Mon chien a mangé Retailles

© Michel Hébert

Quand j’étais plus jeune, c’était la vaisselle qui s’empilait sur le coin du lavabo. Plus tard, c’est la multiplication des cartables qui refusaient de prendre place dans mon sac à dos. En vieillissant, les piles s’accumulent, deviennent plus nombreuses. Aujourd’hui, c’est ainsi que je vois ma maison, un temple reposant sur des dizaines de piles, des colonnes instables à faire rire les plus Corinthiens d’entre nous. La vaisselle, les vêtements, les livres à lire, les appels à retourner, les réponses de courriel à écrire, les comptes à régler, les objectifs à atteindre au boulot, les petites choses à faire au quotidien qui n’ont pas de nom mais qui sans cesse se renouvellent. Et dans le labyrinthe de toutes ces piles qui peuplent nos existences et condamnent nos jours à errer d’une occupation à l’autre, il y a les textes à écrire.

C’est la pile que je chéris la plus entre toutes, et je prends bien soin de libérer du temps pour m’en occuper. Cette colonne fragile faite de chemises de manuscrits, de feuilles jaunies par le temps, tachées de café et de bière, de feuilles arrachées aux cahiers, de morceaux de napperons déchirés, de factures barbouillées à l’endos. Cette pile est la plus imposante de toutes, et pourtant c’est la moins intimidante. Dans l’interstice de toutes ces feuilles, mon esprit pourra s’aérer, je pourrai parcourir le monde à ma guise, voyager à travers le temps et rencontrer les gens qui me manquent, les lieux qui m’habitent.

Habituellement, il y a dans cette pile une dizaine de projets. Certains sont sur le dessus et ancrés profondément en moi, d’autres sont satellites de mes préoccupations et je les remets sans cesse à la semaine suivante. Et puis il y a Retailles, comme une nouvelle obligation hebdomadaire, une contrainte et aussi une grande liberté que je me donne, chaque semaine. Mais cette semaine, dans cette pile, je n’ai eu le temps de m’attaquer qu’à une chose : mon recueil de poésie. Cette étrange bête qui prenait de l’ampleur depuis si longtemps, je l’ai enfin envoyé aux éditeurs. Reste qu’au final, je n’ai pas trouvé le temps d’écrire ma chronique pour Retailles, et c’est là que nous en sommes.

Vous me pardonnerez d’avoir si longuement tourné autour du pot, il y a longtemps que j’ai remis un travail en retard et j’ai perdu cette rhétorique d’excuses qui m’a si souvent servie au temps de mes études. M’enfin, en guise d’excuses, si vous me le permettez, je vous offre deux poèmes. Je ne peux vous donner mes préférés : je les ai soumis à un concours et ils ne doivent pas avoir été publiés. Je vous offre donc deux poèmes ordinaires, inédits. Des poèmes de la classe moyenne.

.

Le ciel est magnifique et le film est au bout de sa bobine

T’avais déjà la main sur la poignée

t’allais partir

au bout de tes doigts

ta valise

la porte de la chambre

la porte du taxi

.

à l’autre bout de la ville

on huilait les réacteurs

à l’autre bout du monde

on te dessinait une pancarte

bon retour

.

ici le réveil sonnait une heure vide

le plancher cherchait tes pas

le café attendait tes lèvres

.

moi j’avais la main sur ton épaule

mais c’est tout ton corps que je sentais

un souffle en sursis

un tremblement ultime

.

les murs avaient les oreilles grandes ouvertes

mais les mots ne trouvaient pas leur chemin

à travers ta lèvre mordue

mon sourire béat

.

ta main s’est refermée sur la poignée

moi aussi j’ai serré plus fort

t’as tourné les talons

quand j’allais dire

reste

.

dehors le soleil gueulait le jour nouveau

les hirondelles cherchaient la faille du ciel

et le chauffeur de taxi klaxonnait

il en avait vu d’autres

.

pars pas

pas après une nuit comme ça

c’est pas la fin ça

c’est le début

.

et t’as enlevé ta main de la poignée

t’as déboutonné ta blouse

dégrafé ton soutien-gorge

j’allais renvoyer le taxi d’un signe de la main

et t’as dit

.

tiens

souvenir

.

mes mains sur ton soutien-gorge

vide de ton frémissement

.

le chauffeur de taxi a fait un grand sourire

pas moi

.

assise sur la banquette arrière

tu m’as tendu la main

comme pour attraper la mienne

tu mordais encore ta lèvre

et moi

je mordais la poussière

.

P.S. Merci à Michel Hébert pour la photo. Pour le contacter: mikehebert@gmail.com

Sur la fenêtre du jour

© Sebastião Salgado

Parfois on sort du cinéma comme on y est entré. Porté par le flot de la foule, une vague odeur de popcorn dans le nez. Le film est passé sur nous sans que l’histoire ne fasse vibrer notre être, le générique est apparu et il ne restait qu’à regagner nos vies. D’autres fois, le film nous a mis dans un tel état que le monde semble avoir trouvé refuge en nous. Le générique nous prend alors trop vite et les noms défilent devant notre regard alangui, embué peut-être, notre souffle court. À fleur de peau, souvent, il nous faut rire le plus vite possible pour reprendre contact avec l’extérieur, ou alors parler, ou écrire, pour profiter du chemin qui s’est ouvert en nous.

Enfin, il y a ces films qui, plutôt que de nous plonger dans une bulle, nous incite à la solidarité. J’ai encore le vif souvenir de documentaires où les spectateurs s’échangeaient des regards après le film, comme une manière de se dire : On va le faire. On va se l’offrir ce monde meilleur et vaincre cette foutue gang de pourris. Il s’en fallait alors de peu pour que la salle ne se regroupe à l’extérieur et forme une manifestation impromptue. Mais bon, ça n’est pas arrivé, et puis d’ailleurs Monsanto règne toujours.

