Je suis métis

© Eruoma Awashish

L’instant d’un regard © Eruoma Awashish (photo de l’oeuvre: Maurice Gagnon)

J’étais encore gamin quand mon père a déménagé à St-Constant, à quelques kilomètres de Kahnawake. En sortant du pont Honoré-Mercier, nous empruntions la 132 qui nous menait à travers la réserve. À l’époque, les commerces n’étaient pas aussi développés qu’ils ne le sont aujourd’hui, mais déjà il y avait une troublante redite des affiches : Cheap cigarettes. Les cahutes longeaient la route, rivalisant d’arguments sur leurs petites affiches pour nous convaincre de choisir leur commerce plutôt que celui du voisin. J’avais six ans et c’est à peu près tout ce que je savais de la communauté mohawk : plusieurs d’entre eux vendaient des cigarettes.

Cette année-là, avec ma mère (mes parents sont séparés), j’avais été cueillir des pommes à Oka. Il y avait dans le verger des échelles pour grimper aux pommiers, je pouvais croquer dans chacun des fruits que je cueillais et nous avions achevé la journée dans une bataille faite des pommes pourries qui jonchaient le sol en quantité. J’avais tant aimé ma journée que j’avais eu hâte de répéter l’expérience, l’année suivante.

Mais cette année arriva, et avec elle la crise d’Oka. Nous étions alors en 1990, et j’étais beaucoup trop jeune pour comprendre ce qui se passait. Remarquez, il me semble que vingt-cinq ans plus tard, malgré la perspective, beaucoup de mauvaise foi nous empêche encore de bien saisir ce qui est arrivé, cet été-là. De comprendre, au moins, que la crise n’était pas un événement isolé, amorcé et enterré dans ce seul été.

Au même moment, à des milliers de kilomètres de nous rugissait la guerre du Golfe, mais ce sont les images d’Oka qui m’habitent encore aujourd’hui. Dans mon imaginaire d’enfant, s’il y avait l’armée, c’est qu’il devait y avoir la guerre. Et puis, dans le spectacle médiatique, le choc de l’image prévaut bien souvent sur une compréhension plus profonde des enjeux. Je n’ai pas pu aller cueillir des pommes, l’automne venu. Ma logique collait donc : il y avait la guerre au pays et cette guerre m’empêchait d’aller cueillir des pommes.

Dans les années subséquentes, il arrivait que je reste à St-Constant jusqu’au lundi matin. Un ami de mon père venait alors me reconduire à l’école, à Ahuntsic (dans le nord de Montréal), lui qui travaillait tout près. Il arrivait parfois que l’entrée du pont Mercier soit bloquée. Chaque fois, il maugréait entre ses dents : Maudits indiens. Un jour que je lui montrai du doigt le chemin à suivre pour emprunter le détour proposé par la voirie, il m’a dit : On va prendre Victoria. Je veux pas passer par la réserve, y’a des indiens qui nous lancent des roches. Je n’avais jamais parlé à un indien, mais de tels agissements m’étonnaient. L’air que prenait cet homme aussi, lui qui était pourtant si pacifique et généreux. Ainsi, à nouveau nous avons rebroussé chemin jusqu’au pont Victoria, et une fois de plus, j’arrivai en retard à l’école.

Les années passèrent sans que jamais je ne côtoie d’indiens. Sur la 132, les commerces de cigarettes étaient de plus en plus nombreux, auxquels s’ajoutèrent quelques stations-service, un établissement de jeux de hasard et un commerce d’armes. Les gens qui vivaient derrière la rangée de commerces m’étaient inconnus et jamais je n’empruntai leurs rues. Puis j’allai passer une semaine à Sept-Îles, pour la Coupe du Québec de tennis.

J’avais alors dix-huit ans et j’ai dû passer le plus clair de mon temps sur les terrains, pris par la passion du sport. Je garde quand même le souvenir d’y avoir rencontré des gens formidables, si accueillants qu’il était impossible de ne pas se sentir chez soi. Une brève visite sur les berges du fleuve m’avait aussi confirmé que j’habitais un pays magnifique. Une chose cependant m’avait interpellée : la sévérité des gens lorsqu’ils évoquaient les indiens. Ils avaient été quelques-uns à les réduire à des sauvages, alcooliques et violents. Je ne connaissais toujours pas les indiens, mais les mots étaient durs et cette hargne contrastait avec la bonhomie de leur hospitalité. Je me hasardai à poser la question à des gens que je connus un peu mieux, et en plus d’une réponse floue et laconique, je ressentis une grande gêne. Une honte, peut-être.

J’écris ça mais je n’accuse personne. Il est probable qui si j’avais dû alors pousser plus loin sur le boulevard des Montagnais pour jaser avec un Innu, il m’aurait parlé des blancs sur le même ton qu’avait le chauffeur de taxi lorsqu’il fustigeait contre « les indiens qui partent toujours saouls sans payer. » Mais le problème est là : je ne suis pas allé à Uashat, comme je ne me suis jamais arrêté à Kahnawake. Je me suis contenté de traverser les commerces longeant la 132, entretenant un flou et cette appréhension qu’un drame profond m’échappait. Et dans ce flou, je me sens incomplet. Incurieux de moi-même.

Des chercheurs associés au projet Balsac ont récemment mené une étude dans quatre régions du Québec, montrant la contribution autochtone à notre métissage généalogique. Dans chacune des régions considérées, au moins 50% des Canadiens français auraient un ancêtre autochtone dans leur lignée, un pourcentage atteignant près de 80% à Montréal et la Côte-Nord. Nous qui avons tant cherché et qui cherchons toujours à affirmer notre identité québécoise, je regrette que cette quête soit faite sans considération de cette part de nous-mêmes, de ces populations qu’on occulte trop souvent de nos préoccupations.

À l’instar d’Elvis Gratton qui s’empêtrait dans sa propre définition, à ne plus savoir comment se nommer, Canadien-francophone-Américain-Québécois d’origine française, il est fou de penser qu’encore aujourd’hui, nous désignons d’indiens ces onze grandes nations qui font partie de ce que nous sommes. Et j’espère bien que les Abénaquis, Algonquins, Attikameks, Cris, Hurons-Wendat, Innus, Malécites, Micmacs, Mohawks, Naskapis et Inuit feront partie de ce que nous serons. On se dit parfois que tout ça est bien compliqué, mais on parle d’identité : qui pensait que ce serait simple?

Ce samedi 26 septembre marque le 25e anniversaire de la fin de la crise d’Oka. Il y a eu depuis quelques avancées, des reculs aussi, et il reste encore beaucoup à faire. Et parce que je ne peux plus me cacher dans la naïveté de l’enfance, il serait temps que tous ces préjugés s’effacent pour s’ouvrir sur une relation de reconnaissance et d’entraide. Saviez-vous qu’« Innu », en innu-aimun, signifie « être humain »? N’est-ce pas là une main tendue, une invitation au vivre ensemble? Allons-y, après tout, tout commence toujours par une rencontre.

P.S. Vous pouvez suivre l’artiste Eruoma Awashish en suivant ce lien.

