Journal de quarantaine – Jour #4

Journal de quarantaine #4

Crédit photo: Michel Hébert

La sélection naturelle

Avez-vous déjà lu Jean Dion? Il s’est joint au Devoir en 1992 et, même s’il n’y écrit plus régulièrement, il lui arrive de sortir de l’ombre pour commenter, avec sa verve badine, singulière et humoristique, les nouvelles sportives. Chroniqueur, surtout, sa passion pour le sport était évidente, mais bien souvent, elle lui servait de tremplin pour commenter la société.

Longtemps, j’ai religieusement lu ses chroniques. Je dis « religieusement » à dessein, parce qu’il arrivait qu’avec mes quatre colocataires, on le lise à voix haute, en communion autour de la table de cuisine. Un peu comme, plus jeune encore, mon grand-père me lisait Pierre Foglia. Si vous êtes familiers avec le Sportnographe, sachez que ce sont des enfants nés des chroniques de Jean Dion ou, au mieux, des émules.

Enfin, ce long préambule pour vous dire que, forcément, quand on s’intéresse au sport, on est souvent confronté à la bêtise humaine. J’entends : le sport-spectacle. Le sport, c’est la santé, c’est vrai, mais à l’ère du capitalisme, pour plusieurs, le sport, c’est d’abord et avant tout la santé financière. La plupart du temps, Jean Dion, en bon anthropophage littéraire, trouvait les mots pour s’approprier la petitesse et l’élever en fable empreinte d’humour. D’autres fois cependant, l’idiotie et l’arrogance le dépassaient et, médusé devant l’ampleur du désastre, il semblait capituler, de la même façon qu’on peut parfois s’incliner devant la beauté.

Heureusement, Jean Dion ne capitulait jamais longtemps. Il relevait les manches de ses mots et nous sortait une formule à l’emporte-pièce qui, à défaut d’enrayer la mécanique bien huilée de la connerie, lui offrait la sortie heureuse du dernier mot. L’une de mes préférées, que j’utilise régulièrement – comme quoi la bêtise est partout –, allait comme suit : « Tant de chemin parcouru depuis l’amibe pour en arriver là. »

À cause de cette expression, mais surtout parce que ma connaissance en biologie est parcellaire – que dis-je? plutôt abyssale, j’étais un véritable cancre en science –, j’ai longtemps cru que l’amibe était la première forme du vivant, aux balbutiements de la vie terrestre. Mes quelques lectures sur le sujet – en vieillissant, on regrette souvent ces heures à ne pas écouter ce professeur qui nous racontait tout ce qu’on voudrait savoir plus tard – m’ont appris que ce n’était pas le cas. On peut néanmoins présumer que l’amibe n’a pas évoluée autant que l’homo sapiens – n’hésitez pas à me lancer des roches si je le mérite – et, ainsi, donner raison à Jean Dion.

Je prends des détours, je sais. C’est que je veux parler de la bêtise, mais que je ne veux pas m’y attarder. Voyez-vous? Je sais trop bien le tapage qu’elle provoque, nous empêchant d’accéder à l’essentiel. Pensez aux chroniques de Richard Martineau, à la récente saga du papier hygiénique et à ces opportunistes dont le réflexe dans l’adversité est de penser à la piastre à faire. Pensez à ce client désagréable qui empoisonne un quart de travail entier et à l’omniprésence de Trump dans les médias. La bêtise aime se faire entendre, elle est bruyante et, parce qu’elle est soustraite à la logique du collectif, il est difficile de la raisonner. Mais ce n’est pas parce qu’elle parle plus fort que les autres qu’elle a avec elle le pouvoir du nombre.

La bêtise n’a pas toujours les proportions qu’on lui confère. Voilà pourquoi je voulais aujourd’hui en prendre acte, sans toutefois lui offrir toute la place. Nous y serons confrontés avec virulence, dans ces jours difficiles qui nous attendent, mais rappelons-nous : pendant la tempête du verglas, tandis que la connerie vendait des génératrices à prix exubérant, la majorité d’entre nous redoublait d’ingéniosité pour offrir du réconfort à leur communauté. Déjà, de nombreuses initiatives témoignent de cette inclinaison pour la solidarité. Ne soyons pas naïfs, mais ne nous laissons pas détourner de ce qui compte.

En attendant, je ne sais pas ce que fait Jean Dion aujourd’hui. J’espère qu’il n’a pas abdiqué pour de bon et qu’il a encore, enroulé dans le repli de ses manches, quelques bons mots, qu’il offre parfois aux enfants, émerveillés par cette magie inattendue. Si la curiosité vous prend, vous trouverez ici une sorte de best of de ses citations, parmi lesquelles, celle-ci : « Pourquoi n’entend-on jamais parler de l’imbécile malheureux? »

Je vous laisse cogiter là-dessus et vous donne, une fois de plus, rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #3

Journal de quarantaine #3

Crédit photo: Michel Hébert

Les listes

Vous savez que votre vie n’est plus ancrée dans sa simple routine quand un banal « Ça va? », en d’autres temps à peine plus qu’une formule phatique, déclenche une réponse fleuve. Certains éléments de nos vies vont bien, d’autres non. Mais au-delà de la nuance qui s’impose, la longueur de notre réponse témoigne d’un besoin de nous rencontrer.

Il y a une semaine à peine, du moins du point de vue de ma situation de citadin, on croisait tellement de gens que l’on pouvait choisir d’investir certaines conversations, écourtant celles qui semblaient moins prometteuses ou qui nous plaçaient en retard pour le boulot (je suis toujours un peu en retard pour le boulot). On répondait alors par réflexe.

– Oh oui. Ça va. Le petit pousse. La santé est bonne. Toi, ça va?

