Journal de quarantaine – Jour #6

Journal de quarantaine #6

Trêve

Il y a des événements desquels on ne peut pas prendre congé. On ne peut pas prendre congé de la maladie, de la guerre, de la mort. Certaines situations sont moins tragiques – oseriez-vous prendre congé de cet enfant qui court dans le corridor de votre appartement, non sécurisé pour les enfants? –, et il en est d’autres qui, moins frappantes à leur évocation, sont tout aussi violentes et insurmontables, parce qu’elles demandent non pas de lutter contre la situation elle-même, mais contre un système entier.

Malgré quelques estimations, on ne sait pas encore exactement quelles proportions atteindront le coronavirus. Étant parmi les derniers territoires atteints, nous avons la chance de voir venir et de nous préparer au pire. Ainsi pouvons-nous mesurer la catastrophe que connaissent ceux et celles qui, pris par surprise, sont aujourd’hui dépassés par la situation. Pour l’instant, au Québec, il est encore possible de sortir, tout en gardant nos distances. De prendre l’air, sans craindre d’y laisser notre peau.

Tout en respectant les mesures en place: profitons-en.

Aujourd’hui, je ne vais pas plus loin. Des gens qui ne peuvent pas sortir, peut-être, ont besoin d’une épicerie. D’une course à la pharmacie. Il fait soleil dehors. Faisons d’une pierre deux coups. Et si les mots vous manquent, vous pouvez vous rabattre sur le journal de Wajdi Mouawad, qui se prête aussi à l’exercice, mais sur un ton différent.

Je n’en démords pas pour autant, et vous donne rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #5

Journal de quarantaine #5

Crédit photo: Michel Hébert

Des millions de rames

Vous ne serez pas surpris d’apprendre – mais peut-être le saviez-vous déjà – que le nom « équipe » puise ses origines et sa signification actuelle du terme « équipage ». Si on s’amuse à remonter encore un peu le courant, on retrouve en amont le mot « équiper », d’abord sous la forme « eschiper » (vers 1120!), découlant lui-même de l’anglo-saxon « scipian », qui veut dire « naviguer ».

Je postule que vous ne serez pas surpris parce qu’il faut être au moins un peu fou – ou, plus gentiment, téméraire, hardi – pour se lancer seul dans une traversée de la mer. Les grandes étendues d’eau ne sont pas notre habitat naturel et s’y lancer relève toujours d’une certaine braverie, même si les bateaux que nous construisons aujourd’hui peuvent nous laisser l’impression d’une certaine invincibilité.

Après avoir pris le large, l’eau se referme sur nous à perte de vue et le bateau n’est plus qu’une île mouvante, vulnérable et esseulée. Seules les étoiles peuvent en témoigner : des vagues se dessinent au loin, le vent prépare ses tempêtes et quelques gros poissons surveillent le dessous de la coque avec l’espoir, peut-être, d’un festin à venir. Parce que les éléments ne nous sont pas favorables, que les obstacles seront nombreux et que notre moral sera mis à l’épreuve, il vaut mieux être une équipe.

Je ne veux pas ambitionner sur le champ lexical, mais force est d’admettre que nous voilà confrontés à une bien étrange traversée, isolés entre nos quatre murs, le cœur en flottaison sur une confiance fragile, serrant les dents en attendant que la tempête déferle. L’horizon se résume au balcon de mon voisin, à l’amour inconditionnel de mon petit bout d’homme et à la promesse que nous accosterons un jour – le plus vite possible, mais quand? – sur les rives d’un nouveau monde. Parce que la fin d’un monde, croit-on, n’est que le début d’un autre. Alors, peut-être, pourrons-nous en profiter pour le rendre meilleur.

Pour ça, il nous faut une équipe. On l’oublie parfois, mais on peut se réclamer de plusieurs équipes. Inutile de chercher à nous mettre dans des boîtes, de prêter allégeance à un seul parti, mouvement religieux ou équipe sportive. On peut être citoyen de la terre, résident de sa rue, travailleur d’une communauté professionnelle, ailier gauche dans une ligue de garage, joueur de triangle dans un orchestre, membre d’une famille, boute-en-train d’un groupe d’amis, et que ne puis-je pas encore inventer? Il n’y a pas de règles. On peut naviguer sur les réseaux sociaux, choisir une page d’intérêt, et cliquer : joindre le groupe. C’est tout.