La littérature et son bourreau

© Michel Hébert

© Michel Hébert

Il est encore frais à votre mémoire, avouez-le, ce moment de subversion douce où, enfant, vous refusiez de vous lever malgré les injonctions répétées de vos parents. Le réveille-matin avait déjà retenti de toutes ses forces à deux reprises, encaissant chaque fois votre claque endormie qui trouvait au gré de quelques tâtonnements le snooze rédempteur. Vos parents arrivaient finalement dans le cadre de votre porte, évoquant le déjeuner à engouffrer, le sac à dos à préparer et le fameux autobus qui n’attendrait pas après vous. En vous jouait la rengaine de tous les arguments qui vous incitaient au réveil. Vous saviez, malgré votre jeune âge, que la vie appartenait à ceux qui se levaient tôt. Le monde entier vous sommait de vous lever, mais il n’y avait aucune raison pour venir à bout de votre entêtement. Ce matin-là, vous faisiez de la fièvre, vous aviez mal au ventre, vous étiez étourdi de sommeil. Hélas, si la vérité sort de la bouche des enfants, l’enfance a trop rarement le dessus sur l’adulte, et un peu trop tard, maussade et résilient, vous vous leviez enfin.

Je vous l’avoue sans honte, chaque matin je passe par toutes les torpeurs du réveil. J’ai toujours cette envie de revenir dans ce rêve achoppé avant sa fin, de retrouver quelques minutes la douceur de mes draps, de repousser mes obligations de la journée, un snooze à la fois. Mais hier matin, je me suis levé d’un élan, frais et dispos, comme si mon corps était las du sommeil et s’émerveillait du bonheur d’être en vie, debout. Après mes ablutions matinales, mes proverbiales rôties beurre d’arachide-banane et, surtout, après un café, j’ai mis le pied dehors, mettant le cap sur le boulot. Mais avant, il me fallait changer ma voiture de côté de rue. Je ne l’avais pas utilisée depuis la dernière fois que je l’avais changée de côté, et en mettant la clé dans le contact, elle a boudé. C’était elle, hier matin, qui refusait catégoriquement de se lever.

Pour tout vous dire, je me foutais éperdument de ses caprices – je circule toujours à vélo en ville –, mais il y avait cette interdiction de stationnement de ce côté qui me promettait une contravention que j’espérais bien éviter. J’ai donc appelé un taxi, avec lequel nous avons tenté de recharger la batterie. Au terme de quelques minutes vaines, nous avons capitulé : le problème était résolument autre. Cette bonne vieille carcasse d’acier, avec laquelle j’ai fait nombre d’escapades, cisaillé des montagnes et gagné l’océan, apprivoisé la forêt et abattu le bitume, ce char d’un autre temps se mutinait contre son maître.

À court de solutions, à court de temps surtout, j’ai dû me résigner à laisser la voiture là, bientôt en toute illégalité. Avec l’espoir d’éviter une contravention, j’ai donc entrepris de laisser un mot dans le pare-brise, à l’usage de l’agent de stationnement, que voici d’ailleurs :
La lettre à l'agent

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ou plutôt, c’est faux, je sais : chaque fois que je suis à court de solutions, que je suis à court d’explications, que le monde manque de sens ou que le malheur est trop grand, mon ultime réponse est toujours de prendre la plume et d’écrire. C’est une vieille idée romantique, que j’ai probablement cultiver très tôt, quand je me suis rendu compte du pouvoir qu’avait un bon mot dans une carte de fête. Ou, plus tard, qu’une motivation d’absence bien rédigée pouvait m’épargner une retenue. Je ne sais plus, mais il est vrai que, bien souvent, la littérature m’a bien servie.

C’était peut-être dans un élan d’engagement social, cherchant à corriger les erreurs capitalistes de notre société. J’ai peut-être pensé à tous ces collègues qui écrivent bénévolement, à toutes ces collègues qui triment et peinent et ne récoltent au final qu’une rémunération exécrable. Vous saviez que l’auteur d’un livre ne reçoit que 10% du prix de vente? C’est un exemple parmi tant d’autres, mais sachant qu’il faut souvent plusieurs années pour écrire un roman, je vous laisse calculer le salaire horaire d’un romancier. Mais je m’égare. J’allais dire que ma missive cherchait à rétablir l’équilibre. J’ai mis deux minutes à l’écrire, dans le but de m’épargner une contravention de 53$ : faites le calcul.

C’était peut-être aussi pour le plaisir d’écrire à un inconnu. Je ne vous le cacherai pas, j’ai ressenti le plus de douceur au moment de souhaiter une excellente journée à l’agent. On le fait trop peu, et surtout à l’écrit. C’était peut-être aussi pour convoquer ce qu’il y a de meilleur dans l’être humain, d’aller chercher la compassion là où s’y attendrait le moins. Avouez-le, si je vous demande quel est le premier mot qui vous vient à l’esprit en songeant à un agent de stationnement, ce n’est certainement pas « compassion » qui vous brûle les lèvres.

M’enfin, j’ai glissé la note sous l’essuie-glace et j’ai laissé mes pieds s’emballer sur mes pédales, gagnant le boulot. C’était une journée excitante. Il faisait bon vivre sous la couenne du soleil, et dans le sourd écho des rénovations, Montréal s’offrait à nous dans ces plus beaux atours estivaux. Et puis il y avait ce petit suspense en latence, duquel on s’amusait avec quelques collègues et quelques clients, mis au parfum de ma tentative de séduction. Il y avait, au terme de cette longue journée faite d’écriture, de lecture, de réunions et de service, la réponse à ce petit mystère, né du défi et de l’espoir : aurai-je ou non une contravention?

En rentrant hier soir, je me suis rappelé quelques paroles entendues au fil de ma journée : « Je te le souhaite! La bonté de nos jours, c’est rare. » Et puis encore : « Moi je te donnerais des fleurs. » Ou : « Je voudrais être ton amie. » Je pédalais à pleine vitesse dans la noirceur des petites rues, et je pensais que le cynisme nous guettait toujours. Nous ne vivons pas dans un monde plus ingrat que jadis. L’empathie n’est pas plus rare qu’elle ne l’était auparavant. La bonté est belle parce qu’elle n’est pas commune, parce que c’est un acte gratuit qui nous surprend, précisément parce que nous ne l’attendons pas. Le monde est bien cruel parfois, mais il sait aussi être très bon. Il faut savoir faire la part des choses et ne pas perdre espoir en nos contemporains. Enfin j’ai pensé à tous ces amis qui m’avaient accompagné dans cette journée, par leurs paroles heureuses, et que grâce à eux j’avais dans ma besace un lot d’empathie qui m’égayait. J’avais, d’une certaine façon, déjà gagné mon pari. Je pouvais bien avoir des sabots de Denver sur chacune de mes roues en arrivant, ce qui importait était tous ces gens qui espéraient avec moi la bonté d’un agent de stationnement.

J’ai tourné le coin de ma rue et j’ai plissé les yeux, pour éteindre la distance qui me séparait du pare-brise de ma voiture. Je n’ai rien vu. Ce n’est que quelques coups de pédale plus loin que j’ai aperçu, tout à côté de ma lettre, un papier blanc cerclé de rouge : la contravention.