Quelques phrases brèves qui se refermaient sur elles-mêmes. On écoutait poliment la réponse de l’autre et on passait notre chemin. Ça semble cruel, dit comme ça, mais c’était un sentiment partagé. Une entente tacite, écrite dans la posture de nos corps et l’inclinaison de nos voix. Mais ce matin, j’ai reçu un message d’un ami.

– Ça va, le coronagate?

Et les valves se sont ouvertes. Mes pensées, entassées dans une tête habituellement aérée, qui prend le temps de voir venir, qui gère les informations à sa vitesse, ont déferlé leur trop-plein. Au bout de quelques phrases, sans que je m’en aperçoive, je n’étais déjà plus en train de répondre à la question. Je m’en fous un peu de savoir comment je vais. Je le sais à vrai dire. Je pense surtout à tous les autres. À ceux et à celles à qui je n’ai pas encore eu le temps de parler. À ceux et celles que je ne voyais plus, mais qui gardaient une place dans mon cœur.

Je ne sais pas pour vous, mais depuis quelques jours, mes listes ne sont plus les mêmes. Vous savez, ces listes de choses « à faire », sur lesquelles on couche, sur du papier, ce qui nous cause des tensions, et qu’on prend plaisir à éliminer aussitôt qu’elles sont accomplies, pour se donner le sentiment de ne pas faire du surplace.

Les verbes « aller », « rapporter » et « visiter » ont disparus, remplacés par « rappeler », « écrire » et « annuler ». Sur la liste d’épicerie, champignons, yogourt et tofu ont cédé leur place aux pois chiches, aux patates et aux pâtes. Mon calendrier (qui est, après tout, une longue liste), est tout raturé. J’ai bien encore quelques textes à rendre, mais les rendez-vous, les quarts de travail, les fêtes, les soupers, les sorties, le sport : tout a foutu le camp. Les cases se disputent l’espace, bien alignées, dans un grand vide peuplé d’incertitudes.

Plus longues encore que toutes ces listes se trouvent celles, mentales, faites de noms. Permettez-moi de garder ici ces noms dans l’anonymat, mais cette liste est interminable, et chaque nouveau nom ajoute à l’inquiétude qui m’habite, la seule à vrai dire. Comment se portent-ils? Tous ces êtres, amis, parents, connaissances, clients réguliers, commerçants du quartier, amis d’amis, parents d’amis, amis d’autrefois, amis d’ailleurs. Ils sont coincés à l’étranger, chez eux avec leurs enfants, en transit à l’aéroport, en quarantaine forcée. Ils sont immunosupprimés, affaiblis par une cochonnerie au poumon, un cancer, un diabète. Ils sont âgés, anxieux, dépressifs. Ils sont nombreux, trop nombreux, je n’arrive pas à faire leur décompte et, parfois, je n’arrive pas à me rassurer. Sortiront-ils indemnes de cette crise?

Il y a tous ceux que je connais et il y a tous ceux que je ne connais pas. Ces gens en situation d’itinérance, ces gens aux prises avec des troubles psychologiques, des traumatismes, des besoins de soutien importants. Ces gens qui, déjà, étaient en situation d’extrême vulnérabilité. Je pense à eux.

Et d’ici à ce qu’on reprenne un peu d’emprise sur nos vies et sur ce tourbillon qui a emporté nos listes, je vous invite, une fois de plus, à nous retrouver dans les mots.

Rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #2

Journal de quarantaine #2

COVID-19 et le système métrique

Quand on a un bébé – et je n’ose imaginer ce que c’est que d’en avoir deux, trois… quatre! –, on n’a jamais trop de plats préparés. Histoire de n’être pas pris à court de repas équilibrés, en morceaux pas trop gros, sans sel et pas trop épicés – quoi que –, vaut mieux avoir le congélateur plein. La quarantaine, dans la mesure où celle-ci s’inscrit dans la durée, et tout laisse croire que ce sera le cas, impose elle aussi la congélation de plats préparés.

Voilà pourquoi ce matin, pendant la sieste de fiston, ma blonde et moi, on cuisinait. Deux recettes de front : l’une hiérosolymitaine, l’autre québécoise. En s’échangeant les ingrédients, on veillait à ne pas se piler sur les pieds. 70 grammes de pois chiches. 24 oz de tomates en dés. 100 ml de jus de citron. Un ¼ de lb de beurre. Nos deux livres se revendiquaient du même art culinaire, et pourtant, dans la liste des ingrédients, c’étaient deux poids, deux mesures.

Au Québec, ce n’est pas d’hier que le système impérial s’entremêle au système international. La température extérieure se chiffre en Celsius, tandis que la chaleur de notre cuisinière s’élève en Fahrenheit. Le prix de la viande est annoncé à la livre, mais le poids affiché sur l’emballage est en kilogrammes. Nous évaluons en mètres la distance qui nous sépare d’une station de métro, mais nous établissons la superficie de nos appartements en pieds carrés.

Au visiteur, il peut sembler impressionnant que nous puissions naviguer ainsi d’un système à l’autre, mais la vérité est qu’en dépit de la schizophrénie de nos barèmes de mesure, peu d’entre nous peuvent faire la conversion d’un système à l’autre. Ainsi sommes-nous un peuple scindé, emmêlé dans sa propre démesure.

Pourtant, la parution, en janvier 1970, du Livre blanc sur la conversion au système métrique au Canada, où le gouvernement canadien présentait ses politiques en matière de système de mesure, aurait dû uniformiser nos usages. Or, force est de constater, cinquante ans plus tard, que l’application de ces mesures demeure approximative.

Pire, l’imposition du système métrique a créé un fossé entre les générations. Celles qui ont grandi dans le système impérial – nées, grosso modo, avant 1950 – ne se sont jamais réellement ajustées. Encore aujourd’hui, elles évoquent le nombre de lieues qu’elles parcouraient à pieds pour se rendre à l’école, convoquent la verge pour mesurer la grandeur d’un terrain et racontent des histoires où, en plein délire, elles roulaient à 90 sur l’autoroute. 90 miles, s’entend.