Récemment, je suis allé voir Le sel de la terre, de Wim Wenders. C’était une chaude soirée et le beurre coulait sur le maïs comme la sueur sous les aisselles. La salle était pleine et je ne sais pas pour vous, ça me réjouit toujours de voir que les cinémas maison n’ont pas encore eu raison du grand écran. Le film a commencé et, plus fort que moi, j’ai pensé à cette locution, si populaire qu’elle doit désormais se trouver dans le palmarès des phrases les plus entendues, quelque part entre deux citations de la Bible et les premiers mots lunaires de Neil « Lance Louis » Armstrong : Une image vaut mille mots. J’y ai pensé en me disant qu’heureusement, parfois, une image valait réellement mille mots.

Il y a plusieurs raisons qui expliqueraient que vous connaissiez Wim Wenders. Grand réalisateur allemand, on lui doit notamment Les ailes du désir, Paris, Texas et plus récemment, l’éclaté et sensuel Pina. Je me souviens encore d’un été où j’avais gagné la Place des Arts avec un ami, couverte sous le bras, pour assister à la projection extérieure de Buena vista social club. Cette nuit-là, sous le ciel d’un Montréal qui cherchait ses étoiles, j’ai visité la Havane. Les mouches qui volent dans l’été d’une trompette, les carrosseries rouillées qui bordent l’océan et son ressac de piano. Buena vista social club. Je n’ai pas tout vu de Wenders, mais lorsqu’il plonge dans un univers, il passe rarement à côté.

Les attentes étaient élevées pour le dernier documentaire de son large opus. Avec Le sel de la terre, Wenders se propose une fois de plus une rencontre avec un grand. Après Pina (2011), Wenders est allé visiter le grand photographe Sebastião Salgado chez lui, au Brésil.

D’une certaine façon, on pourrait croire que c’est une chance inouïe de tomber sur Salgado chez lui. Loin de l’agoraphobe enfermé entre ses quatre murs, on retient de Salgado qu’il a passé le plus clair de son temps à parcourir le monde, happé par l’impitoyable beauté du monde et de ses habitants. Le film propose un portrait chronologique de l’homme, arpentant les divers opus de la grande œuvre du photographe. Il y a quelques notes biographiques de sa vie – justifiées notamment par le fait que son fils est coréalisateur du film –, mais assez tôt on saisit que le documentaire porte sur beaucoup plus que la vie d’un homme. En filigrane se dessine en effet une vision plus grande que l’œuvre qui, par le récit d’une pensée humaniste, biffée et rebiffée par les obstacles, trouve son salut et son refuge sur la terre qui la porte.

Salgado est un économiste qui, au détour de la trentaine, a découvert sa passion pour la photo en chipant l’appareil que venait de se procurer sa femme. Ses premières photos sont prises près de chez lui dans le Minas Geiras, l’une des plus grandes régions minières du monde, dans le trou immense d’une mine d’or où s’entassent 50 000 hommes et femmes. Ses photos sont saisissantes : ce n’est que le début de l’aventure.

Porté par une réalisation sobre sur le plan visuel – comme si Wenders avait volontairement choisi de réserver la grandeur des images aux photos -, le film décline les différents voyages et les œuvres qui en ont résulté. Y passent les grandes famines du Sahel, le génocide rwandais, les incendies des gisements pétroliers en Irak, ses longs séjours avec les peuples Andins. Ses œuvres déploient un regard tendre sur la vie, auquel s’adjoint un désarroi et le lourd constat que l’histoire de l’humanité en est une de guerre. Un infernal cycle de violence.

Salgado, troublé par ses années passées à côtoyer des morts atroces, à constater l’indifférence humaine devant le désespoir de ses pairs, retourne chez lui. Le film pourrait se terminer ainsi, mais une surprise nous attend. Salgado, pour un instant, s’abandonne à la volonté de fer de sa femme. Et alors de la misère surgit une beauté spectaculaire et un nouvel élan créateur. Un retournement inspirant que Wenders cherche à travers ses films, comme en témoigne ses propres mots : « Film can heal. Not the world, of course, but our vision of it, and that is already enough. » Si c’est assez, je l’ignore, mais c’est déjà beaucoup, c’est vrai.

Le générique du Sel de la terre a défilé sur des sacs de popcorn vides, sur une salle encore médusée par tant de beautés, pris entre la torpeur de l’horreur et le souffle galvanisant de l’espoir. La salle n’a pas bougé d’un iota, profitant de la douce chanson qui portait le défilement des noms. Il semblait alors qu’il y avait tant de gens qui s’activent à produire de la beauté. L’humain a ses failles, mais le monde ne s’arrête pas à lui. La fin de l’homme ne sera pas la fin du monde. Et en regagnant l’air humide et chaud de Montréal, nous étions portés par un sentiment d’urgence. Il nous fallait, nous aussi, faire quelque chose de grand. Quelque chose de beau.

Le voleur manchot

© Sebastião Salgado

© Sebastião Salgado

Ce soir, quelques jeunes sont passés devant chez moi. Un peu ivres. On entendait leurs pas caresser maladroitement le sol. Ils sont venus à ma fenêtre, drapée d’un rideau, et ils ont hélé : Édouard! J’écrivais à quelques mètres de la fenêtre, sur un vieil ordinateur sorti du fond de mon placard. Je n’ai pas répondu. Édouard? Mon silence les faisait douter, et une seconde voix a interpellé son ami : T’es sûr qu’Édouard habite là? Je n’écrivais plus, figé sur ma chaise, le regard planté dans la faible lumière de l’écran. Ben non c’est même pas là. Je n’entendis pas leurs pas s’éloigner, mais leurs rires étaient de plus en plus loin, aspirés par la rumeur de la ville. J’allais me remettre à écrire quand un cri jaillit à nouveau, tout près de ma fenêtre. C’est pas Édouard. Y ressemble au Père Noël en tabarnac. J’ai vérifié, il n’y avait aucune fente dans le pli de mon rideau. C’est ma silhouette qu’elle avait observée, cette barbe des séries qui me déguisait le menton. Le Père Noël, c’était la première fois qu’on m’y comparait, mais il est vrai que depuis la nuit précédente, j’étais une manière de Père Noël, bien malgré moi.