J’aurais dû m’en douter. Au gré du jour, l’enthousiasme m’avait gagné et je me suis trouvé là, sous l’insistance de la lune et le grésillement du lampadaire, surpris de cette contravention dans mes mains. J’aurais dû savoir que la littérature a ses limites. J’aurais pu me rappeler ce commentaire de Dany Laferrière : « On lit un essai pour se conforter dans ses idées.[1] » C’est bête, on devrait plutôt chercher à se confronter soi-même. La littérature amuse, divertit, mais allez donc faire changer l’opinion d’une personne résolue. La vie m’offrait une nouvelle leçon. Et en poussant la porte de mon appartement, j’ai espéré que l’agent ait ri, au moins. Et aussi, qu’il ait passé une excellente journée.

[1] LAFERRIÈRE, Dany, Journal d’un écrivain en pyjama, Mémoire d’encrier, Montréal, 2013, p.129

Encore pour la première fois

© Michel Hébert

© Michel Hébert

Ils étaient là depuis quelques heures, le temps d’enfiler quelques pintes. Mariés l’un à l’autre, très beaux, ils donnaient pourtant l’impression d’en être à leur première rencontre. Un peu fébriles, une force passionnée habitant leur regard. Ils se faisaient rire, souvent, et parlaient de littérature et de philosophie. En plein dans mes cordes. Mais bon, c’est vrai que je ne saisissais rien de leur conversation, sinon ces quelques rares noms pigés au hasard de leurs phrases : Schopenhauer, Goethe, Nietzsche et Dürrenmatt. Je coulais mes bières en me laissant bercer par le son de leur langue. Oui, je suis barman. Et eux, ils étaient Allemands. C’est du moins l’impression que j’en avais.

Je n’osai pas interrompre leur conversation, si absorbés qu’ils étaient l’un de l’autre, mais au moment de payer, je leur demandai, pour le plaisir[1] :

  • Vous venez d’où?
  • Allemagne.
  • C’est ce que je croyais. Vous sonniez Allemands.

 

J’ai dit ça sans malice, un sourire de service à la clientèle plein la face, mais lui n’a pas aimé ça.

  • Qu’est-ce que tu veux dire?
  • Oh, je ne parle pas l’allemand, mais je reconnais sa musicalité pour l’avoir entendue souvent par le biais de votre cinéma.
  • Tu sais, on ne porte plus ces casques de métal avec un pic sur le dessus.

Il était froissé. Je savais bien à quoi il faisait référence, mais ça n’avait rien à voir, et puis je ne voulais pas prononcer ce mot qui me rendait mal à l’aise : nazi.

  • Je voulais simplement dire que j’avais aimé écouter la musique de votre langue.

Il ne comprenait pas. Il m’a dit que sa langue était dure et incarnait la violence. Forcément, je me moquais de lui. Il m’a fallu évoquer le plaisir que j’avais à écouter les différents accents qui donnaient chaque fois une nouvelle musique à ma propre langue. C’est sa copine qui m’a fait un grand sourire, en me répondant :

  • Comme celui du sud de la France? Ces « g » qui arrondissent la fin des mots?

C’était exactement ça. Elle avait étudié sur la côte méditerranéenne et parlait un peu français. Son copainG était déjà parti, disparu dans le brouhaha derrière. Elle m’a remercié en l’excusant, puis est allée le rejoindre, avalée par la ville.

J’ai d’abord pensé que ce devait être lourd de porter un tel héritage. Cet homme avait trente ans, au plus, probablement né dans les années 1980. Et pourtant, il y avait cette chose qui lui collait à la peau, qui avait eu lieu quarante ans avant sa naissance. Cette horreur, vraisemblablement, tintait son identité, et elle était indissociable de sa nationalité. Il était Allemand, pays de l’horreur nazie.

Comme moi, vous connaissez certainement quelques histoires que vos grands-parents vous ont racontées, pendant un souper familial. C’est une richesse, un accès privilégié à un autre temps, à d’autres mœurs. À l’intimité de nos aïeux, aussi, qui ont vécu des décennies avant que nos chemins se rencontrent enfin. Mais qu’importe ce que mes grands-parents ont fait dans leur jeune temps, il n’est aucun méfait, aucune sottise, aucune parole qu’ils aient proférés qui me procure une culpabilité. Mes grands-parents ont leur vie et moi j’ai la mienne. Ce qu’ils sont est une félicité pour moi, et surtout pas un fardeau. Mais pour cet Allemand, l’horreur qu’ont vécue ses ancêtres, dans leur jeune temps, pèse encore sur lui.

J’étais un peu froissé de la façon dont il avait accueilli ce que je voulais être une parole gentille, mais je ressentais alors une forte empathie pour lui. S’il s’était si spontanément mis sur la défensive, c’est probablement parce qu’il avait été trop souvent confronté à des gens qui ne faisaient pas la différence entre nazisme et Allemagne. À des gens qui, grossièrement, manquaient de tact.

Mais vous savez comme la nuit peut nous révéler à nous-même. Le lendemain, mon empathie pour cet homme était intacte, mais je voyais les choses autrement. Ce qui m’importait désormais n’était plus ces êtres hypothétiques qui, par raccourci fallacieux, auraient mêlé nazisme et Allemagne. Plutôt, je cherchais la raison du raccourci que mon client avait emprunté pour lier le nazisme à ma phrase : « Vous sonniez Allemands. » Et il me sembla alors que c’était une foi vacillante en l’humanité.

Rien de moins.

Parce qu’il a déjà été confronté à des gens idiots, il a entendu un barman évoqué l’Allemagne et il s’est dit : Ça y est. Un autre. Quel malheur. C’était une soirée heureuse, il prenait quelques verres en voyage avec cette femme qu’il aime. Je lui avais conseillé quelques bières qu’il avait appréciées, et voilà qu’il devait à nouveau subir les coups d’un passé qui ne lui appartenait pas. Tout ça parce qu’il m’a lui-même porté de viles intentions. Un jour, il avait été ouvert, naïf peut-être, et aujourd’hui, le voilà qui était méfiant.

Nous nous éveillons au monde en apprenant de nos erreurs, et en vieillissant la vie nous semble parfois reconnaissable. Comme si elle n’était qu’une perpétuelle répétition d’elle-même. Le quotidien porte son lot d’écueils et de redites, nous confrontant trop souvent à la bêtise humaine. À la nôtre, aussi. À l’instar de mon client, j’ai été souvent déçu, et parce que notre disposition au monde n’est pas toujours excellente, il arrive que l’humanité nous pèse.

Reste qu’il y a une différence entre esprit critique et méfiance, et à trop lever les boucliers, on en oublie d’ouvrir nos bras ou, plus simplement, de s’ouvrir à l’expérience humaine. Et si on veut que le monde change, si on veut que le monde évolue, il faut d’abord s’ouvrir à ce qu’il ne soit pas tel que nous le concevons. Plutôt que d’imiter mon client qui s’est empressé de reconnaître la bêtise humaine, peut-être pourrions-nous rencontrer le monde encore, pour la première fois.

Nous pourrions être surpris.

[1] La conversation était en anglais, je traduis ici pour faciliter la lecture du texte.