Les gens de ces générations ont, aujourd’hui, 70 ans et plus. Ils ne sont d’ailleurs pas aussi déconnectés que dans la caricature que j’ai dépeinte au paragraphe précédent, et savent très bien ce que représente un mètre. Trop bien, même. Surtout que depuis quelques jours, on leur recommande de ne pas sortir inutilement de chez eux et de rester en isolation, comme si ce mot n’était pas suffisamment effrayant. Au minimum, on leur recommande de garder leur distance.

Un mètre.

Jadis, ce mot leur était approximatif. Il représentait 39,37 pouces, 3,28 pieds, 1,09 verge. Mais aujourd’hui, il n’a rien d’aléatoire. C’est l’espace qu’on a imposée aux restaurateurs, c’est celui qui sépare les marcheurs dans la rue, les clients à l’épicerie. Le mètre a autrefois divisé les générations, et aujourd’hui, c’est toute une population qu’il divise.

Nous ne sommes pas égaux face à la menace de la mort, pas encore, mais si nous désirons éviter la catastrophe que subissent tant d’autres, il faudra oublier notre façon bien à nous de nommer l’espace qui nous entoure, et adopter des mesures communes. Précisément, celles prescrites par les plus grands spécialistes.

Alors, partageant la vie sur une base commune, nous pourrons jauger cet autre système qui nous parait étonnant : celui de la solidarité qui s’exprime par la distanciation sociale. Mais en attendant, concentrons-nous sur la chose à faire. Moi, je retourne à mes oignons, qui m’arrachent des larmes.

Rendez-vous ici, demain.

Journal de quarantaine – Jour #1

Journal de quarantaine #1Ce soir, douché par la faible lumière de mon bureau, l’iris stimulé par la blancheur cathodique de mon écran et les oreilles branchées sur un petit jazz, on pourrait croire que tout est au beau fixe. Mon fils dort, ma blonde lit dans le salon et je suis seul avec mes mots. Or, ça vrille dans ma tête, comme ce bulletin de nouvelles qui rafraîchit ses misères internationales à chaque seconde. La paix de la nuit, cette fois, ne trouve pas son chemin jusqu’à moi.

J’ai perdu ma job de salarié aujourd’hui – je ne dis pas ça pour me plaindre, j’ai souhaité que ça arrive, par devoir civique –, jusqu’à nouvel ordre. Le bar où je travaille, à l’instar des arénas, des bibliothèques, des musées, des gymnases d’entraînement, des salles de spectacle et qu’oublie-je encore, a fermé ses portes, pour éviter la propagation. Demain m’attend une nouvelle journée de huis clos, qui suit la précédente, et la précédente, et l’autre d’avant. Depuis vendredi, je n’ai pas vu beaucoup de visages. Ma blonde et moi, on a tout lu et, comme tant d’autres, on en est venu à une conclusion : on annule tout. Ce soir, devant mon ordi, je suis un peu vidé.

Habitué de me nourrir dans la voix des autres, de baigner dans leur regard, d’espionner leurs manies et leurs potins, je suis à sec. Ma nourriture terrestre est virtuelle. C’est une bouffe 2.0. Des échanges par courriel ou par texto, quelques appels téléphoniques, certes, mais la vie, celle qui appartient à la routine tout autant que celle qui relève de la spontanéité, m’échappe. Ce monde de la chair, de la sueur et de la chaleur, la fratrie, les amis, les collègues, le tapage, la pollution et la beauté nés du choc des êtres humains… désormais, je dois l’imaginer. Seul dans mon bureau, je me demande : pourrai-je apprivoiser cette solidarité née de l’isolation?

Ainsi, histoire de nourrir cette solitude, je vous propose de nous rejoindre par les mots. C’est le chemin qui m’est le plus familier, de toute façon. J’entame donc ce que j’appellerai mon Journal de quarantaine. Je ne vous dis pas ce que c’est : je ne le sais pas. Sinon ceci : ce sera un lieu d’évasion, afin que le texte, en attendant la tombée des murs, puisse voler vers vous. Les contraintes sont nécessaires, mais la liberté, elle, est essentielle.

Rendez-vous ici, demain.

Les quotas ou le régime minceur de l’assurance-chômage

Mafalda

Quel est ce pays que nous entretenons? Est-ce une société prête à se soutenir, à poursuivre un bonheur collectif et une vie décente pour toutes et tous, ou n’est-ce plus qu’un état-technocratique auquel chacun.e doit participer, quitte à se saigner jusqu’à n’être plus capable de souffler et, plus pragmatiquement, de boucler la fin du mois?

Voilà de bien grandes questions, j’en conviens, que les aléas du quotidien rendent parfois difficiles à considérer. Nous souscrivons par défaut à un système – le capitalisme –, et il me semble parfois que nous nous croyons à l’abri de ses excès. Si souvent, notre apport à la communauté se mesure d’abord en dollars, en heures de travail et en services rendus aux entreprises. N’y a-t-il pas d’autres moyens de participer à la collectivité? Comment se fait-il que nos institutions et, encore plus alarmant, les filets sociaux que l’on s’est dotés, ne reconnaissent comme valable qu’un seul schéma de vie?

J’aimerais m’attarder ici à notre régime d’assurance-chômage, sensé nous venir en aide en situations de grande nécessité. Ce régime que le gouvernement Libéral a fallacieusement rebaptisé assurance-emploi, en 1996, geste symbolique abolissant la reconnaissance du chômage, état malheureux, certes, mais le plus souvent, inévitable.