Quand je suis rentré au beau milieu de la nuit, la veille, je n’y ai pas trouvé mon ordinateur. Les portes étaient barrées, il n’y avait aucune trace de quelque passage, mais le portable n’y était plus. Au bout d’un long moment inquiet, j’ai remarqué la moustiquaire absente de la fenêtre de ma porte arrière. Son loquet était brisé. Une toute petite fenêtre à travers laquelle on ne peut passer que si l’on est maigrichon, en plongeant de face. En plus de mon ordinateur, mon sac n’y était plus, avec dedans une sauvegarde de mes textes. J’ai marché vite, mu par une certaine crainte, vers mon bureau. Mon ultime sauvegarde était là, à sa place. Son minuscule voyant bleu me caressait le visage, redonnant un souffle à ma respiration : je n’avais pas tout perdu.

Si je proposais à ceux qui se sont déjà fait voler de lever la main, les abstentions seraient peu nombreuses. Au fil du temps, plusieurs de mes amis ont connu ce désagréable sentiment d’avoir été agressé dans l’intimité de leur maison. Les objets volés sont souvent les mêmes, bien souvent des ordinateurs en fin de carrière. Avec eux, des heures et des heures de travail, envolées. Quelques-uns de mes amis ont transformé cette intrusion en expérience singulière avec un étranger, mais nous n’avons pas tous la même force devant le malheur, et la plupart ont mis quelques temps à ne plus y penser, en rentrant chez eux. À chasser ce doute persistant que quelqu’un se trouve peut-être à l’intérieur, que notre maison a été fouillée à nouveau en notre absence. L’an dernier, un ami s’est fait voler deux fois dans la même semaine. En plus de son ordinateur, son voleur a pris sa collection de bières rares, ramenées d’Europe. La bière était chaude : le voleur n’est pas revenu une troisième fois.

Après avoir songé à mes sauvegardes, à mes amis, j’ai pensé à Brassens. À la stance qu’il a offerte à son cambrioleur. Puis j’ai pensé à tout ce que le voleur n’avait pas pris. Ma guitare était toujours là. Elle n’aurait probablement pas passée par le trou de la fenêtre, mais je lui en étais reconnaissant. Je l’ai prise et j’ai entonné les premiers vers de la chanson : « Prince des monte-en-l’air et de la cambriole / Toi qui eus le bon goût de choisir ma maison / Cependant que je colportais mes gaudrioles / En ton honneur j’ai composé cette chanson. » Brassens y était généreux et son adresse au voleur m’était douce. Dans le calme de la chanson, j’ai eu envie de remercier mon voleur, moi aussi.

Il n’a pas volé mon ordinateur, il est devenu mon plus grand lecteur. Ce qu’il voulait, c’est ma littérature. Il y avait des piles de recueils de poésie autour de mon portable, que j’avais relus avec plaisir pour écrire ma chronique de la semaine dernière, mais il n’y a pas touchés. Les livres tenaient toujours dans des piles à l’équilibre précaire, rongés par les vers, le journal était encore entrouvert sur le cahier Livres. Peut-être a-t-il pris le temps de lire la dernière critique d’Hugues Corriveau avant de filer. Mais celui qu’il a choisi, c’est moi. On trouve ses lecteurs comme on peut.

Hier, quelqu’un est entré par la fenêtre de la porte qui donne sur ma cour arrière. Quand je l’imagine entrer, tête première sur le plancher de ma toute petite cuisine, se cognant la tête peut-être sur ma cuisinière en retenant un juron, je souris. J’imagine un manchot qui se lance ventre à terre sur les glaces de l’Antarctique. Vrai, chaque fois qu’aujourd’hui j’ai ouvert la porte, de retour à la maison, une part de moi espérait qu’il y soit à nouveau afin que je lui mette la main au collet, une autre part de moi craignait qu’il soit revenu et qu’il ait emporté autre chose, mais chaque fois j’ai retrouvé ma maison dans le même calme où je l’avais abandonnée. Le voleur a poursuivi sa route, et moi aussi.

Sur sa route, il s’est probablement débouché quelques bières. C’est que j’ai constaté tantôt qu’une dizaine de bières de ma brasserie préférée avaient disparues de mon frigidaire. La caisse chaude à côté de ma cuisinière y était toujours : il a préféré celles froides. Une influence de la publicité, peut-être. Je doute que celui qui m’a volé hier soit le même qui ait volé mon ami l’an dernier. Reste que la tendance s’observe de plus en plus : les voleurs ont la fine bouche pour la bière de nos jours.

La poésie au temps du cholestérol

sexy NYC Au primaire, les cadeaux que j’offrais étaient parfois des poèmes. Remarquez, on pourrait aussi bien dire, les poèmes que j’offrais étaient parfois des cadeaux. La vérité, de toute façon, est que ce n’étaient pas vraiment des poèmes. Plutôt des bouts de phrases qui rimaient, le moins souvent possible en « é » – un défi rarement relevé. À cette époque, ma naïveté était sans bornes et je croyais autant en ma poésie qu’en mes chances de jouer pour Canadien un jour.

Au fil du temps, quelques rêves prennent le bord du chemin, mais heureusement, la naïveté demeure. Mes poèmes ne riment plus, mais je persiste à les appeler ainsi : poèmes. J’aime bien écrire des poèmes et j’adore lire ceux des autres. Étrangement, c’est un groupe très restreint au Québec, les lecteurs, lectrices de poésie. On dit qu’il faut à peine plus d’une centaine de ventes pour qu’un recueil de poésie soit considéré best-seller. Ça vous donne une idée. Et je me demande : pourquoi les gens ne lisent-ils pas de la poésie?

Jean Basile a écrit jadis que « la poésie ça attriste tout le monde, sauf le poète et sa petite amie.[1] » J’ai beaucoup ri à l’époque en lisant ça. Encore aujourd’hui, il m’arrive de ressortir cette phrase et de trouver ça beau d’autodérision. Reste que c’est une boutade et ce ne sera jamais rien de plus. Si la poésie est triste parfois, c’est vrai (« dans la rue la gratte passe / sur nos traces / et sur les anges[2] »), l’est-elle davantage que la vie elle-même? La poésie condense la vie, elle joue avec les malheurs, comme pour retrouver le chemin vers un quotidien plus doux, plus calme : « comme une cenne noire / j’attends de devenir une piasse.[3] »

Je me demande parfois si les gens sont déçus, voire traumatisés de leurs expériences de lecture de poésie. À l’école, peut-être, on s’est cogné les dents sur les classiques, on n’a pas trouvé là un miroir de notre société, la lumière d’un monde à découvrir. Mallarmé nous a dit « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », on n’a pas trop bien compris, peut-être avons-nous analysé le poème avec notre prof et sommes resté sur l’impression que la poésie est une chose obscure, insécurisante et ardue. On n’a pas trouvé les vers qui auraient pu nous faire associer plaisir et poésie.