La douce dérive

Late afternoon sunshine illuminates the yellow-greens of white birches on the flanks of Noonmark Mt., with views off toward the Dix Range, left, and Great Range, all the way from Haystack down to Lower Wolf Jaw, right. <br />

Il était quelque part dans la quarantaine. Je l’avais regardé du coin de l’œil, la première fois que je l’avais dépassé. Une légère calvitie, les cheveux coupés courts, une barbe de quelques jours. Il n’y avait pas de siège de bébé sur la banquette arrière, personne sur le siège passager. Il avait un rack à skis sur le toit et sa voiture avait un peu de rouille sur les ailes. Un char gris, une Toyota. Une voiture de classe moyenne, grise, qui passait inaperçue. Je m’étais rangé dans la voie de gauche à mon tour, derrière lui, accélérant pour me mettre au diapason de sa vitesse. Il n’y avait aucun autocollant dans la lunette arrière, pas de « This car climbed Mt. Washington » sur le pare-chocs ni de sigle infini des « Born again christian ». C’était toujours ça. Pour le reste, je ne savais rien de lui. Sinon qu’un gars roulait devant moi dans un char gris à 140 à l’heure, et que j’avais envie de le suivre.

Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai fait la route Montréal-Québec quand j’étais jeune. Ma mère, infatigable conductrice, aimait admirer la beauté du paysage qui défilait. Souvent, à partir de Cap-de-la-Madeleine, nous quittions la 40 au profit de la 138, pour nous rapprocher du fleuve et de ses paysages. De ses maisons ancestrales, aussi. Elle roulait alors à la vitesse de la circulation, pour pouvoir relâcher un peu sa concentration. Mais sur l’autoroute, elle aimait bien rouler vite. 120, 130 bien souvent, 140 sur des longs bouts. Et en quelques très rares fois, s’il y avait quelqu’un pour rouler à 160 devant et assurer la couverture de la police, alors pourquoi pas?

C’est quelque chose que j’ai appris avec elle, enfant. Il n’y a jamais deux polices embusquées ensemble, dans l’ombre d’un viaduc. La police scrute l’autoroute en solo et si on veut dépasser la limite permise, vaut mieux le faire derrière quelqu’un. Ainsi, si une police devait nous surprendre, c’est celui devant qui se ferait arrêter. La courtoisie, dans ces situations, est d’alterner le lead. Un peu comme un peloton de cyclistes. Dans ce cas-ci, on mène le peloton d’exécution. Si on est devant, on fait la vigie, scrutant l’horizon à la recherche des gyrophares menaçants des policiers. Derrière, on se contente de profiter de la vitesse, fixant le pare-chocs du leader. De l’appât. C’est une manière de covoiturage de l’interdit.

Ce jour-là, je ne sais pas pourquoi, quand cet homme au char gris m’a doublé sur la gauche, faisant friser ma carrosserie par la vitesse de son avancée, je n’ai pas réfléchi. J’ai mis mon clignotant à gauche et j’ai pesé sur l’accélérateur. Le Vermont nous offrait de part et d’autre ses montagnes étendues à perte de vue, dans le vert éclatant de son feuillage. Et sous la charge du soleil, le bleu vif du ciel. C’était magnifique. Les jours derrière moi avaient été doux, et sans savoir pourquoi, j’avais envie de rentrer chez moi à pleine vitesse. La route serpentait les montagnes et les courbes étaient parfaites, la voie lisse et souple était docile sous le crampon de mes pneus. Mon moteur ronronnait en gravissant les montagnes, reprenait son souffle en dévalant les longues descentes. Et je suivais mon petit char gris.

Nous n’avions croisé aucune police, depuis ce long moment où j’avais commencé à rouler derrière lui. Dans la route ouverte devant nous, il me sembla que c’était mon tour de prendre le lead. Je profitai d’un long plat pour accélérer encore un peu, débordant mon copain de route en lui offrant un léger sourire. Lui a hoché de la tête. La route nous appartenait, et sans que nous ayons eu à n’échanger aucun mot, nous étions devenus complices.

Nous avons roulé ainsi plus d’une heure, nous passant le relais de l’ouverture de la ballade. Nos carrosseries ont sifflé le paysage, cisaillé les montagnes, en nous est montée l’ivresse de la vitesse. Puis, au détour d’un petit village, dans le talus d’une montagne, mon petit char gris a signalé à droite. Il a levé le pied de la pédale, et au moment de s’engager dans la courbe de la sortie, il a sorti son bras de la fenêtre et m’a envoyé la main. J’ai souri, lui adressant un au revoir à mon tour en activant mes hautes, par interruption. Les montagnes étaient encore majestueuses devant et mon petit char gris a disparu, engouffré dans la touffe des arbres.

L’homme qui m’a salué ce jour-là s’appelait peut-être Tom ou Mike. Peut-être Bogdan. Je ne le reverrai jamais, et dussé-je le revoir un jour, jamais je ne le reconnaîtrais. Le soir avec sa famille, au souper dominical, peut-être défendait-il les intérêts de Donald Trump. Peut-être avait-il une arme dans son coffre à gant. Peut-être l’avait-il déjà utilisée. Peut-être aussi mangeait-il bio et luttait pour le droit des femmes. Je ne sais pas. C’est un inconnu qui le restera. Mais ce jour-là, pour un court instant, c’était mon copain de voyage, et tandis que l’humanité peut être si cruelle, il suffit parfois d’un rien pour qu’elle se dévoile sous son plus bel apanage. À l’abri des préjugés et de nos peurs, il faut bien peu pour sentir notre appartenance à la race humaine, et trouver dans cette aventure folle, cette course éperdue vers l’avant, un complice, un confrère de route. Un char gris, banal, avec lequel construire une petite histoire.

Les petites sirènes en grève

La sirène

© Flavie Léger-Roy

Une étonnante nouvelle attendait Céline Perron ce matin, responsable de la garderie des Petites sirènes à Chomedey. Prête à accueillir, comme d’habitude, la douzaine d’enfants à sa charge, elle s’est retrouvée toute seule dans la garderie. La veille, les jeunes s’étaient voté, à son insu, une journée de grève pour protester contre les mesures d’austérité.

À quelques rues de la garderie, dans une chic bourgade de Chomedey, Camille, 4 ans, refusait de se rendre à la garderie. Dans l’entrée asphaltée du palace familial, tandis que sa mère tentait de la tirer par le bras, Camille était intraitable : « Non maman. Je suis pas comme Scar avec Mufasa. Je suis fidèle à mes amis. » Événement isolé sur la rue des Bouleaux, Camille n’était pourtant pas seule à opposer une résistance à ses parents en retard au boulot.

Pendant ce temps, la responsable de la garderie se faisait du mauvais sang, inquiète de n’apercevoir à l’horizon aucune voiture, aucun enfant. Interrogée un peu plus tard, la directrice de la garderie a avoué son désarroi : « Je me suis demandé si je m’étais trompée de jour. Le temps passe tellement vite, je me suis dit qu’on était peut-être déjà samedi. Mais y’avait une file de jour de semaine au Tim en face, alors je me suis dit qu’y avait quelque chose de pas normal. » Elle a donc entrepris d’appeler un à un les parents, jusqu’à ce que le père du petit Émile la renseigne sur la situation : les jeunes s’étaient voté un jour de grève.