Permettez-moi quand même de parler leur langage un instant : celui des chiffres. À sa création en 1940, l’assurance-chômage n’était accessible qu’à 42% de la population active, protection qui, au prix de plusieurs luttes, a atteint 96% en 1971. Depuis, c’est la débandade. De multiples réformes engagées tour à tour par les Libéraux et les Conservateurs ont contribué à le saper, si bien que depuis 2012-13, c’est moins de 40% des chômeurs qui ont eu accès aux prestations. En dépit de quelques mesures atténuantes adoptées par le gouvernement Trudeau, le régime d’assurance-chômage multiplie les injustices.

Un cas de figure

J’ai tout récemment pu constater l’ampleur du préjudice étant forcé à un arrêt de travail par suite d’une opération à une hernie inguinale. Je suis serveur-barman et j’avais, dans la dernière année, cumulée suffisamment d’heures pour avoir accès au chômage. J’étais convaincu que ce n’était qu’une formalité, mais c’était sans compter que les agent.e.s de Service Canada sont mandatés de trouver une faille dans les dossiers.

La faille, dans mon cas, est que je suis aussi travailleur autonome. J’écris. Par passion – peut-il de toute façon en être autrement? –, mais aussi pour quelques écus. Et même si ma demande ne concernait pas mon occupation de travailleur autonome, mais bien un arrêt maladie de mon emploi salarié, cette situation créait un flou à mon dossier, qui est alors passé dans l’immense pile de l’incertitude.

Sans qu’on puisse m’expliquer le lien entre mon travail autonome et mon arrêt forcé par suite d’une opération, j’ai subi un interrogatoire. Il leur semblait inexplicable que je ne travaille qu’à temps partiel comme salarié, flirtant ainsi avec le seuil de la pauvreté, pas plus qu’il ne semblait justifiable que je veuille travailler moins pour être plus présent à la maison, me permettant d’être davantage avec mon garçon de cinq mois et, se faisant, donner un coup de main à ma blonde. Je ne réclamais pourtant du chômage que pour mon travail à temps partiel, c’est-à-dire presque rien. Suis-je un fraudeur, un profiteur et un paresseux, parce que je choisis la vie plutôt que l’argent?

Trente-cinq jours après avoir soumis ma demande, j’ai reçu un avis de refus. Je n’avais pas réussi à faire la preuve que j’aurais pu travailler si je n’avais pas été malade, a-t-on écrit sur un avis reçu par la poste. Le fait que j’aie le même emploi depuis douze ans, boulot que j’avais d’ailleurs repris entretemps, dans les délais prescrits par mon arrêt de travail, semblait ne pas être une preuve suffisante. C’était à n’y rien comprendre.

Il m’a fallu attendre une autre semaine pour réussir à joindre l’agente qui avait pris la décision – elle m’avait pourtant indiqué qu’elle m’appellerait advenant un refus –, celle-ci me faisant comprendre que mon travail autonome faisait obstruction à mon emploi – j’aurais, selon elle, dû travailler à temps-plein – et me rendait non-éligible aux prestations de chômage.

J’ai lu la loi. Je l’ai relue. C’était pénible à lire, croyez-moi, mais je n’ai rien trouvé qui confirme ses propos. J’ai contesté la décision, écrit ma lettre d’explication et, avant de l’envoyer, j’ai été rencontrer le Mouvement Action-Chômage de Montréal (MAC), un organisme communautaire qui informe et défend les gens sans-emploi tout en visant la sauvegarde et l’amélioration du régime d’assurance-chômage.

Il m’a fallu attendre un autre mois, au terme duquel j’ai finalement parlé à l’inspectrice qui a hérité de mon dossier en appel. Elle m’a posé quelques questions d’usage, pris acte que mon dossier était en règle et, sans qu’elle ne le verbalise ainsi, a semblé surprise que ma demande ait d’abord été refusée. Quelques jours plus tard, elle a renversé la décision en ma faveur.

Hélas, mon cas n’avait rien d’exceptionnel. L’an dernier, le MAC est parvenu à renverser la décision de 71% des 109 dossiers de révision qu’il a pris en charge. Et encore, aux 25 cas qui se sont rendus au Tribunal de la sécurité sociale (TSS), il a gagné 84% de ses causes. D’autres comme moi ont ainsi pu éviter les dérives du système, mais combien de gens sans-emploi, voyant leur dossier essuyer un premier refus, se sont résignés, faute de temps et de ressources? Combien ont-ils été ainsi privés de leurs droits? Et surtout, pourquoi leurs dossiers avaient-ils d’abord été refusés?

Couper avant tout

« La mesure d’évaluation de notre travail, c’est l’argent qu’on fait économiser au gouvernement », confiait il n’y a pas si longtemps, au Devoir, un employé des « services d’intégrité » de Service Canada. La pression de la direction de l’assurance-chômage est forte sur leurs employés et l’existence de quotas à respecter a été plus d’une fois démontrée. Tandis que certains y prennent goût – les histoires d’horreur sont nombreuses, hélas, où le pouvoir a transformé des gens en bourreaux –, plusieurs ressentent un malaise.

Au cas très médiatisé de Sylvie Therrien, cette ex-fonctionnaire de Service Canada congédiée pour avoir dénoncé ces fameux quotas, plusieurs voix s’ajoutent, souvent anonymement, pour décrier ce régime pour lequel le gouvernement n’investit pourtant pas un sou, financé exclusivement par la cotisation obligatoire des employés.es et employeurs. Par quel détournement l’a-t-on transformé en appareil alambiqué, discrétionnaire et réprobateur, où l’économie prime sur le bien-être des citoyens.ennes?

Pour bien mesurer l’ampleur du désastre, il faudrait considérer ces dossiers, pourtant en règle, qui mettent des mois à être traités, des retards auxquels s’ajoutent les délais de révision et de contestation, dans le cas où les demandes sont refusées. Des situations qui mettent jusqu’à six mois avant de recevoir une décision finale. Six mois pendant lesquels on ne touche pas un rond.