On dit souvent de notre temps que nous sommes en quête d’économie des moyens. L’économie des mots : la poésie en fait un leitmotiv, un article de sa définition. Il suffit de quelques vers pour qu’un univers soit campé, une ambiance soit installée. Rappelons-nous l’incipit d’Histoires que nous a offert Jacques Prévert : « Encore une fois sur le fleuve / le remorqueur de l’aube / a poussé son cri[4] ». Le décor est planté. La musique joue en vous. Votre cœur, déjà, ne bat plus au même rythme. Ou encore, les débuts fracassants d’Anise Koltz, dans Chants de refus, le couteau serré entre les dents : « Dieu / je t’appelle / comme si tu existais / descends de ta croix / il nous faut des bûches / pour nous chauffer[5] ». La hache est déterrée et le livre vit, déjà. Avouez que vous avez envie de lire la suite.

La poésie, avec ses airs de laisser-aller, de flâneries désintéressées sur le monde, ses couleurs et ses interprètes, frappe fort, en quelques mots rares. Élus. Nous qui sommes tous des enfants de Miron, comment ne pas se sentir ployer devant ces mots : « Montréal est grand comme un désordre universel / tu es assise quelque part entre l’ombre et ton cœur / ton regard vient luire sur le sommeil des colombes / fille dont le visage est ma route aux réverbères[6] ». L’amour. L’amour n’est jamais seul en poésie. On l’arrache de nos griffes, on le hurle sur des graffitis, on en déchire ses lettres, mais chaque fois, on y revient, on le chérit. L’amour à bout de bras : « Je savais pas que je mendiais avant / que tu jettes tes yeux dans ma main / avant que d’être miettes / d’amour lancées aux moineaux et / à moi qui connaissais pas ma misère / et piaillait paume tendue par-là[7] » Cyrano est désormais partout. Il est logé dans le creux de notre oreille et il chante ses vers. Notre pouls qui bat a besoin de lui, entendons-le.

Nous qui raffolons des instants rares, nous qui sommes habités par le désir d’émotions ardentes, qui voulons à tout prix être présent au monde, pourquoi nous sommes-nous exilés de la poésie? Je l’ignore. Elle est partout, je le sais bien, dans ce couvercle d’une benne à ordures qui danse sous la charge du vent, dans ce ciel d’étoiles qui nous chavire. La poésie est au Cirque du Soleil et au coin de chaque rue, mais celle que l’on trouve dans les livres vaut à elle seule plusieurs voyages. Parce que la poésie est un feu, et que nos cœurs sont un sacré bon bois d’allumage.

[1] BASILE, Jean, La jument des mongols, 1964, Éd. du jour, Montréal, p.9

[2] DOSTIE, Alexandre, Shenley, 2014, Éd. de L’écrou, Montréal, p. 91

[3] DUMONT, Frédéric, Volière, 2012, Éd. de L’écrou, Montréal, p. 41

[4] PRÉVERT, Jacques, Histoires, 1963, Éd. Gallimard, Paris, p.9

[5] KOLTZ, Anise, Chants de refus, 1993, Écrits des forges, Trois-Rivières, p.

[6] MIRON, Gaston, L’homme rapaillé, 1970, Les presses de l’UdM, Montréal, p.38

[7] LALONDE, Catherine, Corps étranger, 2008, Éd. Québec Amérique, Montréal, p.23

Faire le monde au quotidien

Enfants dans l'eau

Mon ami est arrivé tout souriant chez nous l’autre jour. Il faisait gris dehors, froid aussi, il avait plu les quatre jours précédents, mais lui, il souriait. Un sourire contagieux. On oublie trop souvent combien c’est facile de faire sourire les gens. Il suffit de leur insuffler un élan joyeux, le regard planté dans le leur. Mon ami souriait et j’ai été pris au jeu, heureux sans savoir pourquoi. Quelques secondes à peine et nous étions un miroir de bonheur. Je lui ai demandé ce qu’il traînait avec lui pour être si heureux, et alors il m’a raconté.

Quatre jours de pluie, disais-je, ajoutant ainsi un déluge d’eau à la fonte des neiges. Les coins de rue sont inondés et les flaques d’eau sont des étangs dans les ruelles. Son fils vient de découvrir le bonheur des bottes de pluie. De retour de la garderie, son jeu préféré est de parcourir en va-et-vient continus une flaque d’eau, s’amusant des vagues que ses pieds délicats génèrent. Son plaisir est inlassable. Mon ami me le montre, sur une petite vidéo qu’il n’a pu s’empêcher de prendre avec son téléphone. Après quelques allers-retours dans une même flaque, il s’arrête, offrant un sourire immense à son père. Il retrousse sa frimousse et regarde loin devant, conquérant des bonheurs simples. Il s’exclame de joie. Un cri qui rivalise avec le chant des oiseaux. Il a aperçu une autre flaque au loin, s’emballe et court vers elle, et les allers-retours reprennent.

Tant de choses ont été dites sur les enfants. Quand on se propose un monde meilleur, on pense à nous bien sûr, mais plus encore, c’est à eux qu’on pense. On songe à cette petite main qui a serré notre pouce, à cette langue bégayée qui se construit dans leur petite bouche, à leur regard où s’entasse un flot d’émotions, pour la première fois. Leur regard qui découvre le monde.

Faire des enfants, c’était le plus beau des chemins pour refaire le monde, pour mes amis. Un par un, les enfants, et un jour à la fois, le monde. Et pour moi, ils sont une nourriture d’espoir, des gardiens de beauté. À travers leurs enfants, ils prolongent leur force au monde. Je le vois, dans chacun de leur geste, dans leur regard, leurs mots et leurs attentions : ils introduisent un être à la vie. C’est par eux que leurs filles, leurs fils découvrent les merveilles et les simplicités de la vie, les frustrations et les joies du vivre-ensemble, c’est avec leur aide qu’ils construisent leur identité et apprennent le respect des autres. Et à chaque instant, malgré quelques heurts et crises, ils vont ensemble, sur le chemin de l’amour. Car ils aiment, et c’est la chose la plus importante que ressentent et observent ces enfants : l’amour.