Jointe au téléphone en fin de journée, la porte-parole du groupe, Camille Boissonneault-Trépanier a exposé calmement les positions du groupe : « On adore la garderie. On s’amuse avec les amis et tante Céline sait beaucoup de choses. On apprend plein de trucs. Mais avec les découpures des Libellules (sic), ça coûte plus de sous à la garderie et ça se peut que Victor et Emma partent parce que leurs parents gagnent pas assez. On veut pas perdre d’amis pour de l’argent. » Surprenante pour son âge, Camille a tenu à nous expliquer que cette décision avait été prise après un long débat, soumis aux règles les plus strictes d’une démocratie participative.

Par ce geste, le groupe de jeunes, âgés de 4 à 9 ans, espère que leur message soit entendu au-delà de Chomedey et que leurs camarades des CPE de toute la ville et de toute la province emboîtent le pas, formant un bloc de résistance sérieux pour ébranler les récentes mesures gouvernementales. Pour l’instant, on ignore toujours si l’appel à l’aide a été entendu ou s’il restera lettre morte.

La solidarité des enfants a cependant trouvé beaucoup d’oppositions chez plusieurs citoyens de Laval, et plusieurs ne mâchent pas leurs mots pour remettre le mouvement à sa place : « C’est l’ère des enfants-rois. Ils ont tout cuit dans le bec et ils viennent nous donner des leçons. À leur âge, je m’occupais déjà de mes deux petits frères et je marchais trois miles pour aller chercher du lait. Pis j’avais pas de lecteur DVD pour calmer mes frères quand ils braillaient », a confié un homme qui a préféré garder l’anonymat. Bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité, certains parents ont plutôt donné leur assentiment au groupe avec l’espoir de faire bouger les choses : « C’est un geste courageux de leur part. C’est quand même assez épatant que des jeunes viennent nous donner une si belle leçon d’implication citoyenne. Je suis avec eux de tout cœur. »

Camille a répondu à l’opposition en affirmant que c’était une cause qui les dépassait. Plus encore que des demandes individualistes, il s’agit d’assurer un monde meilleur pour les générations futures. Quant à son statut de leader, Camille a insisté : « C’est pas moi qui décide. On a voté à main levée et je dis ce que tout le monde pense. Le monde est pas juste et on veut pas ça. Victor et Emma méritent la même chance que moi. »

Pour l’instant, les instances gouvernementales ont refusé de commenter l’affaire, rétorquant dans un communiqué laconique que ce n’était qu’un événement isolé appelé à mourir dans l’œuf. Les jeunes ont prévu rentrer à la garderie dès demain, comme prévu, mais assurent qu’ils n’hésiteront pas à adopter d’autres mesures si la situation ne s’améliore pas.

Sisyphe contre l’océan

© Édouard Hébert-Lacoste

© Édouard Hébert-Lacoste

Ce matin je me suis levé sans cadran. Le corps posé dans le Maine, en vacances, où les heures s’épuisent au gré du ressac et d’un horizon sans fin. J’essaie de prendre ici un moment coupé du monde, blotti dans le rire de mes amis. Néanmoins, sur l’oreiller, les paupières encore lourdes de sommeil, je n’ai pas pu m’empêcher de lire les derniers développements de la situation en Grèce.

Par le truchement de la Grèce, le capitalisme reçoit un nouveau coup. Le pays entier est ébranlé, le quotidien de onze millions de femmes et d’hommes, plongés dans l’incertitude. Au-dessus de leur tête, la décision d’une élite économique plane comme une épée de Damoclès. Une fois de plus, la course éperdue de l’argent montre ses failles, exprime ses limites. Et une fois de plus, quelques personnes non élues s’apprêtent à offrir un sursis à ce système appelé à s’autodétruire, lésant au passage des millions de citoyens, pourtant armés de bonne volonté.

Pendant ce temps, le soleil venait de passer le médian du ciel de Wells. Il était 13h quand ils ont commencé. Une quinzaine d’enfants, de 4 à 14 ans dirais-je à vue d’oeil. Dans la cohue qui régnait sur la plage, c’était un paysage parmi tant d’autres: des enfants qui profitent de la marée basse pour bâtir un château. Un immense château. Ils se sont affairés sans relâche, la journée se déployant sans que jamais, en un instant, leurs petites mains ne prennent un repos de leur besogne. Nous avons multiplié les allers-retours entre la plage et le chalet, voiturant livres, crème solaire, vêtements secs et apéros. Eux n’ont pas dérogé de leur travail, même s’ils furent quelques fois ralentis par leurs parents, venus les enduire d’une nouvelle couche de crème solaire.

Il devait être près de 18h quand la marée a entrepris sa remontée. La plage s’était peu à peu dégarnie, le front des mômes s’était rougi et nous achevions nos apéros, prêts à reprendre une ultime fois le chemin du chalet. Le soleil était bas dans l’horizon, un peu essoufflé de sa longue journée à briller de tous ses feux. Les oiseaux rivalisaient de décibels avec la mer, produisant une douce symphonie de tombée du jour. Les insectes maraudaient les quelques peaux encore dénudées. Puis nous avons entendu des cris aigus venus du groupe d’enfants. En sifflant la gorgée qui résistait dans nos verres, nous avons levé les yeux sur eux. La mer menaçait les murs de leur château, envahissant les profondes douves qui devaient le protéger. Les vagues s’abattaient inlassablement sur la côte, se formant dans l’horizon comme une nouvelle menace à la stabilité de leur construction.

Le mot d’ordre était clair cependant: ils résisteraient. De loin en loin, nous entendions leurs cris, excités mais déterminés: Rebuild! La mer reprenait ses droits sur la plage, mais les enfants refusaient de céder aux lois de la nature. Leur détermination était contagieuse et nous allèrent les rejoindre, volontaires à encourager cette volonté éperdue face à une lutte qui était perdue d’avance.

Déjà les parents des enfants étaient massés autour du groupe, profitant de l’amusant spectacle. Les enfants s’acharnaient et eux nous renseignaient sur leur projet: leur objectif était de maintenir érigé le château le plus longtemps possible. Il y avait, dans la ville centre de leur château, quelques petites boules de sable mouillé, apparence de bonshommes de neige miniatures, qui constituaient la population du château qu’il fallait maintenir en vie. C’était l’objectif du jeu qu’ils s’étaient inventé. Devant notre curiosité, les parents étaient un brin cyniques : Notre système d’éducation n’est pas au point. Il leur manque quelques notions, mais regarde-les comme ils sont drôles. Les gamins étaient cependant indifférents à notre scepticisme. Ils s’acharnaient sur les murailles de leur cité, les reconstruisant au fur et à mesure de l’érosion. Les plus hardis se postaient devant les murailles, utilisant leur pelle pour évacuer l’eau de toute la force de leurs petits bras. Quatre enfants armés d’une pelle qui tentaient de repousser l’océan.

La suite des événements n’était que l’inéluctable chemin vers la fin. Le branle-bas ne cessait pas. Les cris fusaient de toute part, de même que l’eau qui perçait la muraille, débordant des douves désormais invisibles. Les vagues se gonflaient d’orgueil dans l’horizon et venaient s’abattre sur la folie amusée des enfants. Rebuild! Rebuild! Des volées de sable venaient gonfler en vain les murailles et bientôt le château lui-même vacillait sur ses bases, cédant à la force du ressac. La marée grimpait et grimpait, et quelques enfants entreprirent de se coucher devant le château, tentant dans un ultime effort de faire de leur chair un rempart pour repousser la défaite. Mais quelques minutes suffirent pour donner raison à l’océan. Notre petit groupe d’observateurs se mit à applaudir, tout en observant le théâtre de la bataille. Les constructions étaient disparues, emportées par le joug de l’eau. Seuls les enfants, pelles en mains, la peau barbouillée de boue et de sueur, témoignaient du jeu qui venait de prendre fin.