Il faudrait aussi prendre le temps de raconter toutes ces histoires d’horreurs, toutes ces luttes qui doivent être menées pour corriger des injustices, comme ces femmes privées de prestations de chômage  parce qu’elles ont perdu leur emploi au retour de leur congé de maternité. La faille de leur dossier? On refuse de reconnaître les heures de travail qu’elles ont cumulées avant leur congé de maternité parce qu’elles n’entrent pas dans leur période de référence de 52 semaines.

La liste est longue, trop longue où, en place d’une procédure obligée menant à l’obtention d’une aide légitime, la situation se présente tel un combat. Dans mon cas, ayant reçu l’aide demandée, on pourrait croire que j’ai gagné, mais il n’en est rien. J’ai perdu du temps, évidemment, mais j’ai surtout perdu confiance en nos institutions. C’est ce genre d’outrage qui défait le tissu social et décourage les citoyens.ennes de contribuer aux régimes collectifs.

Pire encore, tout au long du processus, on a douté de moi. Tous les jours, de la même façon, on doute d’honnêtes citoyens.ennes qui, dans une période de vulnérabilité, doivent se défendre contre un système qui leur fait porter le fardeau de la honte, faisant planer sur leur tête une présomption de mauvaise foi. Sommes-nous devenus des fraudeurs jusqu’à preuve du contraire?

Laferrière au bout du tunnel

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J’ai réellement découvert Dany Laferrière au moment où j’errais dans la rédaction de ma maîtrise. Je travaillais sur la Trilogie des Mongols de Jean Basile parce je trouvais qu’on n’en parlait pas assez et, coincé entre mes piles de livres, j’en étais venu à me demander si je ne surthéorisais pas une œuvre qui avait d’abord parlé à mes tripes. Pire, je me demandais si je faisais ça pour les bonnes raisons.

Par prétendue rigueur, je m’empêchais de lire autre chose que la littérature concernant mon sujet d’étude, une grave erreur de jeunesse qui m’a mené à une écœurantite et à une bien triste question : aimais-je encore la littérature? Finalement, au terme de quelques mois amers, j’ai finalement cédé, me plongeant pour la première fois dans le Montréal caniculaire de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Plus jeune, j’avais lu L’odeur du café et Le charme des après-midi sans fin, et tandis que j’avais encore le souvenir de la langueur de journées chaudes, du sourire tranquille de Da sur son balcon, du café qui roucoulait à l’intérieur et des élans répétés de la mer, je ne connaissais pas ce souffle jazzé, ces rues montréalaises sanguines au tissu social fondu dans la sensualité des corps.

Exalté, j’ai enfilé Chronique de la dérive douce, Je suis fatigué, Le cri des oiseaux fous et Pays sans chapeau. Alors, toujours aussi emporté, plutôt que de crier « Au suivant! » sans réfléchir, je me suis arrêté. Le point était marqué : aucun doute, je ne vivrais jamais sans ces histoires de tous les lieux, le souffle des mots et l’intimité des livres. Pour remercier Dany Laferrière, je lui ai écrit. Une lettre manuscrite, sans adresse de retour, par romantisme j’imagine. Je ne voulais pas qu’il se sente tenu de me répondre. Il m’avait écrit assez souvent, c’était mon tour.

Dany Laferrière de l’Académie française

C’était il y a six ans. Depuis, j’ai poursuivi la lecture de cette œuvre qui ne cesse de proliférer, menant l’enfant de Petit-Goâve jusqu’à l’Académie française, si bien qu’il semble désormais impossible de le nommer sans y adjoindre l’épithète immortel. Voilà un bien grand mot, si vous me permettez la parenthèse, attribué à des académiciens qui, pas plus que vous et moi, ne sont à l’abri de la mort. Les écrivains appartiennent au monde des mortels et c’est de là qu’ils puisent toute leur force, leur pouvoir de vérité. On n’écrit pas contre la mort, ou peut-être, au mieux, contre un peu d’oubli. Est-ce que les Inoubliables, ça ne faisait pas assez sérieux pour ces gens de l’Académie?

Il reste qu’il y a un prix à payer pour appartenir à la bande des immortels : le poids des attentes. Jean-Paul Sartre, en refusant le Nobel en 1964, a offert un avertissement au nouvel académicien : « Toutes les distinctions que l’écrivain peut recevoir exposent ses lecteurs à une pression que je n’estime pas souhaitable. Ce n’est pas la même chose si je signe Jean-Paul Sartre ou si je signe Jean-Paul Sartre, prix Nobel.[1] » Cette mise en garde concerne la pression de la réussite : le succès demande de nouveaux succès. Mais il énonce surtout l’allégeance qu’un écrivain témoigne soudain à l’endroit d’une institution.

Désormais, on dira Dany Laferrière… de l’Académie française. Il appartient à une institution qui s’inscrit dans le monde, dicte certaines conduites, en condamnent d’autres. L’écrivain, aussitôt, n’est plus aussi libre. C’est pourquoi Sartre affirmait que « l’écrivain devait refuser de se laisser transformer en institution ». La liberté, voilà ce que doit revendiquer un écrivain.

L’œuvre immortelle d’un écrivain faillible

On a si souvent demandé à Laferrière d’où il venait. Il aurait fallu, plutôt, lui demander où il allait. C’aurait été alors possible de saisir que l’homme n’avait pas l’intention de rentrer dans les rangs et qu’il irait, tête baissée et poing levé, là où il l’entendait. Ainsi s’est-il proposé, avec son dernier projet, Autoportrait de Paris avec chat, de « varier sa cible » en nous offrant un livre dessiné, quelque chose que, de son propre aveu, il ne « sait pas faire » [2].