Mes amis sourient beaucoup, en général, et depuis quelques années, plusieurs d’entre eux ont dans leur regard un mélange de fatigue et de bonheur qu’on pourrait nommer béatitude. Y’a que les nuits sont plus courtes. On veille moins qu’avant, c’est vrai, et pourtant les nuits s’envolent toujours, dans la douleur de la petite qui fait ses dents, du petit qui a soif. Ce n’est pas toujours facile de soutenir le rythme d’une vie de parent. On le dit et le redit, mais ce n’est jamais assez, il me semble. Travailleur, citoyen, étudiant, coéquipier, mari, amant, père, ami, frère, fils : toutes nos occupations ne cessent pas dès lors qu’on devient parent. C’est essoufflant, certes, mais chaque fois que je demande à mon ami comment va la vie, il pense à son fils qui court dans l’eau, et il sourit.

Mad rush

Piano

J’allais écrire mon roman, mais un rhume me serrait le cerveau et me gardait à distance de mon corps. Quelque chose ne passait pas. Sauf qu’il y a toujours un moyen. Enfin, presque. Ce jour-là, je me suis dit que Philip Glass saurait me guider. J’ai flâné un brin sur les internets, et je suis tombé sur Mad rush, pièce interprétée par Glass lui-même, à Montréal, le 7 mars dernier.

Je ne connais pas M. Glass. Je veux dire, je n’ai aucune idée de quel être humain il est. Mais son œuvre, je l’adore. Mad rush est une pièce magnifique. Il suffit que Glass passe sa main droite au-dessus de sa main gauche, au début du thème principal, qu’il aille chercher la deuxième octave et qu’il pose un , grave, sur la pluie délicate et troublante de sa musique, et je suis gagné. Chaque fois que cette note tombe, mon cœur bat.

La pièce dure 15 minutes. Philipp Glass est au piano et derrière lui, l’orchestre symphonique de Montréal. Ils sont quelques dizaines de musiciennes et musiciens, concentrés, émus peut-être, qui regardent Glass abattre sa mélancolie sur le piano. Ils ne jouent pas. Ils attendent leur moment. Glass joue et captive la foule, les musiciens. C’est peut-être un être humain abject – je le dis juste au cas, ne partons pas en peur –, mais sur scène, Philip Glass n’est rien d’autre qu’un artiste. C’est un grand pianiste, un fichu compositeur. Les musiciens attendent et on sent l’inspiration, le leadership que l’homme leur insuffle. Glass est là qui joue, juste là!

Les musiciens de l’orchestre sont tous très doués. Choisis parmi un grand nombre d’aspirants, ils ont fait nombre de sacrifices pour vivre de leur musique, pour être sur scène ce jour-là. Et ils attendent, inspirés par le souffle de Glass. Eux aussi, ce sont peut-être de piètres humains. Mais sur scène, ce qu’ils font est de l’orfèvrerie, ça relève d’une minutie du geste, d’une dextérité du corps que peu atteignent dans leur vie. Sur scène ils peuvent faire de grandes choses, mais ils sont là, leur instrument serré dans leurs doigts, le cœur porté par la charge de la musique, le regard fixé sur le pianiste. Philip Glass joue Mad rush, droit comme une barre sur son banc, les doigts lascifs sur l’ivoire, impeccable et entier.

Quelques fois, les boutons de sa manche droite chatouillent les poils de son bras gauche, son index vient se poser sur le de la deuxième octave. Et mon cœur bat.

La pièce est vieille de plus d’une dizaine de minutes déjà. Les musiciens n’ont toujours pas joué, ils sont là derrière qui attendent. Bientôt, ce sera leur tour de briller. Avec eux la pièce sera plus grande, plus forte, plus belle encore. Mais ils ne jouent pas. Pas encore, crois-je. Quatorzième minute, le thème principal revient, les notes s’envolent et les doigts de Glass viennent mourir sur la première touche du clavier. La pièce est terminée. Les musiciens, derrière, n’ont pas joué.

***

La semaine dernière, le gouvernement Couillard a annoncé l’abolition des forums jeunesse. Celui qui, à grand renfort de rhétorique électoraliste, met de l’avant l’importance de la jeunesse, sa fougue et son désir de participer à l’avenir, vient de saboter une terre fertile en dialogues depuis quinze ans. Car la jeunesse n’y monologuait pas, elle échangeait, créant un dialogue avec le reste de la population, pour faire grandir le Québec. Mais c’est fini. À quoi bon la maturité citoyenne, le développement de projets contre la primauté d’une économie de croissance? Cette nouvelle mesure Libérale nous rappelle qu’à leurs yeux, jeune ou moins jeune, un citoyen est une bête de somme, une marchandise.

Il y a beaucoup de gens dans ce pays qui se cherchent. Qui n’ont pas trouvé le moyen de s’ancrer ici en croyant fermement à la pertinence de leurs actions. Ils étudient, changent de boulot, s’impliquent ici et là. Mais ils ne trouvent pas. Ils n’ont pas su, encore, faire le pont entre ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent faire pour participer à ce grand projet de société. Ça n’est pas une situation facile, et de moins en moins, on écoute ces gens. On coupe dans des programmes qui leur donneraient le temps de se trouver. D’être à l’aise dans ce système, de se sentir reconnus.

Et il y a d’autres gens qui sont fermement engagés dans le monde. Ils ont développé une compétence qui leur donne une confiance en eux pour agir sur ce monde dans lequel on vit. Cette confiance vacille parfois, certes, mais leur compétence est la réponse à leurs maux et c’est vers elle qu’ils se tournent pour exister. Pour participer au monde.

Philippe Couillard n’a de Glass que le prénom. Il joue lui aussi un Mad rush, mais sans la délicatesse, sans l’écoute, sans le doigté. À défaut de nous représenter, ce pourrait être un grand leader. Mais il bute sur tout. Lui et son armée de ministres chevauchent notre Québec en nous oubliant derrière eux. La jeunesse est là, une population entière est là, prête à jouer, mais le solo de Couillard ne finit plus. Quelqu’un voudrait-il aller taper sur son épaule et l’avertir que son tour est terminé? Je dormirais mieux la nuit.