Le soleil était désormais dissimulé derrière les maisons qui longeaient la plage. Les enfants avaient perdu leur bataille contre l’océan, mais ce n’était déjà plus important. Seul comptait le bonheur heureux de cette résistance orchestrée entre camarades. Plus tard, en soupant, ils se rappelleraient la folie qui les avait habitée dans l’urgence de la situation. Ils riraient. Et le lendemain, tandis que le soleil atteindrait le zénith de la journée, ils recommenceraient.

Nous avons regagné le chalet le sourire aux lèvres. Je songeais à nos compatriotes en Grèce, debout malgré la tempête, à cette lutte qu’ils menaient de peine et de misère, contre un ennemi né de l’abstraction, qui tôt ou tard devait gagner sur eux. Et je pensais qu’un jour, notre tour viendrait. Que ces jours heureux dans le Maine avec mes amis ne seraient qu’un souvenir, et qu’il nous faudrait nous aussi saisir nos pelles et tenter de repousser, de toutes nos forces, l’océan.

L’album

© Michel Hébert

© Michel Hébert

La musique est au cœur de tout. On n’y prête pas systématiquement attention, mais elle est toujours là qui joue. Même quand on touche le silence, il se trouve encore le vent pour caresser la terre et nous bercer de ses harmonies. De la même façon qu’il suffit parfois d’une odeur pour nous propulser en un autre temps, un autre endroit, la musique porte avec elle le bagage de nos vies, et quelques notes peuvent remplacer bien des voyages.

Vous vous souvenez du premier album que vous avez acheté, n’est-ce pas? C’était un vinyle, une cassette, un disque compact. Il a joué dans votre voiture, sur le vieux radio du chalet ou sur le tourne-disque du salon. Peut-être qu’aujourd’hui vous n’écoutez plus cet album, mais si vous deviez tomber par hasard sur un de ses morceaux, jamais vous ne renieriez le plaisir qu’il vous procure. La nostalgie pardonne bien des choses au passé.

Hier, j’ai choisi un album par curiosité. Vous savez, cet album que vous n’avez pas écouté depuis longtemps. Vous regardez sa pochette et quelques airs vous reviennent, quelques vers aussi. Vous vous demandez s’il saurait encore vous toucher, vous surprendre, après tout ce temps. J’ai donc écouté « Tout est calme », de Loïc Lantoine.

Il n’y a pas eu de musique encore que déjà tout chante. Sa voix, grave comme un boulet qui roule sur le sol, habitée comme l’espoir dans un cri à l’aide, me happe. Lantoine me parle et je suis captif, comme un regard sur les braises du feu. Ces mots frappent, tendres et arrachés à la vie : « Tout est calme / Trop / Les rires s’éloignent en écho / Les mots s’éteignent dans les gorges / Humanité sort du dico / Et l’audace a éteint ses forges ». La couleur de l’album est donnée. Ce sera un carrousel de surprises. Les arrangements tantôt bercent, les voix se couchent les unes sur les autres, en appellent au repos de l’âme. Les mots s’occupent du reste.

La première pièce n’est pas terminée qu’en moi le souvenir de la découverte de Lantoine surgit. Festival de Tadoussac, il y a déjà trop d’années de cela. Une formidable amie y jouait et on avait fait le périple, trois chars pleins d’amis partis pour une longue fin de semaine dans ce petit paradis. Tadoussac, petite pâte de terre blottie dans la caresse de l’eau. On a beau traverser et traverser Tadou, l’estuaire est toujours là qui nous guette, miroir de beauté, nous préservant des turpitudes du monde.

Je ne sais plus depuis combien de temps nous y étions. Je me souviens que je venais de faire l’amour. C’est vrai que tout est toujours plus doux lorsqu’on vient de faire l’amour. Et puis dans la tente, les joues encore rouges, on s’était roulé un joint. On n’avait jamais fumés ensemble, ma copine et moi. Je ne sais pas ce qui nous avait pris, mais c’est vrai que tout est toujours plus doux lorsqu’on vient de fumer un joint.

On était arrivé en retard sous le chapiteau, retrouvant nos amis et deux drôles de type sur scène. Un contrebassiste qui donnait à son instrument toute la charge de son être. L’autre était au micro et je n’étais pas encore assis qu’il avait déjà pris toute mon attention. C’était Loïc Lantoine. Il disait : « Quand j’sais plus où faut qu’on s’engage / Que je tremble autant que j’orage / Quand je recompte mes défauts / Et les soirs où je siffle faux ». C’était une poésie, une charge pourtant toute simple, à portée de soi, juste là. Le contrebassiste – c’était François Pierron – arrachait tout ce qu’il pouvait à son instrument et Lantoine chantait au rythme des vagues qui s’échouaient sur Tadoussac. Plus tard, entre deux chansons, il nous a avoué : je fais de la chanson pas chantée.

L’album joue encore. Je l’écoute un pied sur le coin de mon bureau, l’autre planté dans la grève froide du fleuve. La contrebasse glisse sur mes tympans comme l’eau sur la coque d’un bateau. Régulière, fuyante. La voix de Lantoine est pleine de repos, quelques grains de sable qui glissent entre les orteils. Il est prêt à partir, pour mieux revenir : « Laissez vos lumières allumées / J’ai besoin de vous souvenir / Et si ce soir je vais pleurer / Ben demain je vas revenir ». Les dernières notes s’envolent et avec elles, mes souvenirs s’éloignent à l’horizon. Je reste dans leurs sillages, encore habité, comme arraché au moment. Bientôt je retourne à moi-même, le silence planté dans la faible lueur de mon bureau. Seul reste mon souffle.

Mon souffle, la première musique.

En croisade contre les moulins à paroles

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© Michel Hébert

J’allais vous parler de beaucoup d’autres choses. J’allais saisir la nostalgie à deux mains et tenter d’utiliser les racines du passé pour bâtir le présent. J’avais une idée qui faisait son chemin et qui allait venir à moi, et j’avais bon espoir de la faire cheminer jusqu’à vous. En vérité, je voulais tellement de choses que je ne savais pas par quel bout commencer.

J’errais donc, jusqu’à ce que mes yeux s’enfargent dans la dernière entrée de Lise Ravary. C’est à n’y rien comprendre, il y a des choses qu’on ne cherche pas, qu’on préférerait même éviter à tout prix, et qui pourtant surgissent devant nous à répétition, comme un cauchemar qui revient chaque fois que l’on replonge dans le sommeil.

Pour ma santé mentale, j’ai cessé de lire Denise Bombardier il y a belle lurette. Pour les mêmes raisons, je n’ai jamais syntonisé choi.fm. Il y a là des raccourcis dangereux, une rhétorique fallacieuse appliquée avec véhémence qui nuit à notre monde. J’évite assidûment la lecture des commentaires qui suit les articles sur internet, où l’on retrouve souvent une anonyme violence qui ne trouverait normalement pas de place dans l’espace public. La liberté d’expression, une richesse comme bien d’autres : utile et émancipatrice que si on l’utilise à bon escient.