Œuvre hybride entre la chronique et la vignette, au travers desquelles se glissent quelques dialogues, panégyriques et citations, ce livre est avant tout un hommage aux artistes et êtres d’exception qui ont façonné, influencé et ouvert la voie au parcours de Laferrière. Hélas, nombreux sont les topos sur les artistes qui s’apparentent à une page Wikipédia, où on attend la mise en lumière d’un trait oublié, cette répartie ou cet effet de surprise auxquels Laferrière nous a habitués. En vain.

La facture du livre, attrayante, ressemble à un cahier de notes, où l’auteur aurait jumelé mots et dessins dans un fouillis orchestré. Rédigé d’une main mal assurée, le texte se lit parfois avec difficulté, les mots ajoutés et les ratures n’aidant en rien. Les dessins, qui entretiennent des affinités avec l’art brut, se perdent très vite dans l’accumulation. Heureusement, ils ajoutent un peu de couleurs à des mots qui en manquent cruellement.

L’écrivain est allé où personne ne l’attendait et il faut saluer son audace. Ce pied-de-nez à l’institutionnalisation de son nom et de son œuvre est une leçon de liberté. Elle rejoint celle de Renaud qui, aux lendemains de son succès, avait chanté : « C’est sûrement pas un disque d’or / ou un Olympia pour moi tout seul / qui me feront virer de bord / qui me feront fermer ma gueule[3] ». Laferrière, à sa façon, a réaffirmé son indépendance. Il ne sait pas dessiner, alors il dessine. Il ne connait pas bien Paris, pourtant il écrit un livre sur la capitale française. Il s’est habitué à la machine à écrire et à l’ordinateur, rendant sa calligraphie brouillonne : il écrit donc à la main.

Sartre disait « qu’aucun artiste, aucun écrivain, aucun homme ne mérite d’être consacré de son vivant, parce qu’il a encore le pouvoir et la liberté de tout changer. » Avec son Autoportrait de Paris avec chat, Laferrière a tenté un coup double. Démontrer qu’il était possible de se soustraire du poids d’une institution ou, plus ambitieux encore, qu’il était possible d’utiliser sa liberté individuelle pour ouvrir l’institution à de nouveaux horizons.

Laferrière clôt son œuvre en répondant au lectorat qui souhaitait « un grand livre d’académicien » par une prise de position : « Au lieu de cela, je recule, ici, jusqu’à l’enfance de l’art.[4] » L’œuvre de Laferrière crée une brèche dans le canon traditionnel de l’institution qu’il vient de joindre. Son œuvre constitue une réponse à Sartre et nous offre une grande leçon : il ne faut pas craindre l’imposture. Mais quel dommage, quand même, que cette liberté revendiquée ait mené à un mauvais livre.

P.S. Vous me pardonnerez l’utilisation du masculin pour évoquer les écrivains de l’Académie. À ce jour, seulement neuf femmes, contre plus de 700 hommes, y ont été admises. Il serait d’ailleurs temps de corriger tout ça.

 

 

[1] Toutes les citations de Jean-Paul Sartre sont tirées de sa lettre de refus du Nobel

[2] Les deux citations de ce paragraphe sont tirées d’une entrevue accordée au Devoir : https://www.ledevoir.com/lire/524813/dany-laferriere-ou-l-immortelle-enfance

[3] Renaud SÉCHAN, Où c’est que j’ai mis mon flingue, Album : Marche à l’ombre

[4] LAFERRIÈRE, Dany, Autoportrait de Paris avec chat, Boréal, Montréal, 2018, p.314

La solidarité de la neige

La solidarité de la neige

Je ne sais plus où donner de la tête, cette nuit. Le spectacle de la neige avale les bâtiments et déconstruit un ciel que nous sommes habitués à contempler de loin. Le snowbird, c’est moi. J’avance dans la folie du ciel, mes pas enfouis dans des nuages blancs, et partout autour, les flocons dansent comme autant d’étoiles.

Quelques rues derrière, St-Denis s’offre le ballet de rares voitures, le trajet invariable des autobus et l’acharnement des charrues, mais ici, dans les petites artères, je n’entends plus rien. Le duvet épais de la neige absorbe les bruits. La ville est tamisée. Il y en a des milliers qui désirent partir en voyage, mais le repos du large, le ressac du ciel et le silence sont plutôt venus à nous. Le décor est transfiguré et nous sommes, chez nous, ailleurs.

Je pense à ce petit groupe, enthousiaste et sympathique, que j’ai servi plus tôt, au bar duquel je reviens de travailler. Cette petite diaspora brésilienne à Montréal accueillait un nouvel ami, arrivé le jour même au Québec. Il est chanceux d’être reçu en terre étrangère par des amis, même s’ils se paient un peu sa tête. La plupart ont quelques hivers sous le manteau et ils sont fiers de faire valoir leur expérience au petit nouveau, qui ne connait la neige que par les films ou les photos. Je me demande s’il est en train d’avaler des flocons, de faire l’étoile dans la neige ou de l’observer tomber, à travers le givre de la fenêtre, ahuri.

Quelle nuit pour atterrir ici! Demain, il découvrira un pays ouvert, généreux. On s’offrira des coups de pelle, on s’échangera des regards interloqués, on rira des voitures disparues le long des rues et on partagera notre émerveillement devant la quantité tombée. On aura beau dire ce qu’on voudra, chialer de devoir pelleter, gratter, suer, la vérité, c’est que devant la neige, on redevient enfants.

Les tempêtes de neige font ressortir le plus beau de nous-mêmes. Nous redevenons un peuple, fier de vivre avec l’hiver, en lui, et aux gens qui ne connaissent pas cette saison, on dira volontiers combien chez nous, il fait -40 et il tombe des pieds et des pieds de neige. Nous avons ça en nous. La fierté de notre hiver, la volonté d’entraide et le plaisir de se rencontrer. Si seulement il pouvait neiger tous les jours…

Tout n’aura pas la pureté liliale de la neige demain, je le sais. Un casse-tête s’annonce pour tant de gens à mobilité réduite. Et pourtant, une fois de plus, ce n’est pas leur réalité qu’on entendra, enterrée par la litanie de ceux et celles qui possèdent des abris tempo, des souffleuses et des voitures à quatre roues motrices. Ils détestent l’hiver avant même qu’il n’ait commencé, et il n’y a rien, même pas un peu de folie, pour les faire changer d’avis.