Dans l’exercice de conscientisation de la population, qui s’est intensifié depuis déjà une semaine, l’une des formules mises de l’avant est une équation qui relève d’un paradoxe : distanciation sociale = solidarité. Il fallait une image choc. Ça a fonctionné, tant mieux. Mais entre nous, on pourrait se proposer une équation qui corresponde davantage à nos besoins : distanciation physique = solidarité sociale. Ce n’est pas le temps de défaire les liens qui nous unissent, au contraire. À moins d’être un peu fou – ou, plus gentiment, téméraire, hardi –, il n’y a qu’une seule façon d’affronter ce qui nous attend : ensemble.

Voilà pourquoi je vous donne rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #4

Journal de quarantaine #4

Crédit photo: Michel Hébert

La sélection naturelle

Avez-vous déjà lu Jean Dion? Il s’est joint au Devoir en 1992 et, même s’il n’y écrit plus régulièrement, il lui arrive de sortir de l’ombre pour commenter, avec sa verve badine, singulière et humoristique, les nouvelles sportives. Chroniqueur, surtout, sa passion pour le sport était évidente, mais bien souvent, elle lui servait de tremplin pour commenter la société.

Longtemps, j’ai religieusement lu ses chroniques. Je dis « religieusement » à dessein, parce qu’il arrivait qu’avec mes quatre colocataires, on le lise à voix haute, en communion autour de la table de cuisine. Un peu comme, plus jeune encore, mon grand-père me lisait Pierre Foglia. Si vous êtes familiers avec le Sportnographe, sachez que ce sont des enfants nés des chroniques de Jean Dion ou, au mieux, des émules.

Enfin, ce long préambule pour vous dire que, forcément, quand on s’intéresse au sport, on est souvent confronté à la bêtise humaine. J’entends : le sport-spectacle. Le sport, c’est la santé, c’est vrai, mais à l’ère du capitalisme, pour plusieurs, le sport, c’est d’abord et avant tout la santé financière. La plupart du temps, Jean Dion, en bon anthropophage littéraire, trouvait les mots pour s’approprier la petitesse et l’élever en fable empreinte d’humour. D’autres fois cependant, l’idiotie et l’arrogance le dépassaient et, médusé devant l’ampleur du désastre, il semblait capituler, de la même façon qu’on peut parfois s’incliner devant la beauté.

Heureusement, Jean Dion ne capitulait jamais longtemps. Il relevait les manches de ses mots et nous sortait une formule à l’emporte-pièce qui, à défaut d’enrayer la mécanique bien huilée de la connerie, lui offrait la sortie heureuse du dernier mot. L’une de mes préférées, que j’utilise régulièrement – comme quoi la bêtise est partout –, allait comme suit : « Tant de chemin parcouru depuis l’amibe pour en arriver là. »

À cause de cette expression, mais surtout parce que ma connaissance en biologie est parcellaire – que dis-je? plutôt abyssale, j’étais un véritable cancre en science –, j’ai longtemps cru que l’amibe était la première forme du vivant, aux balbutiements de la vie terrestre. Mes quelques lectures sur le sujet – en vieillissant, on regrette souvent ces heures à ne pas écouter ce professeur qui nous racontait tout ce qu’on voudrait savoir plus tard – m’ont appris que ce n’était pas le cas. On peut néanmoins présumer que l’amibe n’a pas évoluée autant que l’homo sapiens – n’hésitez pas à me lancer des roches si je le mérite – et, ainsi, donner raison à Jean Dion.

Je prends des détours, je sais. C’est que je veux parler de la bêtise, mais que je ne veux pas m’y attarder. Voyez-vous? Je sais trop bien le tapage qu’elle provoque, nous empêchant d’accéder à l’essentiel. Pensez aux chroniques de Richard Martineau, à la récente saga du papier hygiénique et à ces opportunistes dont le réflexe dans l’adversité est de penser à la piastre à faire. Pensez à ce client désagréable qui empoisonne un quart de travail entier et à l’omniprésence de Trump dans les médias. La bêtise aime se faire entendre, elle est bruyante et, parce qu’elle est soustraite à la logique du collectif, il est difficile de la raisonner. Mais ce n’est pas parce qu’elle parle plus fort que les autres qu’elle a avec elle le pouvoir du nombre.