Lise Ravary, donc. Je vous jure que je ne tiens pas à la démoniser plus que quiconque. C’est elle que j’ai trouvée sur mon chemin, mais c’est un hasard que ce ne fût pas quelqu’un d’autre. Reste que c’est par le truchement de ses mots que j’ai été saisi par la misère qui gruge notre société. Je n’ai lu que peu de ses chroniques et il semble que je ne sois pas souvent d’accord avec elle. Sur le plan des idées, s’entend. Mais je m’en fous. Le monde est complexe et il importe que les êtres qui le peuplent choisissent des angles différents, des points de vue qui s’affrontent. Et puis, je ne serais pas étonné de partager beaucoup plus que je ne le crois avec elle.

Parce que tout autant que nous sommes, nos idées se confrontent et façonnent notre monde, cela est juste et bon. Reste qu’il est une manière de dire, de proposer, d’argumenter. Pourquoi Mme Ravary a-t-elle le besoin de s’exprimer comme si elle seule détenait la vérité? Sa chronique est d’importance, elle rejoint plusieurs personnes et en cela, il faut qu’elle ait obtenu l’assentiment d’une large part de notre société. Mais qu’on lui confère le crachoir lui donne-t-elle le droit de cracher sur autrui? J’en doute.

La dernière entrée en date de Lise Ravary relève d’une guerre de mots. Ce n’est pas un message d’ouverture, ce n’est pas une prise de position respectueuse, un argumentaire constructif. C’est une position guerrière, des mots violents qui condamnent et attaquent. Il n’y a nulle part de place pour le respect. Un chemin vers la réconciliation. Il y a une femme qui écrit dans sa tour de guet et qui décoche des flèches à tous ceux qui ne pensent pas comme elle. Il me semble bien que tuer, symboliquement, soit l’objectif principal de son texte.

Mme Ravary a probablement gravi un à un les échelons jusqu’à la notoriété qui lui échoit désormais. Elle n’est pourtant au-dessus de personne. Je suis sans mots devant son désir d’humilier autrui. Elle qui a fait des mots son principal outil de travail sait très bien le pouvoir dont ils sont investis. Ainsi, pourquoi les utiliser afin de casser, d’intimider, de détruire?

Notre société de droit a condamné récemment des citoyens pour intimidation, par le truchement des médias sociaux. Aujourd’hui, devant la charge violente de la chronique de Mme Ravary, je suis devant plusieurs questions. Le Québec est-il véritablement en paix? Que faire devant ceux qui, prônant le mépris et l’absence de respect, déclarent la guerre à répétition? Pourquoi conférons-nous autant de pouvoir aux gens qui se placent au-dessus de l’humanité?

Je ne suis qu’un être humain. Un citoyen ordinaire qui aujourd’hui pense une chose de toutes ses forces, qui demain peut-être changera d’idée. Je suis pris, moi aussi, dans la circonvolution de mes imperfections, avec mes luttes intérieures et mes dérapages. Mais je ne tolère pas qu’on utilise une place privilégiée de la place publique pour vilipender, pour tabasser, pour détruire.

Mme Ravary, je n’accepte pas d’aller en guerre contre vous. Je laisserai désormais vos coups d’épée se défouler en vain contre l’eau. Je vous laisserai faire d’inutiles vagues. Mais il m’importe aujourd’hui de vous dire que je ne veux pas de votre manière de dire au monde. Je ne comprends pas votre posture. Je ne comprends pas les intérêts que vous défendez.

Et je condamne votre violence.

P.S. Derrière la photo: Michel Hébert (mikehebert@gmail.com)

Mon chien a mangé Retailles

© Michel Hébert

Quand j’étais plus jeune, c’était la vaisselle qui s’empilait sur le coin du lavabo. Plus tard, c’est la multiplication des cartables qui refusaient de prendre place dans mon sac à dos. En vieillissant, les piles s’accumulent, deviennent plus nombreuses. Aujourd’hui, c’est ainsi que je vois ma maison, un temple reposant sur des dizaines de piles, des colonnes instables à faire rire les plus Corinthiens d’entre nous. La vaisselle, les vêtements, les livres à lire, les appels à retourner, les réponses de courriel à écrire, les comptes à régler, les objectifs à atteindre au boulot, les petites choses à faire au quotidien qui n’ont pas de nom mais qui sans cesse se renouvellent. Et dans le labyrinthe de toutes ces piles qui peuplent nos existences et condamnent nos jours à errer d’une occupation à l’autre, il y a les textes à écrire.

C’est la pile que je chéris la plus entre toutes, et je prends bien soin de libérer du temps pour m’en occuper. Cette colonne fragile faite de chemises de manuscrits, de feuilles jaunies par le temps, tachées de café et de bière, de feuilles arrachées aux cahiers, de morceaux de napperons déchirés, de factures barbouillées à l’endos. Cette pile est la plus imposante de toutes, et pourtant c’est la moins intimidante. Dans l’interstice de toutes ces feuilles, mon esprit pourra s’aérer, je pourrai parcourir le monde à ma guise, voyager à travers le temps et rencontrer les gens qui me manquent, les lieux qui m’habitent.

Habituellement, il y a dans cette pile une dizaine de projets. Certains sont sur le dessus et ancrés profondément en moi, d’autres sont satellites de mes préoccupations et je les remets sans cesse à la semaine suivante. Et puis il y a Retailles, comme une nouvelle obligation hebdomadaire, une contrainte et aussi une grande liberté que je me donne, chaque semaine. Mais cette semaine, dans cette pile, je n’ai eu le temps de m’attaquer qu’à une chose : mon recueil de poésie. Cette étrange bête qui prenait de l’ampleur depuis si longtemps, je l’ai enfin envoyé aux éditeurs. Reste qu’au final, je n’ai pas trouvé le temps d’écrire ma chronique pour Retailles, et c’est là que nous en sommes.

Vous me pardonnerez d’avoir si longuement tourné autour du pot, il y a longtemps que j’ai remis un travail en retard et j’ai perdu cette rhétorique d’excuses qui m’a si souvent servie au temps de mes études. M’enfin, en guise d’excuses, si vous me le permettez, je vous offre deux poèmes. Je ne peux vous donner mes préférés : je les ai soumis à un concours et ils ne doivent pas avoir été publiés. Je vous offre donc deux poèmes ordinaires, inédits. Des poèmes de la classe moyenne.

.

Le ciel est magnifique et le film est au bout de sa bobine

T’avais déjà la main sur la poignée

t’allais partir

au bout de tes doigts

ta valise

la porte de la chambre

la porte du taxi

.