Ma marche ce soir est interminable. Je voudrais ne jamais arriver. Je m’arrête sans arrêt, contemple mon tracé erratique, me laisse bercer dans la lumière d’un lampadaire, m’oublie dans l’immensité. Je ne m’inquiète pas de l’hiver, je l’embrasse, dans l’empan amoureux de mes bras. La seule chose qui m’inquiète, pour tout vous dire, c’est de ne plus avoir de neige en hiver.

 

Faire œuvre collective

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L’homme est souvent enclin à penser que l’ordre dans lequel il vit est naturel. Les maisons devant lesquelles il passe en allant au travail lui paraissent être des rochers enfantés par la terre plutôt que de fragiles produits des mains humaines.

Czeslaw Milosz

Encore une fois, le calendrier est allé au bout de lui-même. Il a tourné la page sur 2018 en nous laissant faussement l’impression de nous offrir une page blanche, un renouveau. L’année qui s’achève s’inscrit telle une rupture, un repère pour s’arrêter et faire le bilan de ce qui nous habite et qui appartient désormais au passé. Il nous semble alors que ce qui s’étire devant s’inscrit dans un monde nouveau, où les événements qui nous agiteront seront inédits.

La suite du monde, pourtant, n’a que faire de cette date qui change. 2018, 2019… y a-t-il une si grande différence? Le coup de minuit, qui a marqué la nouvelle année, contenait-il une mélodie salvatrice, une potion pour les peines que nous charrions et les bonheurs que nous espérons reproduire? En vérité, le passage d’une année à l’autre n’est rien de plus, pour reprendre la formule acrobatique de notre roi déchu, Philippe Couillard, « qu’un changement dans la continuité ».

Ce moment est toutefois heureux en cela qu’il nous incite à un état qui nous définit trop rarement : l’ouverture. Puisque le temps se retourne contre lui-même, pourquoi ne pas nous-mêmes pivoter sur nos fondations, se poser un instant et observer ce qui nous entoure. Prendre le pouls de ce qui nous anime. La nouvelle année n’a pas encore affiché ses couleurs, Trudeau n’a pas encore dit « Because it’s 2019 » et en effet, tout est possible.

Pour ma part, je prends acte des premiers ébats du Nouvel An sur le bord de la mer. Les raisons qui m’y ont amené ne vous intéresseront pas, mais peut-être apprécierez-vous cet arbre effeuillé, isolé, à la lisière de la plage et de la bordure verdoyante qui longe les maisons. Un tout petit arbre chétif qui, à vrai dire, n’aurait attiré l’attention de qui que ce soit en d’autres circonstances. Seulement voilà, à l’approche de Noël, quelqu’un a eu l’idée de glisser un coquillage troué sur une de ses branches. Peut-être était-ce l’initiative d’un enfant, qui a sacrifié l’une des pièces de sa collection; peut-être était-ce nos voisins, retraités, qui cherchaient à combler l’absence de sapin dans la maison; ou un adolescent amoureux, espérant de ce geste attiser les sentiments de sa bien-aimée. Qui sait?

C’était un geste gratuit, anonyme, qui n’appelait à aucune suite. Pourtant, ce jour-là, le lendemain, et encore le surlendemain, d’autres l’ont reproduit, décorant cet arbre qui, aujourd’hui, se trouve peuplé de plusieurs dizaines de coquillages. L’arbre semblait mort, ses racines desséchées par le soleil et le sable chaud, mais voilà qu’il revit d’un nouvel éclat. Et dans la brise du large, à défaut de caresser l’air de ses feuilles, il carillonne de tous ses coquillages.

Les gens sont nombreux à s’arrêter pour contempler cette œuvre improbable. La mer scintille d’un soleil généreux, les oiseaux chantent les merveilles du paysage et la plage s’étire dans le lointain, encaissant le ressac des vagues. Tout, ici, est magnifique, mais c’est cet arbre qui vole dorénavant le spectacle.

Il n’aurait que peu d’intérêt si seule une personne l’avait coiffé d’un coquillage, mais l’initiative a fait boule de neige. Quelqu’un a posé un geste qui semblait pertinent, et il a paru normal, aux gens qui passaient, de poursuivre le travail, de s’inscrire dans le mouvement. Cet arbre est devenu le symbole d’une communauté, spontanée et éphémère, faite d’inconnus qui le resteront. Sur cette plage où les heures se noient dans le flot des vagues, ils se sont arrêtés et se sont laissés prendre par cette impulsion qui leur semblait impérative : participer à la beauté du monde.

La beauté n’est pas notre seule préoccupation, mais il ne faudra pas la perdre de vue, dans l’année à venir. Sa présence est fragile et elle peut rapidement s’étioler sous les colonnes de chiffres, nos velléités de productivité et un repli sur nos peurs. Mais elle est peut surgir de partout. Il suffit d’être attentif. Accepter l’errance, même quand la situation le commande le moins; se prêter au jeu, même sans connaître les règles; oublier notre âge, nos allégeances politiques, sociales et identitaires. La beauté est féconde et autour d’elle, on cherchera à se rassembler. À entretenir des rapports respectueux avec l’environnement. Nous appartenons à plusieurs communautés, après tout, et par son inspiration, ensemble, nous avons la capacité de ressusciter les arbres morts et d’en faire des œuvres collectives, qui inviteront à la contemplation et inspireront nos suivants.