De l’au-delà jusqu’à nous, aller-retour

LimbesJe le connais pourtant ce chemin. Un chemin aux balises floues, à la signalisation lente. Un chemin qui longe deux univers. Ou plutôt, qui va de l’un à l’autre. Je suis dans ma voiture, le volume dans le tapis, le soleil tape à tout rompre et j’ai peine à reconnaître le paysage qui défile à travers le pare-brise. Je connais pourtant ce chemin. Celui qui mène à la mort.

Une heure plus tôt, j’étais au boulot quand le téléphone a sonné. Une journée comme une autre, qui commence avec le timbre agressif du cadran et le miracle d’un café. Sitôt le cerveau un peu remis en place, je me suis mis à abattre les mille choses qui se trouvaient sur ma liste de choses à faire. Le téléphone m’a interrompu dans un élan, et quand j’ai raccroché, mon collègue m’a dit :

– Pis, ça mord?

– Grand-papa est mort.

J’ai terminé les trucs urgents, laissant ma liste en plan. Je suis retourné chez moi, retrouvant pour un instant un espace familier. J’y ai pris une grande respiration, et je suis parti. Et me voilà, sous le fouet du soleil et l’insistance de la musique, dans l’habitacle de mon char. Je suis tout petit. Dehors je ne reconnais pas le paysage, je ne reconnais plus les rues, les intersections. J’avance, le pied fébrile sur l’accélérateur, comme un aveugle à l’étranger.

C’est comme la dernière fois. Ce sera chaque fois ainsi, croirait-on. Il y a un lit, au centre. Grand-papa y est, inhabité, abandonné à la mort. Il y a dans le passage vers la mort le rappel fort de la gravité. La gravité terrestre, j’entends. Les traits du visage ne résistent plus, les muscles ont achevé leur mandat, et le visage est une enfilade vers le sol, tiré de toutes ses forces par la terre. Comme si, au dernier souffle, on avait commencé d’enterrer nos morts.

La famille est autour du lit, quelque part dans les limbes qui précèdent le deuil, entre le rire et les larmes, à fleur de peau. Le quotidien est là, qui habite chacun de nous, ce quotidien qui s’est arrêté, un long instant, pour nous remettre sur le chemin de la mort. Il y a beaucoup d’adrénaline dans nos corps, qui nous donne une force qu’on ne soupçonnait pas. Bientôt, grand-maman dira : Il est avec nous. Je le sens qui est là au fond de moi. Il est content de nous voir, tous réunis. On ne dira rien, mais on sourira. Un sourire vague et triste. Que grand-papa soit là ou non, qu’on y croit ou non n’y change rien, grand-maman a raison : l’important, c’est que nous soyons réunis.

Les heures qui suivent n’appartiennent pas au monde. Elles sont à nous, blottis que nous sommes dans la solidarité, émus et reconnaissants. La mort nous rappelle à la vie, et dans chaque geste que nous faisons, la vie est là, entière, et nous reconnaissons la chance d’en être habitée. Bientôt nous sortirons de cette bulle, du pare-chocs humain qu’incarne la famille, nous rentrerons chacun de notre côté, traversant la frontière qui sépare la mort de la vie, les limbes du quotidien, et dans l’épaisseur des draps, nous nous rappellerons le lit de la mort, et enfin nous pleurerons.

Aujourd’hui, il y a quelques jours que grand-papa est mort. Le travail a repris, les amis sont arrivés. Le branle-bas des jours a repris le dessus sur la troublante halte de la perte. La vie a repris son souffle. Mais parfois, entre deux bouchées, dans la marche de la maison au boulot, une image, une pensée. Imaginer la vie sans grand-papa. Imaginer la nouvelle vie de grand-maman, après soixante ans d’amour.

On pense souvent aux aînés comme des gens que la solitude guette. La solitude, ça fait beaucoup de bien, mais celle que s’apprête à apprivoiser grand-maman n’est pas celle que nous connaissons. Elle n’est pas choisie, venue afin de nous reposer de la société. Car nos aînés ne sont pas des gens seuls. Des gens qui n’ont pas su s’entourer. Ce sont des gens qui étaient nombreux. Qui ont connu les longues tables, où chacun était assis, les cuisses l’une par-dessus l’autre, où les rires fusaient jusqu’à plus d’heures. Ce sont des gens qui ont connu, bien avant Facebook, des centaines et des milliers d’êtres.

Et aujourd’hui, s’ils sont seuls, c’est que leurs parents, leurs sœurs, frères et amis sont morts. Un à un. Le chemin vers la mort, ils l’ont fait des dizaines de fois. Sans jamais s’habituer, ressortant chaque fois un peu plus meurtri. Peut-être, au fil du temps, auront-ils apprivoisé un peu mieux la mort. Mais le chemin, on a beau l’avoir parcouru plusieurs fois, on ne le reconnaît jamais.

La sève monte mais le printemps prend pas

Kheops

Cette fin de semaine, je suis monté dans le Nord, me rappelant à cette tautologie que j’utilise depuis ma tendre enfance : Monter dans le Nord. Je suis venu espérer des choses simples, attendre de la nature qu’elle fasse ses petits miracles. Le soleil s’est levé, les oiseaux ont chanté, la cafetière a sifflé. Le monde semblait enfin bien en place. Je me suis planté sur le balcon, et j’ai espéré que le lac cale. Pour le show. Simplement.

Ainsi, je n’étais pas en ville cette fin de semaine. Je n’étais pas dans les rues de la discorde, sur le bitume taché de nos disputes, sali de nos récentes injustices. Je suis parti de la ville, de cette ville de mes amitiés, de mon amour de ville devenue le théâtre des horreurs. Le théâtre du pouvoir. Vil.

Si je suis allé me mettre à l’abri dans le Nord, c’est aussi pour récolter la sève des érables. Quinze en tout que mon ami a entaillé, pour le plaisir. Celui d’avoir son sirop, mais aussi celui de garder en vie nos traditions. Une fois de temps en temps, il réunit les amis autour du poêle à bois, et conte des histoires pendant que l’eau bout. Parce que le rêve fait du bien et que sourire apaise les maux du quotidien.