La bêtise n’a pas toujours les proportions qu’on lui confère. Voilà pourquoi je voulais aujourd’hui en prendre acte, sans toutefois lui offrir toute la place. Nous y serons confrontés avec virulence, dans ces jours difficiles qui nous attendent, mais rappelons-nous : pendant la tempête du verglas, tandis que la connerie vendait des génératrices à prix exubérant, la majorité d’entre nous redoublait d’ingéniosité pour offrir du réconfort à leur communauté. Déjà, de nombreuses initiatives témoignent de cette inclinaison pour la solidarité. Ne soyons pas naïfs, mais ne nous laissons pas détourner de ce qui compte.

En attendant, je ne sais pas ce que fait Jean Dion aujourd’hui. J’espère qu’il n’a pas abdiqué pour de bon et qu’il a encore, enroulé dans le repli de ses manches, quelques bons mots, qu’il offre parfois aux enfants, émerveillés par cette magie inattendue. Si la curiosité vous prend, vous trouverez ici une sorte de best of de ses citations, parmi lesquelles, celle-ci : « Pourquoi n’entend-on jamais parler de l’imbécile malheureux? »

Je vous laisse cogiter là-dessus et vous donne, une fois de plus, rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #3

Journal de quarantaine #3

Crédit photo: Michel Hébert

Les listes

Vous savez que votre vie n’est plus ancrée dans sa simple routine quand un banal « Ça va? », en d’autres temps à peine plus qu’une formule phatique, déclenche une réponse fleuve. Certains éléments de nos vies vont bien, d’autres non. Mais au-delà de la nuance qui s’impose, la longueur de notre réponse témoigne d’un besoin de nous rencontrer.

Il y a une semaine à peine, du moins du point de vue de ma situation de citadin, on croisait tellement de gens que l’on pouvait choisir d’investir certaines conversations, écourtant celles qui semblaient moins prometteuses ou qui nous plaçaient en retard pour le boulot (je suis toujours un peu en retard pour le boulot). On répondait alors par réflexe.

– Oh oui. Ça va. Le petit pousse. La santé est bonne. Toi, ça va?

Quelques phrases brèves qui se refermaient sur elles-mêmes. On écoutait poliment la réponse de l’autre et on passait notre chemin. Ça semble cruel, dit comme ça, mais c’était un sentiment partagé. Une entente tacite, écrite dans la posture de nos corps et l’inclinaison de nos voix. Mais ce matin, j’ai reçu un message d’un ami.

– Ça va, le coronagate?

Et les valves se sont ouvertes. Mes pensées, entassées dans une tête habituellement aérée, qui prend le temps de voir venir, qui gère les informations à sa vitesse, ont déferlé leur trop-plein. Au bout de quelques phrases, sans que je m’en aperçoive, je n’étais déjà plus en train de répondre à la question. Je m’en fous un peu de savoir comment je vais. Je le sais à vrai dire. Je pense surtout à tous les autres. À ceux et à celles à qui je n’ai pas encore eu le temps de parler. À ceux et celles que je ne voyais plus, mais qui gardaient une place dans mon cœur.

Je ne sais pas pour vous, mais depuis quelques jours, mes listes ne sont plus les mêmes. Vous savez, ces listes de choses « à faire », sur lesquelles on couche, sur du papier, ce qui nous cause des tensions, et qu’on prend plaisir à éliminer aussitôt qu’elles sont accomplies, pour se donner le sentiment de ne pas faire du surplace.

Les verbes « aller », « rapporter » et « visiter » ont disparus, remplacés par « rappeler », « écrire » et « annuler ». Sur la liste d’épicerie, champignons, yogourt et tofu ont cédé leur place aux pois chiches, aux patates et aux pâtes. Mon calendrier (qui est, après tout, une longue liste), est tout raturé. J’ai bien encore quelques textes à rendre, mais les rendez-vous, les quarts de travail, les fêtes, les soupers, les sorties, le sport : tout a foutu le camp. Les cases se disputent l’espace, bien alignées, dans un grand vide peuplé d’incertitudes.