à l’autre bout de la ville

on huilait les réacteurs

à l’autre bout du monde

on te dessinait une pancarte

bon retour

.

ici le réveil sonnait une heure vide

le plancher cherchait tes pas

le café attendait tes lèvres

.

moi j’avais la main sur ton épaule

mais c’est tout ton corps que je sentais

un souffle en sursis

un tremblement ultime

.

les murs avaient les oreilles grandes ouvertes

mais les mots ne trouvaient pas leur chemin

à travers ta lèvre mordue

mon sourire béat

.

ta main s’est refermée sur la poignée

moi aussi j’ai serré plus fort

t’as tourné les talons

quand j’allais dire

reste

.

dehors le soleil gueulait le jour nouveau

les hirondelles cherchaient la faille du ciel

et le chauffeur de taxi klaxonnait

il en avait vu d’autres

.

pars pas

pas après une nuit comme ça

c’est pas la fin ça

c’est le début

.

et t’as enlevé ta main de la poignée

t’as déboutonné ta blouse

dégrafé ton soutien-gorge

j’allais renvoyer le taxi d’un signe de la main

et t’as dit

.

tiens

souvenir

.

mes mains sur ton soutien-gorge

vide de ton frémissement

.

le chauffeur de taxi a fait un grand sourire

pas moi

.

assise sur la banquette arrière

tu m’as tendu la main

comme pour attraper la mienne

tu mordais encore ta lèvre

et moi

je mordais la poussière

.

P.S. Merci à Michel Hébert pour la photo. Pour le contacter: mikehebert@gmail.com

Sur la fenêtre du jour

© Sebastião Salgado

Parfois on sort du cinéma comme on y est entré. Porté par le flot de la foule, une vague odeur de popcorn dans le nez. Le film est passé sur nous sans que l’histoire ne fasse vibrer notre être, le générique est apparu et il ne restait qu’à regagner nos vies. D’autres fois, le film nous a mis dans un tel état que le monde semble avoir trouvé refuge en nous. Le générique nous prend alors trop vite et les noms défilent devant notre regard alangui, embué peut-être, notre souffle court. À fleur de peau, souvent, il nous faut rire le plus vite possible pour reprendre contact avec l’extérieur, ou alors parler, ou écrire, pour profiter du chemin qui s’est ouvert en nous.

Enfin, il y a ces films qui, plutôt que de nous plonger dans une bulle, nous incite à la solidarité. J’ai encore le vif souvenir de documentaires où les spectateurs s’échangeaient des regards après le film, comme une manière de se dire : On va le faire. On va se l’offrir ce monde meilleur et vaincre cette foutue gang de pourris. Il s’en fallait alors de peu pour que la salle ne se regroupe à l’extérieur et forme une manifestation impromptue. Mais bon, ça n’est pas arrivé, et puis d’ailleurs Monsanto règne toujours.

Récemment, je suis allé voir Le sel de la terre, de Wim Wenders. C’était une chaude soirée et le beurre coulait sur le maïs comme la sueur sous les aisselles. La salle était pleine et je ne sais pas pour vous, ça me réjouit toujours de voir que les cinémas maison n’ont pas encore eu raison du grand écran. Le film a commencé et, plus fort que moi, j’ai pensé à cette locution, si populaire qu’elle doit désormais se trouver dans le palmarès des phrases les plus entendues, quelque part entre deux citations de la Bible et les premiers mots lunaires de Neil « Lance Louis » Armstrong : Une image vaut mille mots. J’y ai pensé en me disant qu’heureusement, parfois, une image valait réellement mille mots.

Il y a plusieurs raisons qui expliqueraient que vous connaissiez Wim Wenders. Grand réalisateur allemand, on lui doit notamment Les ailes du désir, Paris, Texas et plus récemment, l’éclaté et sensuel Pina. Je me souviens encore d’un été où j’avais gagné la Place des Arts avec un ami, couverte sous le bras, pour assister à la projection extérieure de Buena vista social club. Cette nuit-là, sous le ciel d’un Montréal qui cherchait ses étoiles, j’ai visité la Havane. Les mouches qui volent dans l’été d’une trompette, les carrosseries rouillées qui bordent l’océan et son ressac de piano. Buena vista social club. Je n’ai pas tout vu de Wenders, mais lorsqu’il plonge dans un univers, il passe rarement à côté.

Les attentes étaient élevées pour le dernier documentaire de son large opus. Avec Le sel de la terre, Wenders se propose une fois de plus une rencontre avec un grand. Après Pina (2011), Wenders est allé visiter le grand photographe Sebastião Salgado chez lui, au Brésil.

D’une certaine façon, on pourrait croire que c’est une chance inouïe de tomber sur Salgado chez lui. Loin de l’agoraphobe enfermé entre ses quatre murs, on retient de Salgado qu’il a passé le plus clair de son temps à parcourir le monde, happé par l’impitoyable beauté du monde et de ses habitants. Le film propose un portrait chronologique de l’homme, arpentant les divers opus de la grande œuvre du photographe. Il y a quelques notes biographiques de sa vie – justifiées notamment par le fait que son fils est coréalisateur du film –, mais assez tôt on saisit que le documentaire porte sur beaucoup plus que la vie d’un homme. En filigrane se dessine en effet une vision plus grande que l’œuvre qui, par le récit d’une pensée humaniste, biffée et rebiffée par les obstacles, trouve son salut et son refuge sur la terre qui la porte.

Salgado est un économiste qui, au détour de la trentaine, a découvert sa passion pour la photo en chipant l’appareil que venait de se procurer sa femme. Ses premières photos sont prises près de chez lui dans le Minas Geiras, l’une des plus grandes régions minières du monde, dans le trou immense d’une mine d’or où s’entassent 50 000 hommes et femmes. Ses photos sont saisissantes : ce n’est que le début de l’aventure.

Porté par une réalisation sobre sur le plan visuel – comme si Wenders avait volontairement choisi de réserver la grandeur des images aux photos -, le film décline les différents voyages et les œuvres qui en ont résulté. Y passent les grandes famines du Sahel, le génocide rwandais, les incendies des gisements pétroliers en Irak, ses longs séjours avec les peuples Andins. Ses œuvres déploient un regard tendre sur la vie, auquel s’adjoint un désarroi et le lourd constat que l’histoire de l’humanité en est une de guerre. Un infernal cycle de violence.

Salgado, troublé par ses années passées à côtoyer des morts atroces, à constater l’indifférence humaine devant le désespoir de ses pairs, retourne chez lui. Le film pourrait se terminer ainsi, mais une surprise nous attend. Salgado, pour un instant, s’abandonne à la volonté de fer de sa femme. Et alors de la misère surgit une beauté spectaculaire et un nouvel élan créateur. Un retournement inspirant que Wenders cherche à travers ses films, comme en témoigne ses propres mots : « Film can heal. Not the world, of course, but our vision of it, and that is already enough. » Si c’est assez, je l’ignore, mais c’est déjà beaucoup, c’est vrai.

Le générique du Sel de la terre a défilé sur des sacs de popcorn vides, sur une salle encore médusée par tant de beautés, pris entre la torpeur de l’horreur et le souffle galvanisant de l’espoir. La salle n’a pas bougé d’un iota, profitant de la douce chanson qui portait le défilement des noms. Il semblait alors qu’il y avait tant de gens qui s’activent à produire de la beauté. L’humain a ses failles, mais le monde ne s’arrête pas à lui. La fin de l’homme ne sera pas la fin du monde. Et en regagnant l’air humide et chaud de Montréal, nous étions portés par un sentiment d’urgence. Il nous fallait, nous aussi, faire quelque chose de grand. Quelque chose de beau.