Mais en fin de semaine, je suis de garde. La vigie de la tradition, seul avec les arbres. La sève des quinze érables coule depuis deux jours, et je fais la patrouille, d’un arbre à l’autre. Ici, mes casseroles ne revendiquent rien et se contentent plutôt de récolter la sève. Je patauge dans une terre qui s’éveille, faite de boue et de neige fondante. Je profite de la glisse pour danser un twist un peu maladroit, où mon plaisir l’emporte sur la menace de renverser le contenu de mes marmites.

Après ma première tournée, j’ai laissé reposer la sève un temps, ressortant me balader dehors. J’ai marché au milieu de la route, le carré rouge sur le cœur. J’ai déambulé au hasard, sans donner mon itinéraire à qui que ce soit. Ici, le Québec est une grande volière. Les oiseaux rythment mon avancée, fanfare de manifestation. Le vent évite le trafic en se faufilant à travers les arbres. Je n’ai subi aucune répression, mais personne n’a su qu’au fond de moi-même, je manifestais à tue-tête.

J’ai marché longtemps sans croiser personne. À quelques reprises, j’ai résisté à l’envie de tweeter ma position : Au coin de ch. des Cèdres et ch. des Pionniers, Gore (Qc) #manifencours. J’ai commencé à croire qu’un soulèvement était possible quand un chat est venu se joindre à ma marche. Il miaulait à tout rompre : c’était un excellent début. Je n’ai bloqué aucune voiture, je n’ai défié aucun immeuble, aucune autorité. Seul le soleil me tapait de toutes ses forces sur le coco. À quelques pas de la maison, j’ai enfin croisé une femme. Le chat, lui, n’était plus avec moi. J’ai pensé scander quelques slogans, mais elle m’a souri. On s’est salué, et je suis rentré.

On peut vivre en oubliant le reste du monde. En oubliant la misère, ses malheurs. On peut puncher in au boulot, regagner ses pénates le soir. Lire le journal le matin, écouter les nouvelles le soir, et s’en laver les mains. On peut vivre en oubliant le pouvoir et ses dérives. On peut vivre tranquille. Jusqu’à ce qu’on ne puisse plus. Et en attendant, quoi?

En attendant, la sève d’érable bout sur le poêle à bois. Le fumet de vapeur sucre l’air. Mes bas mouillés posés près du feu fument eux aussi. J’alimente le feu, seul, et au gré de la sève qui s’évapore, il faut me rendre à l’évidence. Il faut beaucoup, beaucoup plus de sève pour faire du sirop.

Kheops (2)

Avec la promesse d’une prochaine fois

Calle - Pour la dernière et pour la première fois

Il y a tellement de propositions auxquelles nous nous refusons. Souvent nos prétextes sont excellents. Après tout, la vie est si pleine, les jours sont si brefs, il est difficile de la peupler chaque jour de nouveauté. Mais d’autres fois, ils ne sont que ça : prétextes. Une paresse, une stagnation dans le confort. Ainsi nous nous ébrouons dans la circonvolution de notre routine, répétant les mêmes gestes, les mêmes routes, les mêmes activités.

Ce n’est pas plus mal. Nous avons choisi cette routine parce qu’elle nous plaît. Parce qu’elle est faite d’activités que nous aimons répéter, de chemins que nous apprécions parcourir, de gens qui nous comblent. Il y a dans cette routine nos points d’ancrage qui nous offrent la stabilité. Mais cette stabilité doit aussi nous donner la force d’aller, le plus souvent possible, ailleurs.

On s’en souvient, de ces moments où nous nous sommes prêtés au jeu d’une nouvelle expérience. Ou plus simplement, d’une expérience que nous n’avions pas tentée depuis un long moment. Juste après, généralement on se passe à soi-même ce genre de réflexions : « J’ai aimé ça. Ça m’a fait du bien. Je devrais faire ça plus souvent. » Avouez que ça vous dit quelque chose. Mais la vie nous reprend dans son galop et nous éloigne de nos belles promesses. Combien de temps s’est écoulé depuis que vous avez lu un livre par simple plaisir? Que vous avez fait une escapade loin de chez vous? Que vous vous êtes fait masser? Toutes ces choses qui font du bien, qui nous éveillent et qu’on oublie pourtant.

La semaine dernière, je suis allé au musée. Ça faisait près de deux ans que je n’y avais pas mis les pieds. La dernière fois, j’en étais sorti enthousiaste de l’éveil et des remuements que ça avait fait en moi. Et ma promesse de refaire ça ben vite est restée lettre morte. Jusqu’à cette exposition de Sophie Calle, au Musée d’art contemporain de Montréal : Pour la dernière et pour la première fois.

La proposition est très simple. Probablement ce pour quoi elle est si efficace. Sophie Calle nous propose deux séries qui relatent sa rencontre avec des Stambouliotes. La première série met en scène la dernière image qu’ont en souvenir treize personnes devenues aveugles.

Calle - Aveugle au lever du soleil

À leur sobre récit s’allient chaque fois les photographies de Calle, qui proposent un portrait et une interprétation du souvenir évoqué. C’est bouleversant, évidemment. Mais de l’accumulation de ces drames résulte une grande douceur. Une façon oblique de toucher à la route de quelques inconnus. Car si l’un des récits (L’aveugle au revolver) évoque l’impuissance et la violence, les récits mettent surtout en scène la résilience, parfois l’amertume, mais aussi la puissance de la volonté humaine.

La plupart des récits vont d’un point à un autre : je voyais à je ne voyais pas. Et dans ce glissement du temps, dans ce fragment pris dans son instantanéité, se déploie la vie qui a continué de faire son chemin. Car le récit est celui du souvenir. Celui d’êtres qui retournent sur leur trace, se proposant la visite de cette fracture, éclairée de la lueur de tout ce qu’ils sont devenus, de ce qu’ils sont, aujourd’hui.