Plus longues encore que toutes ces listes se trouvent celles, mentales, faites de noms. Permettez-moi de garder ici ces noms dans l’anonymat, mais cette liste est interminable, et chaque nouveau nom ajoute à l’inquiétude qui m’habite, la seule à vrai dire. Comment se portent-ils? Tous ces êtres, amis, parents, connaissances, clients réguliers, commerçants du quartier, amis d’amis, parents d’amis, amis d’autrefois, amis d’ailleurs. Ils sont coincés à l’étranger, chez eux avec leurs enfants, en transit à l’aéroport, en quarantaine forcée. Ils sont immunosupprimés, affaiblis par une cochonnerie au poumon, un cancer, un diabète. Ils sont âgés, anxieux, dépressifs. Ils sont nombreux, trop nombreux, je n’arrive pas à faire leur décompte et, parfois, je n’arrive pas à me rassurer. Sortiront-ils indemnes de cette crise?

Il y a tous ceux que je connais et il y a tous ceux que je ne connais pas. Ces gens en situation d’itinérance, ces gens aux prises avec des troubles psychologiques, des traumatismes, des besoins de soutien importants. Ces gens qui, déjà, étaient en situation d’extrême vulnérabilité. Je pense à eux.

Et d’ici à ce qu’on reprenne un peu d’emprise sur nos vies et sur ce tourbillon qui a emporté nos listes, je vous invite, une fois de plus, à nous retrouver dans les mots.

Rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #2

Journal de quarantaine #2

COVID-19 et le système métrique

Quand on a un bébé – et je n’ose imaginer ce que c’est que d’en avoir deux, trois… quatre! –, on n’a jamais trop de plats préparés. Histoire de n’être pas pris à court de repas équilibrés, en morceaux pas trop gros, sans sel et pas trop épicés – quoi que –, vaut mieux avoir le congélateur plein. La quarantaine, dans la mesure où celle-ci s’inscrit dans la durée, et tout laisse croire que ce sera le cas, impose elle aussi la congélation de plats préparés.

Voilà pourquoi ce matin, pendant la sieste de fiston, ma blonde et moi, on cuisinait. Deux recettes de front : l’une hiérosolymitaine, l’autre québécoise. En s’échangeant les ingrédients, on veillait à ne pas se piler sur les pieds. 70 grammes de pois chiches. 24 oz de tomates en dés. 100 ml de jus de citron. Un ¼ de lb de beurre. Nos deux livres se revendiquaient du même art culinaire, et pourtant, dans la liste des ingrédients, c’étaient deux poids, deux mesures.

Au Québec, ce n’est pas d’hier que le système impérial s’entremêle au système international. La température extérieure se chiffre en Celsius, tandis que la chaleur de notre cuisinière s’élève en Fahrenheit. Le prix de la viande est annoncé à la livre, mais le poids affiché sur l’emballage est en kilogrammes. Nous évaluons en mètres la distance qui nous sépare d’une station de métro, mais nous établissons la superficie de nos appartements en pieds carrés.

Au visiteur, il peut sembler impressionnant que nous puissions naviguer ainsi d’un système à l’autre, mais la vérité est qu’en dépit de la schizophrénie de nos barèmes de mesure, peu d’entre nous peuvent faire la conversion d’un système à l’autre. Ainsi sommes-nous un peuple scindé, emmêlé dans sa propre démesure.

Pourtant, la parution, en janvier 1970, du Livre blanc sur la conversion au système métrique au Canada, où le gouvernement canadien présentait ses politiques en matière de système de mesure, aurait dû uniformiser nos usages. Or, force est de constater, cinquante ans plus tard, que l’application de ces mesures demeure approximative.

Pire, l’imposition du système métrique a créé un fossé entre les générations. Celles qui ont grandi dans le système impérial – nées, grosso modo, avant 1950 – ne se sont jamais réellement ajustées. Encore aujourd’hui, elles évoquent le nombre de lieues qu’elles parcouraient à pieds pour se rendre à l’école, convoquent la verge pour mesurer la grandeur d’un terrain et racontent des histoires où, en plein délire, elles roulaient à 90 sur l’autoroute. 90 miles, s’entend.