Retailles partage

Jeudis-moi tout

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Il y a quelques années, lors de vacances dans le Maine, j’avais été fasciné par le combat de quelques enfants qui, ayant employé leur journée à bâtir un immense château de sable, avaient mené une intense bataille contre la marée, imposante force de la nature qui avalait le fruit de leurs efforts. C’était un jeu bien sûr, mais il y avait, dans cette lutte contre l’irrémédiable, le reflet de la nature humaine. Un instinct de survie qui se refuse à l’abandon, même si le combat semble vain.

Le documentaire L’arche d’Anote, en première au RIDM+ la semaine dernière et à l’affiche cette semaine à la Cinémathèque québécoise, raconte l’histoire de la population de Kiribati, un pays d’une centaine de milliers d’âmes habitant un archipel d’îles en plein cœur du Pacifique. Le film de Matthieu Rytz présente des paysages envoûtants, une culture forte et quelques personnages inspirants, dont le Président de la République, engagé dans un combat pour la sauvegarde de son pays. C’est qu’avec les changements climatiques, le déplacement géographique des tempêtes tropicales et la montée des eaux, les prédictions les plus optimistes envisagent que Kiribati disparaîtra sous les eaux d’ici le prochain centenaire.

Tandis que la consommation mondiale va croissante et que les mesures pour contrer les changements climatiques demeurent timides, le peuple de Kiribati érigent des digues pour contrer la montée, irrémédiable, des eaux. Un film magnifique, empreint d’une beauté triste, qui fait entendre, une fois de plus, un cri d’alarme pour la survie de la vie humaine sur Terre. À voir.

Le nouveau pacte du diable

Molson

Créé en 2005, le Trou du diable (TDD) n’a pas tardé à s’imposer comme l’une des meilleures brasseries québécoises. Créatifs et audacieux, voilà quelques-uns des nombreux qualificatifs que l’on pourrait accoler à leurs dirigeants. Et pourtant, voilà que nous apprenions la semaine dernière que « devant de nouveaux défis » et afin de se donner « le moyen de leurs ambitions », ceux-ci étaient à court de créativité, et leur dernière audace aura été de se vendre à Molson.

Ces nouveaux défis, toutes les microbrasseries y font face. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses, et à toutes ces années où les micros grugeaient des parts de marché aux grandes brasseries, succéderont des années où les microbrasseries se partageront, c’est inévitable et c’est déjà commencé, les papilles des consommateurs. Certains y voient là un défi marchand : comment se démarquer dans un marché de forte concurrence. Personnellement, j’y vois un défi humain : comment préserver l’esprit collaboratif et ne pas laisser l’appât du gain saboter ce que nous avons mis tant d’années à bâtir.

Il ne faut pas l’oublier : si les microbrasseries se sont distinguées par la qualité de leurs produits, c’est aussi – et beaucoup – par un esprit entrepreneurial qui plaçait l’être humain au cœur de l’entreprise. Plusieurs apprentis brasseurs ont ainsi bénéficié de l’aide de brasseurs émérites, valorisant la diffusion de la connaissance plutôt que sa marchandisation. Le monde de la micro valorise aussi la coopération, créant ainsi un esprit de communauté, une union de force au détriment de la division et de la concurrence. Combien de délicieux élixirs sont ainsi nés de la collaboration de deux – voire trois – brasseries?

Loin d’enregistrer des déficits, le Trou du diable jouit encore d’une place enviable sur le marché. Une place qu’elle s’est méritée. Pourquoi vendre alors? Qui plus est, à un consortium contre lequel lutte l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), dont TDD était un acteur important? Pour plus d’argent, plus de profits, plus de croissance? Entre tous les possibles, était-ce là la seule solution?

Le cas New Belgium, quatrième plus grande brasserie artisanale aux États-Unis – huitième en incluant les grandes brasseries –, se révèle intéressant. À partir de 2000, la compagnie a graduellement vendu les parts de la compagnie à ses employés. Le mouvement s’est accompagné de formations afin de permettre à ceux-ci de prendre le plein contrôle de la compagnie et, depuis 2012, grâce à l’ESOP (Employee Share Ownership Plan), New Belgium appartient aux employés à 100%. La compagnie n’a cessé de croître depuis, ouvrant notamment une deuxième brasserie à Asheville, en Caroline du Nord, en complément de celle d’origine, à Fort Collins, dans le Colorado.

Le chemin qu’a emprunté New Belgium n’illustre que l’une des nombreuses possibilités qui s’offraient à TDD. Il est par ailleurs faux de croire que la pérennité d’une entreprise, sa santé financière et sa contribution à l’économie locale, dépend de sa croissance. Dès lors, il importe de se demander : la poursuite de plus de profits doit-elle primer sur les valeurs, sur une volonté de faire les choses autrement? L’argent aurait-il avalé, en quelques décennies à peine, notre désir d’être maîtres chez nous?

Il semble que nous ayons embrassé plus de convictions que ce que les dirigeants de TDD étaient capable de porter, finalement. Est-ce une trahison? Depuis ses débuts, la microbrasserie de Shawinigan était une figure d’exception. Aujourd’hui, on comprend qu’on peut créer un produit exceptionnel, être la fierté de toute une région et un moteur économique ronronnant, sans pour autant incarner un changement dans les mentalités.

Les actionnaires de TDD présentent la transaction comme si elle était en parfaite continuité avec l’ambition et la prospérité qu’ils poursuivaient. Force est d’admettre que, pour tous ces gens qui tentent d’être créatifs dans cet univers capitaliste ravageur, un allié de taille vient de s’enfuir. Vendre à Molson, c’est encore démontrer que tout a un prix, même des idées, même des valeurs, même de la sueur. En se laissant ainsi avaler, le Trou du diable rentre dans le rang de cette majorité silencieuse qui, tête baissée, cherche à nous convaincre que c’était la seule solution. Qu’il n’y a pas d’autre choix.