Treize personnes nous offrent ainsi ce qu’ils sont, et aussi ce qu’ils ont été, avec une générosité qu’arrive à porter Calle sans se mettre en avant-plan. Et de l’accumulation de ces vies, visitées en raccourci, d’aucunes nous renvoient au cynisme et à l’abandon. Jamais on n’y lit ce que j’aurais pu être. Il n’y a pas de conditionnel. Il n’y a que de la vie. Et c’est une grande leçon.

Calle - Pour la première fois

Pour la deuxième série, Calle a travaillé avec la directrice de photographie Caroline Champetier, orchestrant par la vidéo l’exposition de femmes et d’hommes qui découvrent la mer pour la première fois. De grandes toiles sont jetées dans la salle, chacune habitée par un personnage. Et la mer. Elle est là, la mer, tout autour de nous. Avec le son puissant et envoûtant du ressac.

En ce lieu, j’ai senti la justesse de l’expression muséale : expositions. Je suis exposé à une œuvre, le sujet de l’œuvre y est exposé et chaque visiteur y est, de même, exposé. Car abrité par le souffle de la mer, j’ai eu envie de prendre mon temps. Mon amie est venue se coller contre moi, pour profiter du calme qui régnait. Et j’ai pris le temps de regarder les gens qui regardaient.

On ne visite pas un musée comme on lit un livre. On rencontre l’œuvre parmi une foule, et ensemble nous nous proposons l’œuvre. Après avoir longuement observé des aveugles, on se trouve dans la seconde série en voyeur épié. Je suis dans le monde, devant la mer, face à l’œuvre, moi-même exposé. Et dans cette communion aux autres visiteurs émerge une force, symbiose de nos vulnérabilités, qui nous rappelle à la beauté de l’humanité, du monde dans lequel on vit. Une beauté que l’on perd parfois de vue, ainsi que nous le rappelle cette citation, dans une pièce qui sépare les deux séries : « The most beautiful thing I’ve ever seen is the sea going out so far you lose sight of it. »

Cette visite au Musée d’art contemporain, ce lieu de culture qui nous semble parfois intimidant, était en réalité la simple rencontre d’êtres humains. Sophie Calle y a trouvé la justesse de s’effacer, se donnant plutôt le rôle d’entremetteuse. Elle nous ramène ainsi à l’essentiel : le monde est. Et il suffit de gratter un peu, de s’ouvrir humblement. Et on y trouve de la beauté.

Demain, je retournerai au musée (et je lirai une bédé).

Tenir la barre

© Bernard Chatel – http://www.bernardchatel.fr

Tous les jours, directement ou non, nous sommes assaillis par la violence. Les images qui montrent une humanité en crise, partout sur la terre, me remuent. Chaque fois, je me console en regardant les gens autour de moi, je regarde le respect et l’amour que nous avons réussi à installer dans nos relations, et je garde espoir. Je me dis qu’il faut bien commencer quelque part et qu’en gardant le cap, notre cercle grandira et participera d’une meilleure humanité.

Mais il y a des jours plus difficiles. La violence, parfois, fait son chemin jusqu’à nous avec plus d’insistance et vulnérabilise les fondements heureux que j’espère au monde. Le Québec, depuis un certain temps, se cherche, se retourne contre lui-même, se montre sous un jour que je ne croyais pas connaître. Certains me diront que je suis jeune (merci!), mais je n’ai jamais connu un Québec pris dans une telle violence. Car le Québec d’aujourd’hui est violent.

Depuis plusieurs années, au fil des enjeux sociaux et politiques, au gré de mes expériences relationnelles, ma pensée a évoluée. Ma sensibilité à certaines causes s’est exacerbée. Quand je lis certaines chroniques dans les journaux, souvent je me reconnais dans les gens que l’on taxe de radicaux. Je reconnais que ma pensée s’est engagée plus fermement dans le monde, mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la justesse de cette étiquette.

Je me souviens que plus jeune, avec toute ma maladresse et mon orgueil, je m’époumonais contre les injustices qui frappaient notre monde. Mon cœur se serrait devant les abus de pouvoir, la violence gratuite et les mensonges qui lésaient une population. Je croyais en un monde meilleur et je cherchais, tout en me débattant moi-même, un moyen pour qu’on y arrive ensemble.

Depuis, la vie a fait son chemin et le monde n’est plus tout à fait le même. J’ai lu plusieurs chroniqueurs dissimulant des mensonges dans une habile rhétorique. J’ai vu des gouvernements défiler et prendre plusieurs décisions qui profitaient à une élite au détriment de la population, des décisions qui cherchaient le report de leur pouvoir et non le bien de ceux qu’ils devaient représenter. J’ai vu la police se militariser, se prêtant grâce aux deniers publics à une course à l’armement. J’ai vu la croissance dans les médias d’une pensée individualiste, capitaliste et machiste. J’ai vu le corps policier brandir la matraque, lever le bouclier, tirer à bout portant sur des gens. Ce ne sont pas que des mots, mais des actions concrètes. Mais ce qui m’exaspère le plus, je crois, c’est que devant toute cette violence, j’ai entendu l’assentiment des gens, que ce soit par l’apathie ou l’encouragement. Cette violence est cautionnée. Cette violence est encouragée. Cette violence!

Nous avons parfois la prétention et l’arrogance de nous croire dans un pays meilleur que d’autres. L’orgueil peut nous encourager à vouloir faire mieux, toujours mieux, mais il peut aussi nous aveugler. En 2012, Amnistie internationale a condamné « l’usage excessif de la force par les autorités policières ». Pourtant, les derniers jours nous ont avertis que le SPVM entend poursuivre dans la même lignée.

Plus jeune, j’ai désiré une société juste, une société de paix et d’égalité qui était prompte à se rassembler pour lutter contre l’injustice. Aujourd’hui, je veux toujours la paix, la discussion et le respect. Je n’y arrive pas toujours moi-même, mais est-ce que cela fait de moi un être radical? Il semble que pour plusieurs chroniqueurs, pour plusieurs ministres et dirigeants du corps policier, cette posture mérite la matraque.

Je suis stupéfait. Je suis attristé. Mais je me dis que contre la laideur, il faut continuer à faire ce qu’il y a de beau en nous. C’est la meilleure façon de garder espoir. Ce n’est pas du déni ou de la naïveté, c’est le courage de continuer. C’est la seule façon d’être au monde: être humain.