce qu’il fallait faire pour ne pas retourner dans ce foutu lit d’hôpital. Du moins, pas tout de suite. Le plus tard possible. À son retour à la maison, il n’a plus fumé, n’a plus mangé de tarte qu’aux fêtes et n’a presque plus soulever de coupes de vin, sinon pour trinquer avec nous.

De peine et de misère, il a poursuivi son petit bonhomme de chemin. Il ne parlait plus beaucoup. Ça lui demandait un trop grand effort. Plutôt, il se contentait de nous sourire et, dans le fond de ses yeux, on pouvait voir l’enfant en lui, un regard espiègle et fier, comme s’il avait réussi à s’échapper après avoir fait un mauvais coup. Dans nos réunions familiales, il disait simplement : « Je suis content d’être là. De vous voir grandir. Vous êtes beaux. »

Collectivement, nous vivons un choc semblable à celui qu’a vécu mon grand-père. Peut-être pas la même chienne, celle qui vous place dans les derniers retranchements de la vulnérabilité, mais la mort rôde et nous force à l’arrêt. Nous voici dans une posture de recul vis-à-vis de toutes ces habitudes pour lesquelles nous étions inflexibles.

La crise était là pourtant, et bien avant. Les scientifiques nous prévenaient à ne plus savoir comment s’y prendre, tellement nous leur faisions la sourde oreille. Peut-être qu’à l’instar de mon grand-père, nous manquions d’imagination pour mesurer ce que le choc de tout perdre nous ferait. Pas seulement un dessert.

Nous ne mourrons pas sur une banquise en dérive, noyé par la montée des eaux, comme DiCaprio est mort sur cette retaille de bois dans Titanic. Mais la crise écologique annonce nombre de dommages collatéraux. On peut peut-être gérer une crise à la fois, si on la voit à peu près venir et qu’on a un Horacio en grande forme, mais que ferons-nous si une seconde crise se mêle à la première? Aux États-Unis, le président déchire sa chemise à tenter de sauver l’économie, quitte à sacrifier des vies. Il ne fera l’économie d’aucune vie, dit-il. Est-ce vraiment le plus important?

Revenir au capitalisme que nous connaissions, reprendre l’ornière de nos routes d’asphalte et de nos vacances outremer ne nous parait peut-être plus la chose à faire. Des centaines d’entreprises vacillent sur leurs fondations, nous sommes sur le chômage par centaines de milliers et la bourse, cette sauvage abstraction, est en déroute. N’est-ce pas l’occasion idéale pour reconsidérer nos vieilles habitudes de cigarettes et de tartes au sucre?

La décroissance qui nous était prescrite, nous la vivons. Est-ce réellement la consommation de biens de luxe, nos semaines de quarante heures à chercher le bout de nos journées et ces vacances à l’arrachée qui nous manquent? Plutôt ces gens d’amour, dont certains sont à quelques pâtés de maison, d’autres dans la ville voisine, mais qui, ainsi confinés, soudain réduits à la seule portée de la technologie, nous semblent si loin.

Je ne sais pas comment ni quand nous nous remettrons debout. Mais il me semble que nous voilà suffisamment blessés et alertés pour avoir compris ce qui nous tient en vie. Lorsque le temps viendra de regagner la rue, d’ouvrir nos bras et de retrouver le chemin de nos cœurs, il faudra se méfier des cigarettes que nous tendront les classes dirigeantes. C’est à nous de mener la marche de nos existences, pour que le chemin du retour à la vie « normale » soit, finalement, celui qui nous ramènera à l’essentiel.

D’ici là, je vous redonne rendez-vous ici, demain.

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