Les gens de ces générations ont, aujourd’hui, 70 ans et plus. Ils ne sont d’ailleurs pas aussi déconnectés que dans la caricature que j’ai dépeinte au paragraphe précédent, et savent très bien ce que représente un mètre. Trop bien, même. Surtout que depuis quelques jours, on leur recommande de ne pas sortir inutilement de chez eux et de rester en isolation, comme si ce mot n’était pas suffisamment effrayant. Au minimum, on leur recommande de garder leur distance.

Un mètre.

Jadis, ce mot leur était approximatif. Il représentait 39,37 pouces, 3,28 pieds, 1,09 verge. Mais aujourd’hui, il n’a rien d’aléatoire. C’est l’espace qu’on a imposée aux restaurateurs, c’est celui qui sépare les marcheurs dans la rue, les clients à l’épicerie. Le mètre a autrefois divisé les générations, et aujourd’hui, c’est toute une population qu’il divise.

Nous ne sommes pas égaux face à la menace de la mort, pas encore, mais si nous désirons éviter la catastrophe que subissent tant d’autres, il faudra oublier notre façon bien à nous de nommer l’espace qui nous entoure, et adopter des mesures communes. Précisément, celles prescrites par les plus grands spécialistes.

Alors, partageant la vie sur une base commune, nous pourrons jauger cet autre système qui nous parait étonnant : celui de la solidarité qui s’exprime par la distanciation sociale. Mais en attendant, concentrons-nous sur la chose à faire. Moi, je retourne à mes oignons, qui m’arrachent des larmes.

Rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #1

Journal de quarantaine #1Ce soir, douché par la faible lumière de mon bureau, l’iris stimulé par la blancheur cathodique de mon écran et les oreilles branchées sur un petit jazz, on pourrait croire que tout est au beau fixe. Mon fils dort, ma blonde lit dans le salon et je suis seul avec mes mots. Or, ça vrille dans ma tête, comme ce bulletin de nouvelles qui rafraîchit ses misères internationales à chaque seconde. La paix de la nuit, cette fois, ne trouve pas son chemin jusqu’à moi.

J’ai perdu ma job de salarié aujourd’hui – je ne dis pas ça pour me plaindre, j’ai souhaité que ça arrive, par devoir civique –, jusqu’à nouvel ordre. Le bar où je travaille, à l’instar des arénas, des bibliothèques, des musées, des gymnases d’entraînement, des salles de spectacle et qu’oublie-je encore, a fermé ses portes, pour éviter la propagation. Demain m’attend une nouvelle journée de huis clos, qui suit la précédente, et la précédente, et l’autre d’avant. Depuis vendredi, je n’ai pas vu beaucoup de visages. Ma blonde et moi, on a tout lu et, comme tant d’autres, on en est venu à une conclusion : on annule tout. Ce soir, devant mon ordi, je suis un peu vidé.

Habitué de me nourrir dans la voix des autres, de baigner dans leur regard, d’espionner leurs manies et leurs potins, je suis à sec. Ma nourriture terrestre est virtuelle. C’est une bouffe 2.0. Des échanges par courriel ou par texto, quelques appels téléphoniques, certes, mais la vie, celle qui appartient à la routine tout autant que celle qui relève de la spontanéité, m’échappe. Ce monde de la chair, de la sueur et de la chaleur, la fratrie, les amis, les collègues, le tapage, la pollution et la beauté nés du choc des êtres humains… désormais, je dois l’imaginer. Seul dans mon bureau, je me demande : pourrai-je apprivoiser cette solidarité née de l’isolation?

Ainsi, histoire de nourrir cette solitude, je vous propose de nous rejoindre par les mots. C’est le chemin qui m’est le plus familier, de toute façon. J’entame donc ce que j’appellerai mon Journal de quarantaine. Je ne vous dis pas ce que c’est : je ne le sais pas. Sinon ceci : ce sera un lieu d’évasion, afin que le texte, en attendant la tombée des murs, puisse voler vers vous. Les contraintes sont nécessaires, mais la liberté, elle, est essentielle.

Rendez-vous ici, demain.